Chapitre 2 LES SEPT ETANGS
Le soleil était couché depuis quelques minutes ; l’ombre s’épaississait dans la vallée. Les sept étangs, réfléchissant les lueurs de l’occident, semblaient des taches rougeâtres étalées sur le noir, et diminuant selon les lois de la perspective. La plainte des moulins de la Soye avait cessé. Tout était silence et solitude dans le val. Un homme sortit de la forêt et fit quelques pas sur la route française qui borde la rive droite du ruisseau de la Marche. C’était à un demi-quart de lieue de ce mamelon d’où nous regardions tout à l’heure le paysage. De là, on ne pouvait apercevoir ni le village de Limes ni le hameau de Fagny, cachés tous deux par une avance de bois.
L’homme était de haute stature, large d’épaules, un peu épais de taille. Il avait cette allure particulière aux cavaliers et se portait droit comme un soldat. Les derniers rayons du crépuscule, au moment où il sortait de l’ombre, éclairèrent son visage, commun, mais doué d’une certaine beauté, relevée par les coquetteries de sa coiffure et le pli militaire d’une forte moustache. Il était vêtu d’une redingote noire, bien prise et boutonnée. De larges pantalons plissés tombaient sur sa botte vernie. Ce n’était pas la tenue d’un chasseur, et pourtant il portait en bandoulière un riche fusil à deux coups.
Il avait en outre sous le bras un objet de forme cylindrique, que l’obscurité croissante empêchait de distinguer. Il s’arrêta dès qu’il fut sur la route battue ; et, se tournant vers le fourré d’où il sortait, il demanda :
– Est-ce d’ici qu’on peut voir ?
– Zo crois qu’on peut voir de partout, monsou le mazor, répondit une voix flûtée sous le couvert ; mais z’aime mieux me promener de l’autre côté de l’eau.
– Avance ! ordonna Antoine Legagneur.
La figure de furet de Giovan Battaglia parut entre deux chênes. Il avait l’air inquiet, selon son habitude, et sa chevelure chinchilla semblait avoir pris, depuis deux semaines, des tons encore plus grisâtres. Avant de mettre le pied sur la route, il regarda avec soin à droite et à gauche.
– As-tu donc peur ? demanda le major.
– Monsou Legagneur, répondit Giovan, peur n’est pas le mot. Zo suis, Dieu merci ! bien courazeux, mais c’est que ma position est si délicate.
– Tu trompes tout le monde, c’est vrai.
– Zo ne trompe personne, ce n’est pas dans mon caractère. Mais, pour vous servir je me suis mis dans l’embarras. Les zendarmes ont mon signalement. Mon cer ami et futur zendre, Nicolas Souquet, se doute bien que zo n’ai pas gardé très fidèlement son secret. M. de Blamont a pour moi la même affection que le lièvre pour le cien de çasse. Zean Guern m’a promis de me casser les reins à la première occasion. M. Micel ne peut pas me souffrir, sous prétexte que je suis un fripon. Les zeunes messieurs Legagneur, vos neveux, me détestent. Mademoiselle Honorine se défie de moi. Ma fille elle-même, ma petite ragaze, qui m’aimait tant…
– Mets-toi là, interrompit le major, et tiens-toi ferme.
Il l’avait pris par ses deux épaules pointues, et le plantait devant lui. Giovan voulait continuer ; le major lui secoua la tête d’importance.
– Je te défends de parler, dit-il, et surtout de gesticuler.
Il ôta de dessous son bras l’objet cylindrique que nous avons mentionné. C’était une lunette dans son étui. Antoine Legagneur la braqua en se faisant un appui de l’épaule de Giovan, et la mit à son point.
– Laquelle des pièces d’eau appelles-tu l’Etang de l’Abbé ? demanda-t-il.
– La seconde en commençant par le bas, répondit Giovan.
– Je la tiens, c’est la plus grande de toutes.
– Et la plus profonde, ajouta Giovan.
Le major se pencha pour voir sa figure et dit :
– Tu l’as donc sondée ?
– Zo vous dis, repartit l’Italien, ce qui se radote dans le pays.
– Mais la lueur ? le feu Saint-Bernard ? tu l’as vu ?
– Sans doute, si on peut appeler ça voir. Une nuit, pendant que zo faisais tourner la baguette autour de la chapelle Montaigut, voilà que tout le monde se met à crier : « Le feu Saint-Bernard ! le feu Saint-Bernard ! » Zo regardai comme les autres, et zo crois bien que z’aperçus quelque petite çose.
– Dans quelle direction ?
– Vers le milieu de l’Etang de l’Abbé, un peu à gauche. Mais ne vous fatiguez pas les yeux, mousou Legagneur, vous ne découvrirez rien.
– Parce qu’il fait encore trop jour ?
– D’abord, c’est si faible, qu’un rayon de lune suffit pour effacer la lueur, et ce reflet rouze qui couvre l’étang est cent fois plus brillant que le feu Saint-Bernard. Mais il y a encore une autre raison.
– Laquelle ?
– Le feu Saint-Bernard ne se montre qu’après minuit.
– Tu l’as donc observé bien des fois, pour en parler si savamment ?
Giovan se retourna à demi et répondit en souriant :
– Ce sont les zens du pays qui disent cela.
– Alors, les gens du pays s’occupent du feu Saint-Bernard ?
– Beaucoup. Ils disent qu’on a vu la lueur pour la première fois le lendemain de la dévastation de l’abbaye. Les soldats mécréants avaient zeté les reliques de saint-Bernard dans l’étang, et ce sont les reliques de saint Bernard qui brillent comme cela au fond de l’eau.
Antoine le prit par les épaules, le fit tourner, et le regarda en face. L’ombre descendait rapidement.
– Est-ce ton idée, à toi ? demanda le major.
– Moi, répondit l’Italien, zo n’ai point d’idée ; z’écoute pour le compte de mon cer maître.
Antoine fut un instant avant de reprendre la parole.
– Et qu’est-ce que c’est que la chape de Saint Bernard ? demanda-t-il.
– La cape de saint Bernard, répliqua Giovan ; c’est quand l’étang se couvre de brume. La lueur n’est plus alors à la surface de l’eau. Elle monte dans le brouillard et forme comme un fantôme.
– C’est singulier ? murmura M. Legagneur ; il faut qu’il y ait quelque chose, bien sûr.
– Oh ! il y a quelque çose ! prononça vivement l’Italien.
– Tu en sais plus long que tu ne veux m’en dire, Giovan ! s’écria le major.
L’autre jura ses grands dieux aussitôt, protestant de son ignorance et de sa fidélité.
– Alors, dit Antoine, ta fille en sait plus long que toi !
Giovan leva les mains et les yeux au ciel.
– Qui peut dire ce que celle-là sait ! fit-il entre ses dents.
Puis il ajouta :
– Est-ce que vous avez rencontré Nerea ?
Le major ne répondit point. Après un silence, il reprit :
– Rien de semblable ne se produit jamais sur les autres étangs ?
– Zamais ! au grand zamais ! répondit Giovan.
– Où trouverions-nous ta fille ?
– Ce n’est pas moi qui peux répondre à cette question-là, cer maître ; la ragaze va où elle veut.
Le major lui saisit tout à coup le bras.
– Oui, murmura-t-il, revenant à une précédente question de l’Italien ; je l’ai rencontrée. J’interrogeais un bûcheron de Limes sur le sujet qui nous occupe. Je vis une femme qui passait à cheval, et je la reconnus parce qu’elle était suivie par le loup noir de Mathieu Sudre, l’assassin. J’avais dit au bûcheron, comme je viens de te le dire à toi : « En somme, qu’est-ce que c’est que cela ! » Nerea, car c’était bien elle, me répondit, en passant au galop de son cheval : « C’est l’endroit où tu mourras ! »
Giovan tressaillit violemment.
– Elle a toujours, dit, prononça-t-il à voix basse, que le trésor serait un porte-malheur.
– Tu crois donc que le trésor est là ? demanda vivement Antoine Legagneur.
Les yeux de l’Italien jetèrent un éclat soudain puis s’éteignirent, et il prit un air innocent.
– Le trésor au milieu de l’étang ! s’écria-t-il ; avec une çandelle allumée dans l’eau !
Antoine Legagneur lui lâcha le bras et dit froidement :
– Engage ta fille à ne plus se mêler de mes affaires.
Puis, changeant de ton :
– Toi qui cours la nuit comme un loup-garou, père Bataille, où sommes-nous de la lune ?
– Nous l’aurons nouvelle dans trois zours.
– Alors, c’est le bon moment pour voir le feu Saint-Bernard. Je n’y puis venir cette nuit, mais la nuit prochaine…
Il s’interrompit pour prêter l’oreille. Le galop d’un cheval se faisait entendre au loin.
– Va-t-en ! ordonna-t-il à Giovan ; je n’ai plus besoin de toi ; sois vigilant, sois fidèle, tu seras récompensé.
Le père Bataille ôta son chapeau. La nuit était tout à fait venue. Au lieu de s’éloigner, il dit :
– Vous attendez quelqu’un de Sedan, cer maître ?
– Va-t’en ! répéta Antoine Legagneur ; ne cherche jamais à deviner au-delà de ce que je veux dire !
Giovan se jeta sous le couvert. On n’entendait plus le cheval galopant. Les pas de Giovan bruissaient, au contraire, dans les feuilles sèches. Antoine Legagneur pensa :
– Le drôle serait capable de me prévenir, et je reviendrai dès cette nuit.
Bataille, lui, cheminant le long d’un sentier tracé sous le couvert, se faisait cette confidence à lui même.
– Ce brutal coquin de mazor trompe ses frères, ses neveux, sa fiancée, et moi par-dessus le marcé. Zo crois qu’il n’y a que moi sur la terre pour tromper plus de monde que lui. Il est temps d’azir. Quand je serai rice, en voici un à qui zo ne prêterai pas mon arzent !
Il s’arrêta tout à coup, fit un crochet et revint à pas de loup vers la lisière du bois. Antoine Legagneur était resté à la même place. Il tourna une dernière fois les yeux vers les étangs qui éteignaient successivement leurs reflets. Le plus élevé renvoyait seul désormais les vagues clarté de l’horizon.
Le galop du cheval invisible retentit de nouveau sur la route, dans la direction de la forge de Soye. Puis le bruit cessa tout à coup, comme si le cavalier eût brusquement arrêté sa monture. Puis encore un coup de sifflet aigu retentit dans le silence de la vallée. Antoine dit :
– C’est lui !
Et il se prit à marcher à grands pas vers le monticule découvert placé entre les deux versants de la vallée d’Orval.
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