Chapitre 3 ANTOINE LEGAGNEUR
Un homme était debout sur le monticule : une connaissance, à nous, près d’un cheval soufflant et fumant.
– Bonjour, Bastien, lui dit Antoine, après avoir franchi le ruisseau de la Marche sur un petit pont de planches.
– Bonsoir, monsieur Legagneur, bonsoir, répondit le nouveau venu d’un ton bourru ; cela va mal là-bas, je vous en préviens, et vous feriez mieux de vous promener de l’autre côté de la frontière.
Antoine fit les quelques pas qui le séparaient encore de Sébastien Lethil, ancien garçon de caisse du baron Michel, et que nous vîmes autrefois au gué de Saint-Ilde.
– Parle moins haut, mon bonhomme, lui dit-il en prenant un accent de familiarité presque caressante ; les Errants de nuit ont des oreilles d’âne et n’en écoutent que mieux. Attache ton cheval à un buisson, et viens là-bas, au milieu de la prairie. J’aime le foin dans cette saison où il n’est pas assez haut pour abriter les curieux.
Il prit le bras de Bastien qui dit avec moquerie.
– Vous voilà donc devenu prudent, monsieur Legagneur ? et bien gentil avec tout le monde ?
– Eh ! eh ! fit Antoine : là-bas l’argent ne me coûtait rien, il y avait Michel… Vois-tu, quand il faut partager je n’en suis plus… Payer un bon garçon comme toi, se reprit-il, voyant que l’autre fronçait les sourcils, payer royalement je ne dis pas ; tu verras bien que je n’ai pas la main fermée ! Mais partager ! non ! que veux-tu ? c’est plus fort que moi !
– Je conçois ça, fit Bastien froidement.
– Je disais donc, mon vieil ami, que je jouais en étourneau, là-bas à Sedan, et je t’explique pourquoi, mais ici…
Il s’arrêta pour jeter à la ronde un regard.
– Ici ? répéta Sébastien Lethil.
– Ici, mon camarade, la fortune est à moi tout seul, elle est dodue, et je suis prudent.
Sébastien changea aussitôt de visage. Tout à l’heure il parlait rude, et son air était presque insolent, mais ce fut d’un ton mielleux qu’il fit cette question :
– Vous avez donc trouvé le magot ?
– Mon bonhomme, répondit Antoine ; je savais ce que je faisais en jetant mon bonnet par-dessus les moulins ; un homme comme moi, n’arrache pas ses épaulettes sans être bien sûr de faire un marché d’or, pas vrai ?
– Combien y a-t-il ? demanda Bastien.
– Ne t’inquiète pas, te voilà riche.
– Ah ! monsieur Legagneur ! s’écria Bastien attendri.
Antoine fit tourner la bandoulière de son fusil autour de son cou. La prairie n’était pas large. Il y avait des buissons qui s’avançaient jusqu’à une cinquantaine de pas de nos deux interlocuteurs, Antoine prit son fusil et arma les deux batteries.
– Que faites-vous ? s’écria Bastien, reculant instinctivement.
Au lieu de répondre, Antoine mit en joue le buisson le plus voisin.
– Je donne une minute à celui qui est là-dedans, prononça-t-il à haute voix, pour repasser le ruisseau.
L’honnête Giovan Bataille n’avait point de mauvaise honte, à ce qu’il paraît. Les broussailles s’agitèrent aussitôt avec bruit, et il se jeta vaillamment dans l’eau pour ne point perdre de temps à retrouver le pont, de planches.
– Le pays est bon, dit tranquillement Antoine, parce que nous sommes ici à mille lieues de la cour d’assises. Mais il faut veiller serré, justement à cause de cela… Tu me demandais combien il y a, Bastien, mon ami, reprit-il en rejetant son fusil derrière ses épaules ; qu’est-ce que cela te fait si on te donne de quoi acheter là-bas, entre Bazeille et La Moncelle, une quarantaine de bons arpents ?
– Ferez-vous cela pour moi, monsieur Legagneur !
– Quarante ou cinquante, quoi donc ! à deux mille l’arpent de prairies, à quinze cents l’arpent de coutures, je n’en aurai pas seulement pour cent mille francs. Et dis-moi, Bastien, qu’est-ce qui va donc mal là-bas ?
Bastien passa ses deux mains tour à tour sur son front qui ruisselait de sueur.
– Mon Dieu ! monsieur Legagneur, répliqua-t-il, vous savez, un malheur ne vient jamais seul. Mais, à présent que vous importe cela ?
– Dis toujours, et dis vite ! Nous ne formons plus qu’une famille les Blamont et nous, au château, et mon absence serait remarquée.
– Eh bien ! les tondeurs ont tout cassé chez vous, au château de Bazeille. On a pendu des écriteaux à la porte de votre maison de Sedan.
– Qu’est-ce qu’il y a sur ces écriteaux ?
– Legagneur voleur.
– Les imbéciles ! fit Antoine.
– Le colonel Poncelet a publié un ordre du jour pour spécifier que vous n’étiez pas du régiment ! que vous n’aviez fait qu’y passer. Les soldats ont affiché votre destitution à la porte de la caserne, et dimanche dernier au Fond de Givonne, on a promené un mannequin qui avait une inscription sur le dos.
– Quelle inscription ?
– La même que celle de l’écriteau.
Antoine dit d’une voix un peu altérée :
– Les coquins !
Sébastien tournait son chapeau entre ses doigts.
– Est-ce qu’il y a encore quelque chose, demanda Antoine.
– Oui, monsieur le major.
– Ne m’appelle plus ainsi ! Voyons, va jusqu’au bout.
– Il y a, reprit Bastien, que l’Auvergnat n’est pas mort.
Malgré l’obscurité, on aurait pu deviner la pâleur qui envahissait le visage d’Antoine Legagneur.
– Larchal ! fit-il d’une voix qui tremblait et il a parlé ?
– Tout au long, comme de juste.
Antoine ferma les poings et lâcha un juron.
– Il a raconté l’histoire de la corde trop courte, poursuivit Bastien ; savez-vous que ce jeune gars d’Hector est un fier coq pour avoir rattrapé sa fenêtre de si loin ?
– Et que dit-on de tout cela ? demanda Antoine.
– Dame ! on parle de vous faire chercher en Belgique. Ca se peut en s’adressant au gouvernement.
– S’ils prennent ce chemin-là, nous avons du temps devant nous.
– Sans doute. Mais vous savez, vos chasseurs ne vous aimaient pas beaucoup. Le colonel a été obligé de les consigner. Ils voulaient faire une pointe jusqu’ici, le pendant de la battue aux loups, comme ils disaient.
Antoine avait déjà recouvré son sang-froid.
– Cela n’aura pas lieu, dit-il ; ce vieux grognard de Poncelet a trop de prétention au titre d’honnête homme. Mon ami Bastien, dans quelques jours, j’aurai élevé un rempart d’or entre moi et toutes ces misères. On ne condamne pas un homme de vingt millions sur le témoignage d’un geôlier.
– Vingt millions ! répéta Bastien abasourdi. Et par réflexion :
– Dites donc ! sur vingt millions, vous ne me donnez que cent malheureux mille francs ! Plaisantez-vous.
– Ingrat ! fit Antoine en riant, tu as failli te mettre à mes genoux, tout à l’heure !
– Vous irez bien jusqu’à deux cents, monsieur Legagneur.
– Je ne dis pas non. Parle-moi du jeune homme.
– Du bel Hector ? Ceci est encore une histoire.
– Il est toujours bien bas ?
– De sa blessure ? Ah ! plus souvent ! il se porte comme vous et moi !
– Comment ! il a quitté le lit ?
– Le lit et la maison.
– Il n’est plus chez Jean Guern ! s’écria Antoine avec un profond étonnement.
– Voilà quatre jours qu’il est parti en sautant par la fenêtre.
– Et où est-il, à présent ?
– Le diable le sait. J’ai été à Bazeille tout exprès pour savoir de ses nouvelles. J’ai trouvé la maison du sellier-carrossier fermée, car Guern et sa femme sont partis tous deux à la poursuite du jeune homme.
Antoine ne parlait plus. Bastien Lethil continua :
– Voici ce qui se dit à Bazeille : Jean Guern et sa femme soignaient le maréchal des logis comme si c’eût été leur propre enfant. Personne n’entrait dans la maison, et une fois que les gendarmes vinrent de Sedan, la bonne femme se mit sur sa porte avec le fusil de son homme. Elle leur cria du seuil : « Passez de l’autre côté de la route, il y a un malade chez nous ! » Les gendarmes lui répondirent : « Dieu vous bénisse madame Guern ! » car tout le monde est pour eux et contre vous.
– On verra, on verra ! grommela Antoine ; il n’y a rien de si sot que le monde !
– N’empêche qu’on apportait toutes sortes de choses aux Guern pour leur blessé, du vin, du sucre, des confitures. Le colonel envoya dire qu’on n’eût point de crainte. Tous les jours à la brune, Mathieu, l’homme au loup, venait, ou bien c’était la fille de Giovan Bataille. Ceux-là entraient. A Bazeille, vous ne trouveriez personne pour dénoncer l’homme au loup. On sait bien qu’il a tué ; mais sa victime était un des meurtriers de Soleuvre.
– Ah ! fit Antoine entre ses dents, on réveille donc toutes ces histoires-là ?
– Elles n’ont jamais dormi, monsieur Legagneur ; seulement on vous croyait si riche !
– Je suis dix fois plus riche qu’alors, mon vieux Bastien ! Continue.
– Il y a donc encore qu’on parle de réhabiliter Mathieu, comme ils disent, et de faire un grand procès pour savoir au juste comment le dernier Hector de Soleuvre et Constance de Bazeille sont morts.
– Qu’ils fassent leur grand procès, je n’en tiendrai que mieux le père d’Honorine… après ?
– Après ? Voyons donc, que je me souvienne ! On crie tout haut dans le pays que le maréchal des logis est l’héritier de Soleuvre.
– Parce qu’il s’appelle Hector ? c’est joli : Après ?
– Après ? je suis un peu brouillé, voyez-vous, l’affaire des cent arpents me trotte dans la tête. Mais je puis bien vous dire qu’on parle de vous du matin jusqu’au soir. Les Errants de nuit ne sont plus à la mode. Legagneur ! Legagneur ! Legagneur ! on n’entend plus que ce nom dans la ville de Sedan et aux alentours.
– C’est convenu, nous sommes célèbres ! interrompit Antoine avec impatience. Mais revenons au jeune homme. Sait-il son apocryphe et illustre origine ?
– Voilà le curieux ! s’écria Bastien ; il n’y a que lui pour l’ignorer encore. Le vieux moine d’Orval, frère Arsène qui est mort en face de chez vous, a laissé des tas de paperasses. Il avait gardé le grand secret pendant quarante ans. Et vous lui devez une belle chandelle, à celui-là ! car vous avez assez bien profité de son silence. Il se taisait, le brave chrétien, à cause d’une certaine prophétie du solitaire qui prédit au dernier Soleuvre des dangers sans nombre avant le jour de sa vingtième année accompli…
– Elle a raison, la prophétie !
– Dans le cas, poursuivit Bastien où il saurait le nom de sa famille.
– Quel oracle que ce solitaire ! Et quel homme prudent, que ce bon frère Arsène !
– Dame, dit Bastien en baissant la voix, la prophétie avait prédit l’heure et le jour de la mort des deux derniers Soleuvre.
– Tu donnes là-dedans, toi aussi ! fit Antoine avec pitié.
– Ecoutez donc ! ce qu’on a vu, on l’a vu ! Enfin n’importe, le jeune homme ne sait rien pour le moment ; mais il ne tardera pas à savoir, car sa vingtième année est bien près de sonner.
– Et si sa vingtième année ne sonne jamais ?
Bastien fut un instant avant de répondre, puis il dit :
– Ca vous regarde ; moi, je suis pour vous répéter ce que j’ai entendu. Il y a donc qu’un soir, la fille de Giovan Bataille, la Nerea, traversa le village à cheval, suivie, comme elle l’est toujours à présent, par le loup noir de Mathieu. Elle entra chez les Guern par la petite porte, qui donne sur les vergers du côté de la rivière. Le maréchal des logis se levait depuis deux ou trois jours, mais il était encore bien faible. Ils disent là-bas qu’il a perdu plus des trois quarts de son sang par la blessure que lui a faite le couteau de Larchal. On pense bien que la Nerea venait le chercher.
– De la part de qui ? demanda Antoine.
Bastien répondit en hésitant :
– On l’avait saudé avec la bonne demoiselle Honorine.
– Je donnerais cinquante mille écus comptant, sans escompte, s’écria Antoine Legagneur, pour que cette sotte histoire l’eût ramené dans les environs du château.
– Pourquoi cela ? on prétend que la bonne demoiselle…
– Tais-toi ! je te l’ai dit déjà, nous sommes ici dans un bon pays où on fait tout ce qu’on veut.
Il caressait la crosse de son fusil de chasse.
– Si tu savais comme cet outil-là porte bien la balle ! ajouta-t-il.
– Pour ça, je m’en lave les mains !… Jean Guern et sa femme voulurent empêcher le jeune homme de partir, voilà ce qui est certain. Mais le lendemain au matin on trouva la fenêtre ouverte et l’oiseau déniché. L’homme et la femme Guern s’en allèrent chacun de son côté ; le soir, ils ramenèrent leurs quatre grands fils. On mangea et l’on but, puis tout le monde se mit en route : les gars un par un, le mari et la femme ensemble avec leurs bâtons de voyage, et, depuis ce soir-là, portes et fenêtres sont closes chez eux.
– Voilà tout ? demanda Antoine après un silence.
– Voilà tout ? répondit Bastien.
– Eh bien ! mon garçon, tu vas souper et coucher au château de Blamont. Je t’invite. J’y suis chez moi comme si c’était le lendemain des noces.
– Ce n’est pas de refus, répliqua Bastien.
Ils remontèrent tous deux le mamelon, dans la direction du château. Le long du chemin, Antoine affecta de parler à haute voix, comme s’il eût souhaité avoir des auditeurs derrière les buissons de la route. Il disait :
– Tout est arrangé à Blamont ; ma chère Honorine ne rêve plus que de moi, et le père voudrait déjà me tenir pour gendre. Nous ferons une famille modèle.
– A quand la noce ! demanda Bastien.
– Cela dépend de moi. Ce qui m’arrête c’est ce maréchal des logis. Ne va pas croire que je sois jaloux, fi donc ! Mais il y a ce mystérieux héritage des Soleuvre, les dix-huit cent mille francs de l’émigré : je te conterai cela. Honorine serait héritière unique, sans cet Hector ; mais, en définitive, je suis bien assez riche pour faire un mariage d’inclination.
Ils quittèrent le sentier au bout de quatre ou cinq cents pas, et laissèrent à leur droite les forges de la Soye, pressées de toutes parts par les grands arbres de la forêt.
– Ici, reprit Antoine parlant toujours à très haute voix, nous avons toujours les parades des Errants de nuit. Ils vont et viennent dans les broussailles, ils font des trous, ils soulèvent des pierres. Giovan Bataille promènent sa baguette aimantée, et ils ne trouvent rien bien entendu, puisqu’il n’y a plus rien à trouver.
Bastien s’arrêta.
– Est ce que vraiment vous avez mis la main sur le grand trésor des abbés ? demanda-t-il d’une voix où tremblait son émotion cupide.
– Marche, mon garçon, marche ! répondit Antoine. Quand j’ai passé la frontière, crois-moi, je savais bien ce que je faisais. Antoine Legagneur n’est pas un enfant. Ceux qui crient contre lui à présent baiseront bientôt la trace de ses pas. Mais qu’est-ce que cela ?
Il s’était interrompu brusquement pour faire cette question. L’avenue du château de Blamont était à quelque cinquante pas d’eux, sur la gauche. Les six rangs de chênes énormes traçaient à perte de vue une ligne plus sombre dans la nuit.
– Quoi donc ? demanda Bastien.
Et avant que M. Legagneur eût le temps de répondre :
– J’ai vu ! reprit Bastien en baissant la voix.
Au pied du dernier arbre de l’avenue, il y avait une forme haute et svelte : un homme debout.
– Baisse-toi, ordonna tout bas Antoine.
Par un mouvement plus rapide que la pensée, il avait mis en joue. Il jouissait, parmi les chasseurs du pays de Sedan, d’une réputation de premier ordre comme tireur. Il visa le quart d’une minute environ.
Mais il releva son fusil sans avoir tiré.
– Du diable si pareille chose m’est arrivée jamais ! balbutia-t-il en se faisant de sa main une visière. Je l’avais au bout de mon fusil, et quand j’ai été pour peser sur la languette plus rien !… Est-il entré en terre ?
– Non, répondit Bastien ; il a tourné tranquillement autour de l’arbre. Mais vous mettez les gens en joue comme des lapins, monsieur Legagneur ! Voici la seconde fois de cette soirée !
– C’est un bon pays ! repartit Antoine.
Puis, posant ses deux mains sur les épaules de Lethil :
– Voyons, tu as encore de bons yeux, garçon ?
– Assez bons.
– L’as-tu reconnu ?
– Je ne pourrais pas en jurer.
– Mais tu le crois ?
– Oui, je le crois.
– Eh bien, garçon, tu auras cinq cents louis de plus, quoique tu ne l’aies pas vu le premier. S’il est ici, son affaire est claire, et il est ici : ma joie me le dit !
Au lieu de poursuivre sa route, il revint sur ses pas, faisant signe à Bastien de le suivre, et prit un long détour pour gagner le château.
– Il ne faut pas effaroucher le gibier, dit-il, baissant désormais la voix et assourdissant sa marche sur le gazon. Là-bas, en Afrique, nous attendions les antilopes autour de l’abreuvoir, sans jamais nous approcher de l’eau. Ce gros chêne, c’est l’abreuvoir où nous trouverons toujours notre antilope à deux pattes.
Bastien répondit :
– Je ne me mêle pas de cette chasse-là.
On voyait les lumières du château. Antoine reprit :
– Fais attention à ce que je vais te dire, tu n’auras pas de peine à gagner tes cent arpents, mais encore faut-il que tu joues ton rôle. Tout va bien à Sedan…
– Mais du tout ! voulut interrompre Bastien.
Le major frappa du pied.
– Tout va bien ! répéta-t-il. Je le veux !
Puis, comme Bastien gardait le silence, il ajouta :
– Ils te feront des questions ; tu répondras : Les choses s’arrangent au mieux, M. Antoine a laissé de si bons souvenirs dans le pays ! On le regrette. Quant au maréchal des logis, il file un triste coton, le pauvre diable, et jamais il ne s’en relèvera !
– Pour cent arpents, c’est trop mentir !
– Je te promets, moi, mon garçon, que tu ne mentiras pas en disant cela. Cet Hector a une maladie dont aucun médecin ne pourra le guérir !
On était à la grille du château. Antoine sonna en maître. Avant d’entrer, il posa son doigt sur l’épaule de Bastien et lui dit :
– Sois dévoué aveuglément ou rien de fait !
La grille s’ouvrit et se referma. Le domestique attendit que Bastien eût pris le chemin de l’office, et dit :
– Quelqu’un est venu demander M. le major.
– Qui est ce quelqu’un demanda Antoine.
– Une femme.
– Elle a dit son nom ?
– Elle a laissé une lettre, en recommandant de la donner à M. le major lui-même.
Antoine regarda l’écriture, et l’expression de son visage devint plus sombre.
– Quelque mendiante grommela-t-il.
– Non, fit le valet, je ne crois pas que ce soit une mendiante.
Antoine lui prit la lumière des mains et le congédia.
Il se dirigea précipitamment vers sa chambre, dont il ferma la porte à clef. Il rompit le cachet de la lettre avec agitation. Aux premiers mots qu’il lut, le sang lui monta au visage. Puis il devint très pâle et se laissa tomber sur un siège. La lettre était ainsi conçue.
« Cette nuit, à trois heures, celui que vous avez voulu assassiner, sera dans le bois de Blamont, au lieu dit : la Croix-Renaud. Il aura ses armes. Il consent à se mesurer avec vous comme si vous étiez un homme d’honneur. Si vous reculez devant cette rencontre, il vous tuera comme une bête féroce partout où il vous trouvera. »
Un sourire triomphant était aux lèvres d’Antoine Legagneur.
– La Croix-Renaud ! murmura-t-il, l’endroit est bon. Mais comment la Nerea a-t-elle consenti à porter ce message ?…
Il resta un instant pensif, puis il se leva en disant :
– Bastien ne suffit pas, il me faut les deux neveux. C’est un quine qui nous sort à la loterie !
En dehors de la grille, deux ombres glissaient entre les arbres de l’avenue. Antoine n’avait pas perdu son temps en parlant haut le long de la route. Il y avait des gens pour l’écouter.
– Eh bien ! mon zendre ? dit la voix flûtée du sorcier piémontais, qui était l’une des ombres.
La basse-taille du Cloqueur répondit :
– Je veux être pendu, si nous n’avons pas là le plus damné coquin qui soit sur la terre :
– On ne pend plus, fit observer Giovan ; mais on n’y perd rien, Dieu merci ! De deux çoses l’une : ou il dit vrai par hasard, en ce cas-là, nous lui disons : Part à trois ! ou il ment comme un arraceur de dents, selon son habitude et nous arrivons les premiers pour ne partazer avec personne. Cette nuit, nous saurons cela.
Ils se serrèrent la main. Avant de s’éloigner, le Cloqueur dit :
– Nous avons de la besogne, cette nuit !
Puis il demanda :
– Si j’avais besoin de vous, vieux Giovan, où vous trouverais-je ?
Le père Bataille compta sur ses doigts.
– Z’ai l’étang, répliqua-t-il, z’ai le vieux baron, z’ai la baguette à l’ancienne cour des novices. A deux heures après minuit, zo serai cez Constant, au Lion belze de la frontière.
– Vous savez que les deux neveux s’y sont donné rendez-vous.
L’Italien cligna son petit œil rusé.
– On peut touzours regarder et laisser faire, répliqua-t-il ; tout le monde sème autour de nous, mon zendre, et c’est nous qui ferons la récolte !
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