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Chapitre 4 SOUPER DE FAMILLE

L’habitation connue sous le nom de château de Blamont était une dépendance de l’abbaye. Les sires de Merlanveaux, qui avaient porté parfois le titre de vidames d’Orval et qui remplirent, durant des siècles, les fonctions de champions laïques, procurateurs et poursuivants du monastère, le tenaient à fief de l’abbé mitré.

Cette famille s’était éteinte dans la première moitié du XVIIIe siècle. Le domaine avait fait retour à la communauté, qui en avait disposé en faveur d’Honoré Buttel, seigneur de Blamont, créé chevalier en 1749 par le duc de Luxembourg, et qui fut chargé de la procure laïque d’Orval, pour lui et ses descendants mâles, par dom Bernard-Montgaillard, quarante-septième abbé, son oncle.

Ces Buttel de Blamont n’avaient rien de commun avec les comtes de Blamont, ou mieux Blamont, branche cadette des souverains de Chiny. C’était une race tranquille, vouée aux travaux d’administration, et dont aucun rejeton ne dépassa le commun niveau. Ils vivaient solitairement et faisaient avec honnêteté les affaires extérieures de l’abbaye.

Le château était un vieux bâtiment d’aspect irrégulier, composé de plusieurs parties hétérogènes. Malgré la solidité de ses constructions, sa situation dans un bas-fond humide, et le voisinage trop immédiat de la forêt, hâtaient visiblement sa chute. L’aile gauche et le corps de logis principal, qu’on n’habitait point tombaient presque en ruines. L’aile droite, au contraire, avait été rajeunie, ainsi qu’un corps de logis carré, en retour sur les jardins, qui contenait les salons et les appartements de la bonne demoiselle Honorine.

M. de Blamont, son père, avait même fait construire, sous la Restauration, un pavillon de style grec pour flanquer ce dernier corps de logis. On appelait l’ensemble de ces bâtisses le château neuf. Le château neuf commençait au mur de refend de l’aile droite. Il n’avait pas de communication intérieure avec le château vieux, dont toutes les portes étaient maçonnées. Dans le pays, on disait qu’il y avait une raison à cela, et cette raison était toute une lugubre histoire.

Quoiqu’il en soit, depuis deux semaines environ, le château de Blamont n’était plus une solitude. Il y avait foule de domestiques aux offices, et les maîtres emplissaient la maison. M. de Blamont avait donné l’hospitalité à tous les membres de la famille Legagneur.

Toute l’aile droite était occupée par Antoine, les deux neveux, le baron Michel, sa femme et ses filles. M. de Blamont et Honorine n’avait gardé que le petit corps de logis en retour sur le jardin. Les domestiques des Legagneur avaient été obligés de s’arranger des retraites provisoires dans les appartements à demi ruinés du château vieux.

La pensée du provisoire était du reste partout, car les Legagneur annonçaient à son de trompe qu’après un séjour de deux ou trois fois vingt-quatre heures, ils retourneraient à Sedan. Une seule chose semblait définitive, c’était l’union projetée entre M. Antoine Legagneur, officier supérieur démissionnaire, et Mlle Honorine de Blamont. Ici, Antoine ne se vantait ni ne mentait. Les publications étaient faites selon la loi belge, on avait signé le contrat en pleine connaissance de cause des deux parts. La cérémonie devait avoir lieu le lendemain à l’ancienne chapelle du château, sans éclat et sans pompe. La position actuelle des Legagneur défendait tout ce qui eût ressemblé à une fête. M. de Blamont, en annonçant cette union à ses gens, selon l’antique usage flamand, avait dit :

– C’est à la fois un mariage d’inclination et un mariage de convenance. Ils s’aiment depuis longtemps, et quand ses affaires vont être arrangées, M. Legagneur sera puissamment riche.

Les domestiques en avaient cru ce qu’ils avaient voulu. Honorine avait fait une cruelle maladie, que bien des gens attribuaient à l’horreur que lui inspirait cette union.

Il était huit heures du soir lorsque Antoine Legagneur fit son entrée au salon de Blamont, grande pièce meublée avec une simplicité presque puritaine. D’un côté de la cheminée se tenaient la baronne Michel Legagneur, ses deux filles, Mlle Brigitte et Mlle Clémence, en toilette de ville irréprochable, et Honorine de Blamont très-pâle sous son costume sombre. A l’autre coin, Félicité la dame de compagnie brodait un couvre-pied au crochet. Le baron Michel et M. de Blamont jouaient aux dames sur le guéridon, au milieu de la chambre. Les neveux, Etienne et François, étaient vautrés sur un sofa. Leurs pipes jetaient dans l’atmosphère un âcre nuage qui allait s’épaississant.

C’est ici le seul point où la Belgique ne se hâte point de contrefaire les mœurs françaises. La population mâle de ce beau petit royaume a horreur de la galanterie.

C’était bien une famille, comme l’avait dit Antoine à Bastien. On n’en était plus aux compliments. Mme la baronne sommeillait à son aise, et ses deux grandes filles bâillaient avec un parfait abandon.

La dame de compagnie avait une toux sèche qui était un blâme impuissant contre les fumeurs. Honorine songeait. Les neveux juraient. Le baron Michel se plaignait de son jeu. M. de Blamont, calme et froid, le gagnait sans se fâcher.

Il est temps de présenter au lecteur le père d’Honorine. C’était un homme d’ivoire. Son visage, très régulier, était d’un blanc mat sur lequel couraient, vers les tempes, quelques veines d’un bleu pâle. Son front, où pas une ride n’apparaissait, avait de la hauteur et se couronnait d’une chevelure bouclée. Son nez droit, sculpté à la grecque, descendait sur une bouche très-petite dont les lèvres décolorées saillaient à peine. Dans toute la force du terme, on peut dire qu’il n’avait pas d’âge, mais tout en lui était si étrangement immobile, que son aspect faisait naître l’idée d’une mystérieuse pétrification.

Il jouait comme un automate admirablement combiné ; ses coups étaient sûrs, rapides, savants. Il ne parlait point. Il opposait aux plaintes enfantines du vieux Michel une impassibilité de glace. Il vivait cependant, car à de longs intervalles, quand le regard de ses grands yeux d’un bleu profond se portait vers sa fille, une animation soudaine et singulière s’allumait dans sa prunelle.

Deux ou trois fois le regard d’Honorine avait croisé le sien. La jeune fille essayait alors de sourire, et la paupière de M. de Blamont devenait humide. Mais il n’oubliait pas son jeu, et ses distractions ne lui enlevaient jamais la victoire.

A part ces coups d’œil échangés entre le père et la fille, nous devons affirmer que l’observateur le plus minutieux eût cherché en vain dans ce salon engourdi la piste d’un drame. L’élément dominant était l’ennui. Si quelque fatalité pesait sur cette belle jeune fille, le martyre devait être accepté, et la résignation venue.

L’arrivée d’Antoine Legagneur fut saluée comme un prétexte de s’éveiller. La baronne s’étira, les deux grandes demoiselles se redressèrent, disposant, selon l’art, les plis de deux fort belles robes à volants ; Etienne et François se levèrent. Antoine donna un bonsoir collectif, et s’approcha d’Honorine afin de lui baiser la main.

– Chère enfant, prononça-t-il tout bas, je suis allé à Montmédy. Demain matin nous aurons la corbeille.

– Toujours galant ! fit observer la baronne Legagneur.

Les deux grandes filles savaient bien que la faillite de la maison de Sedan éloignait indéfiniment leurs corbeilles à elles. Elles détestaient Honorine de tout leur cœur.

– C’est une chose extraordinaire, dit plaintivement le baron Michel, comme on a peu de considération pour moi. Que ne me jette-t-on au rebut tout de suite ?…

Il repoussa le jeu de dames. M. de Blamont mit dans sa bourse le double louis qui était l’enjeu. Les deux neveux avaient accueilli, selon leur coutume, la sortie du vieux Michel par un bruyant éclat de rire.

– A qui en a-t-il ? demanda Antoine.

– Dieu le sait ! répondit la baronne.

Les deux grandes filles levèrent les yeux au ciel en murmurant :

– Il nous fait tourner le sang !

Antigone ne devait ressembler ni à l’une ni à l’autre de ces deux demoiselles. La dame de compagnie releva ses lunettes, espérant un scandale : à la campagne, cela tue le temps.

– A qui j’en ai ! s’écria le baron Michel, se laissant aller à sa puérile colère ; ne savez-vous pas, Antoine, que j’aime la régularité dans les repas. Rentre-t-on une demi-heure trop tard quand on empêche un homme de mon âge de se mettre à table ? Ayez au moins quelque égard pour mes cheveux blancs !

– Mais je vous ai donné le motif de mon retard, mon frère, répliqua Antoine, affectant la douceur.

Le bonhomme savait bien qu’Honorine de Blamont lui était ici une égide. Il se hâta d’en abuser.

– Vous avez abreuvé d’amertume les jours de ma vieillesse ! dit-il ; voici des filles sans dot ! voici une pauvre femme qui n’a plus même un douaire !

– Monsieur Legagneur !… voulut dire la baronne.

– Non, Léocadie ! Ma douleur, trop longtemps contenue, déborde ! Et pourquoi M. de Blamont ne me laisse-t-il pas gagner une seule partie aux dames ? Je n’aimerais pas être si heureux que cela au jeu ? Vous êtes tous contre moi. Prenez un couteau, François ou Etienne, car vous ne valez pas mieux l’un que l’autre, et plongez-le-moi dans le sein !

Un gros garçon, natif du Luxembourg, ouvrit la porte brusquement et dit à haute voix :

– Messieurs et dames, la soupe est servie, savez-vous ?

Le baron se leva plus lestement qu’on n’aurait pu l’espérer. L’instant d’après, il était à table jusqu’au menton, grondant les domestiques, accusant le potage, calomniant la température, maugréant les courants d’air, mais mangeant comme un vampire. Au moment où Antoine allait le rejoindre, François l’arrêta et lui dit :

– Un petit mot, s’il vous plait, notre oncle !

Etienne s’était rapproché. Antoine lui tendit les mains.

– J’ai des nouvelles de votre père, mes neveux, leur dit-il ; mon frère Jean refuse de nous ouvrir sa caisse.

– Un vrai Legagneur ! dirent ensemble Etienne et François.

Ils riaient de bon cœur. François reprit :

– Bastien Lethil devrait être revenu de Sedan.

– Il me semblait l’avoir entrevu devant la porte de l’office, répliqua Antoine. Allons souper, mes neveux.

Mais ceux-ci se mirent au devant de lui.

– Vous avez entrevu Bastien, notre oncle ?

– Et vous ne l’avez pas interrogé ?

Puis tous deux à la fois :

– Vous voulez nous tromper comme à l’ordinaire !

Antoine était fort comme un taureau. Il les écarta tous les deux, mais ce ne fut pas pour s’enfuir, car si les neveux ne l’avaient pas accosté ce soir, il aurait accosté les neveux. Au lieu de gagner la salle à manger, il croisa ses bras sur sa poitrine et les regarda en face.

– Votre père est un Legagneur ! prononça-t-il avec amertume, et vous êtes les dignes fils de votre père. Oh ! oh ! le moment de compter viendra. Et si vous n’avez pas marché droit, mes neveux, du diable si je ne vous assomme pas comme des chiens enragés !

– Pourvu qu’on se laisse faire ! répliqua François d’un ton rodomont.

Antoine le saisit au collet, et il devint livide.

– Lâchez mon frère ! s’écria Etienne menaçant.

De son autre main, Antoine l’empoigna par la poitrine et il les rapprocha tous deux violemment.

– Et moi aussi, je suis un Legagneur ! dit-il en contenant sa voix, mais un Legagneur qui en vaut six !… Ecoutez-moi, mes neveux : j’ai vu Bastien ; je l’ai interrogé. On parle de meurtre à Sedan et tout le long de la route.

– Nous savions que Larchal avait dit son mot, murmura François.

– Et vous me l’aviez caché !

– Pour ne pas vous faire du chagrin, notre oncle.

– Moi, je ne vous cacherai rien, mes neveux. Ce n’est pas de ce meurtre-là qu’on parle. Le maréchal des logis a raconté l’histoire du gué de Saint-Ilde. Et l’on cherche les neveux Legagneur pour leur demander ce qu’ils ont fait du soldat Denis Monnin, disparu depuis le jour du lundi gras.

– Mais c’est vous, morbleu !… commença Etienne.

– La paix ! Dans ce pays-ci, mes garçons, l’écusson du roi a pour devise cette vieille maxime : « L’union fait la force. » Nous aurions été bien forts si nous avions pu rester unis. Mais nous sommes des Legagneur, chacun de nous est pour soi-même contre tous les autres.

– N’êtes-vous pas comme cela, vous, notre oncle ? demanda François.

– Non, puisque, pour la dernière fois, je vais essayer de vous serrer autour de moi. Regarde-moi bien, François ; Etienne, regarde-moi bien, les yeux dans les yeux ! Etes-vous hommes à garder loyalement, une fois en votre vie, la parole donnée ?

– Oui, répondirent-ils en même temps.

Et François ajouta :

– S’il y a avantage.

– Tu es le plus franc des deux ! s’écria Antoine ; touche là ! Voici ce dont il s’agit : j’ai dix hommes cette nuit qui m’attendent au cabaret du Lion belge, mais je suis occupé.Le maréchal des logis Hector est ici. L’homme et la femme Guern ne doivent pas être loin. Faut-il vous dire le reste ?

– C’est compris ! s’écria François.

– Bien ! Pouvez-vous être au cabaret dans deux heures ?

– Avant, s’il le faut.

– Prêts à tout ?

– On a fait ses preuves, je pense ?

– Autre histoire, dit Antoine. Lisez ceci : ce n’est pas long.

Il leur tendait, ouvert, le cartel qu’il venait de recevoir. Etienne et François le prirent chacun d’une main et l’épelèrent.

– Est-ce possible ! dit Etienne le premier.

– Tiens ! tiens ! fit François ; le petit vient dans la gueule du loup ! Vous n’avez pas besoin de vous déranger, notre oncle ; nous ferons cette affaire-là.

– Non pas ! repartit Antoine vivement ; il veut un duel, il aura le duel.

Le baron appelait. Antoine ajouta précipitamment :

– Bastien vous expliquera tout. Il faut qu’à une heure après minuit vous soyez tous trois à la Croix-Renaud.

– Nous y serons, notre oncle.

Antoine leur tendit la main.

– Votre fortune est entre vos mains, mes neveux, prononça-t-il solennellement ; songez que j’aurais pu me passer de vous.

– Notre oncle, grand merci !

Ils entrèrent dans la salle à manger et soupèrent d’un solide appétit. Nous le répétons : c’était une famille. Chacun agissait là comme chez soi. La baronne Legagneur servait. Si quelqu’un avait physionomie d’invité, c’étaient M. de Blamont et sa fille.

Les deux neveux vivaient à la mode anglo-belge : ils buvaient du grog en mangeant, et à mesure que le repas avançait, la dose d’eau-de-vie devenant plus forte dans le mélange, ils arrivaient à boire, vers le dessert, de l’alcool presque pur.

Ils étaient jeunes, bien taillés, mais lourds. Ils se ressemblaient ; deux vrais Peaux-Rouges du Luxembourg : têtes longues, joues couleur de sang, cheveux plats, bouches à pipes, grandes oreilles écarlates. Après le café, ils rejetèrent leurs serviettes sur la table et sortirent sans saluer personne.

Le souper avait été ce que sont tous les repas dans ces pays gloutons : une profusion de mets mal gradués, mal servis, mais substantiels. Les dîners belges, redoutables aux étrangers, se composent d’une demi-douzaine de repas aboutés les uns aux autres. Le proverbe : la moutarde après dîner, n’a point de sens en Belgique. On n’y est jamais après dîner.

La dame de compagnie, la baronne et les deux grandes demoiselles avaient joué de la mâchoire, une heure durant, sans débrider. Le baron Michel et Antoine, crânement et comme un banqueroutier de bonne humeur, le baron, d’un air pleutre et en geignant, selon sa coutume.

Il n’y avait là, pour ne point faire honneur au repas, que les véritables maîtres de la maison : M. de Blamont et Honorine, sa fille. Ils étaient assis très loin l’un de l’autre. M. de Blamont avait pour voisines la baronne et sa fille aînée : Honorine était entre son fiancé, Antoine Legagneur, et le baron Michel. C’étaient, à tout prendre, les deux places d’honneur.

M. de Blamont et sa fille avaient à peine effleuré le premier mets, puis leur assiette était restée vide. M. de Blamont parlait peu, mais ce qu’il disait n’indiquait aucun trouble d’esprit. Honorine répondait avec une aisance froide et souvent souriante aux attentions qu’avait pour elle Antoine Legagneur.

Quand Etienne et François se furent retirés, le vieux Michel se versa un bon verre de vin. Il était tendre après le repas.

– Rien n’est plus précieux, dit-il en levant son verre d’une main un peu tremblante, que la véritable amitié. Le cœur s’épanouit au sein de la famille. Antoine, mon frère, M. de Blamont, notre excellent et cher compagnon de jeunesse, je bois au resserrement prochain des liens qui nous unissent !

Dans les banquets de la fabrique de draps, il avait parfois prononcé des discours et mérité des applaudissements. On but à l’union prochaine. Honorine et M. de Blamont firent raison comme les autres. Antoine donna une poignée de main à Michel, et ce dernier versa quelques larmes.

– Ma chère femme, reprit-il en cassant des noisettes, je saisis cette occasion de proclamer que tu fais mon bonheur depuis trente années. Le monde apprécie rarement les vertus simples dont tu es le modèle. Que ta récompense soit dans l’affection profonde de ton époux, dans la respectueuse tendresse de tes filles, dans l’estime éclairée de tout ce qui t’entoure !

Il s’essuya les yeux et poursuivit :

– Au déclin d’une longue carrière, j’ai peut-être le droit de me reposer dans ces tranquilles félicités.

Il pleurait abondamment.

– Allons, Michel, dit la baronne, qui avait honte, calmez-vous, mon ami.

Les deux grandes demoiselles étaient furieuses. Depuis qu’elles avaient l’âge de raison, elles subissaient, au dessert, les attendrissements de papa.

– O ma compagne ! dit celui-ci à la baronne, qui lui faisait les gros yeux, ne m’enviez pas l’émotion qui agite doucement mon âme. Je sais que les mœurs nouvelles n’admettent point ces épanchements. Nous avons honte, hélas ! de notre cœur. Mais je suis un homme du bon vieux temps, je tiens aux bons vieux usages, et j’en donne ici une preuve en chantant un couplet national, comme faisaient nos pères.

Sans transition, il entonna d’une voix chevrotante :

A plein verre, mes bons amis,

Allons, buveurs, il faut chanter la bière !

A plein verre mes bons amis,

Il faut chanter la bière du pays !

Tra la la !

Ce dernier mot, lancé avec une sénile gaillardise, tomba sans écho. Il y avait un malaise autour de la table. Toutes les figures étaient tranquilles cependant, et il eût été facile de confondre la gêne de tous avec cette fatigue ennuyée qui vient parfois trôner au milieu des réunions campagnardes.

La baronne, enfin se leva. Chacun attendait ce moment avec une évidente impatience. Pourtant, Michel dit :

– Entre mes enfants, ma femme, mon frère, la fiancée de mon frère, qui sera pour moi une fille chérie, le temps passe trop vite ; je voudrais l’arrêter dans son vol !

Excité sans doute par ce flux de poésie, l’ex-major Antoine dit en baisant la main d’Honorine :

– Demain luira enfin pour moi l’aurore du bonheur.

Vous eussiez cru assister à une de ces scènes d’intérieur bourgeois, où l’émotion vraie est presque toujours gâtée par de malheureux essais de beau langage. Or, de tous les voiles qui peuvent couvrir une menace, le ridicule est assurément le plus épais.

On se sépara. Les trois dames Legagneur se retirèrent dans leur quartier, comme on dit en Belgique. Le vieux baron, après avoir embrassé tout le monde, gagna son appartement, cahin-caha. M. de Blamont baisa sa fille au front, et la quitta sans mot dire.

Les portes se refermèrent l’une après l’autre le long des corridors sonores. Une demi-heure après, tout était silence au château.

Mais cinq minutes après, un craquement se fit dans la galerie qui séparait en deux l’aile moderne, bâtie sur le jardin. C’était là que demeuraient M. de Blamont, Honorine, le baron Michel et l’ex-major Antoine. La porte de M. de Blamont tourna sur ses gonds en grinçant légèrement. Une lueur se montra, puis la figure blanche et immobile du maître du logis.

Il portait un flambeau. Il sortit de sa chambre sans trop de précaution, et prit l’escalier de service qui descendait au jardin. A peine avait-il tourné l’angle du corridor, qu’une autre porte s’ouvrit. C’était celle du baron Michel.

Vous n’eussiez point reconnu le chef de la maison Legagneur. Sa taille si volontiers courbée, était droite. Son œil larmoyant brillait. Il avait jeté bas le déguisement dont il s’affublait d’ordinaire. Ce n’était plus un vieillard, mais un homme : un de ces hommes cauteleux, doucereux mais terribles, qui semblent cacher la griffe d’un chat-tigre sous leur patte de velours.

Michel Legagneur se glissa d’un pas rapide et léger sur les traces de M. de Blamont. Comme il arrivait au bout du corridor, il se trouva tout à coup face à face avec une femme voilée, qui recula.

Le baron resta un instant décontenancé, puis il dit en essayant de sourire :

– Ma belle petite sœur, je serai discret, mais à charge de revanche !

– Monsieur… balbutia Honorine.

– Remettez-vous, poursuivit le baron Michel, qui montra du doigt l’autre extrémité de la galerie ; nous ne sommes pas les seuls pour avoir de l’occupation cette nuit !

Pour la quatrième fois, une porte venait de s’ouvrir sur le corridor de l’aile en retour. L’ex-major Antoine sortait de sa chambre et s’arrêtait pour écouter. Le baron prit la main d’Honorine et la serra fortement en disant à voix basse.

– Celui-là est mon frère. Je le hais. Si je parle, il vous tuera. Vous autres femmes, vous comprenez à demi-mot : je vous laisse libre de me trahir.

Il descendit l’escalier de service. Honorine s’effaça dans la profonde embrasure d’une porte au moment où l’ex-major Antoine passait sur la pointe des pieds, se dirigeant vers le grand escalier.

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