Chapitre 5 LA BONNE DEMOISELLE
Comme on le voit, la nuit menaçait de n’être point tranquille pour les hôtes du château de Blamont.
Les deux neveux étaient partis pour cette auberge isolée, le Lion belge, tenue par le cabaretier Constant, où nous avons rencontré pour la première fois Mathieu Sudre et son grand loup ; et il ne faut point oublier que les nocturnes assaillants du gué de Saint-Ilde étaient sortis de ce coupe-gorge.
Il nous reste à suivre dans leurs pérégrinations diverses M. de Blamont, cette énigme, le baron Legagneur, l’ex-major Antoine et Honorine de Blamont, la bonne demoiselle. Commençons par cette dernière.
Honorine quitta toute tremblante son embrasure quand le pas d’Antoine eut cessé de se faire entendre dans le corridor. Ce n’était pas de peur qu’elle tremblait, c’était de froid. Elle relevait de maladie. Pendant qu’Hector attendait dans son cachot l’heure prochaine de l’exécution, Honorine, étendue sur son lit de souffrance, hésitait entre la vie et la mort. La fièvre l’avait prise au retour de la battue Legagneur, dans le bois de Francheval : une fièvre terrible.
Tant que dura la maladie, aucune nouvelle ne lui vint de Sedan. Il y avait comme un rempart entre elle et le dehors. Son père ne quittait guère son chevet. Pendant ces longs jours, qui ressemblaient à une agonie ; pendant les nuits, où le souffle s’arrêta si souvent entre ses lèvres décolorées, M. de Blamont restait assis au pied du lit, silencieux, immobile. Sa pâleur de marbre n’augmentait point. Seulement, quand il approchait son mouchoir de ses lèvres, la fine toile avait des taches de sang. Ce marbre aimait, et il souffrait.
Tous les jours on venait prendre, de la part des Legagneur, le bulletin de la santé d’Honorine. Les neveux étaient presque constamment dans le pays.
Une nuit, le père et la fille étaient seuls. Honorine dormait, agitée par un sommeil fiévreux ; M. de Blamont s’était assoupi dans son fauteuil. Ils furent éveillés tous les deux violemment par la détonation d’une arme à feu. Honorine se leva sur son séant, malgré sa faiblesse.
– C’est lui qu’on tue ! s’écria-t-elle.
Il y avait eu sans doute des confidences échangées entre le père et la fille, car ce cri ne parut point surprendre M. de Blamont. Il savait de qui Honorine voulait parler, il répondit :
– Ce ne peut pas être Hector, je te l’affirme sur l’honneur.
– Comment pouvez-vous affirmer cela, mon père ? demanda la jeune fille, qui laissa choir sur l’oreiller sa belle tête pâlie.
Comme M. de Blamont gardait le silence, elle ajouta :
– Est-ce parce qu’il est mort qu’on ne peut plus le tuer ?
Ceci nous dit assez qu’Honorine de Blamont ignorait absolument ce qui s’était passé depuis la chasse au loup.
Le lendemain, une fillette du pays, qui la servait, lui apprit qu’on avait trouvé, autour de la grande pièce d’eau du parc, l’herbe foulée et tachée de gouttes de sang. Honorine était encore très malade à cette époque. C’était vers la fin du carnaval. Quelques jours après, le bruit se répandit qu’un jeune soldat français, nommé Denis Monin, avait été assassiné par les Errants de nuit. On n’avait point retrouvé son cadavre.
Honorine commençait à se lever aux heures du milieu du jour. Pendant le fort de sa maladie, nous savons que M. de Blamont ne l’avait point quittée. Nul n’avait surpris une larme dans ses yeux, mais un soir où les médecins avaient condamné Honorine, M. de Blamont rassembla ses serviteurs dans la chapelle et les prit à témoin d’un vœu qu’il fit à Sainte-Marie d’Orval. Les termes de ce vœu restèrent son secret. Il n’avait point fallu cela pour apprendre à ses serviteurs qu’il aimait sa fille par-dessus tout ici-bas.
M. de Blamont n’avait pas été toujours ce qu’on le voyait aujourd’hui. On parlait encore de sa brillante jeunesse. Au temps où il avait épousé la belle Mathilde de Bazeille, pas un gentilhomme de la contrée n’aurait pu rivaliser avec lui. Comme son nom était de bien neuve noblesse, M. de Bazeille aurait certainement repoussé sa recherche, si Mathilde n’avait dit : « Je le veux ! »
Jean Guern et sa femme se souvenaient de la soirée des noces. Mathilde était si belle dans sa joie, que le vieux M. de Bazeille consentit à embrasser son gendre de bon cœur. Julienne vint conduire s’n afant Mathilde jusqu’en Belgique, et revint avec une bourse pleine qui se vida petit à petit dans la bouteille du vieux Jean Guern. Mathilde de Bazeille mourut toute jeune, et ce qu’on savait de sa mort était comme une légende dont les esprits forts du pays ne garantissaient point l’exactitude ; mais c’était à cause de cette légende qu’Antoine Legagneur avait recherché la main d’Honorine de Blamont, à cause aussi de cette légende que le baron Michel, sincère ami de ses aises, était hors de son lit à cette heure avancée de la nuit aujourd’hui. Voici l’histoire.
Mathilde et son mari s’aimaient bien. Une nuit, Mathilde s’éveilla et crut faire un rêve en se trouvant seule dans la chambre nuptiale. Elle appela, puis elle se leva, folle qu’elle était d’inquiétude. Elle parcourut au hasard les grands corridors du château. Elle s’égara. Après de longs détours, elle descendit les degrés d’un escalier étroit où soufflait un vent glacial qui éteignit son flambeau.
Une obscurité profonde régnait en ce lieu. Au bas de l’escalier commençait un souterrain qui avait plusieurs rues. Mathilde s’engagea dans une de ces voies ténébreuses, et marcha jusqu’à l’épuisement de ses forces, tournant, montant, descendant. La fatigue et la frayeur lui firent perdre connaissance. Quand elle s’éveilla, elle était dans une salle assez vaste, où pénétrait un jour doux et mystérieux. Ce jour venait d’en haut, par une glace au-dessus de laquelle était comme un brouillard demi-transparent. Elle croyait rêver encore, parce que, au travers de la glace, elle voyait de temps à autre de grands poissons qui nageaient dans ce brouillard. Mais son étonnement devait augmenter encore. Son regard s’étant abaissé vers les objets qui l’entouraient, elle vit que le sol de cette pièce souterraine était couvert d’or. Il y en avait partout. L’or s’élevait en piles le long des murailles, ou s’éparpillait en flots comme une mer. Quand elle voulut se lever, elle entendit l’or tinter. Elle était couchée sur un tas d’or.
Toutes les nuits, dès ce temps-là, vers la douzième heure, on voyait briller au-dessus de l’Etang-de-l’Abbé une lueur, le feu Saint-Bernard, dont nous avons parlé déjà, et qu’on nommait la chape de Saint-Bernard quand elle semblait monter au-dessus de l’eau dans les nuits brumeuses. Les paysans de la contrée et les forgerons de la Soye disaient que le feu Saint-Bernard s’éteignait jadis quand un abbé d’Orval devait mourir.
A cause du sang qui était dans les veines de Blamont, sa race avait recueilli ce mystique héritage. Quand un Blamont était à l’agonie, le feu Saint-Bernard s’éteignait.
Le lendemain du décès, le feu Saint-Bernard se rallumait ; mais chacun savait bien que le jour où le dernier Blamont irait se coucher dans la tombe, le feu Saint-Bernard ne devait plus se rallumer jamais.
La nuit qui suivit l’aventure de Mathilde, ceux qui passèrent entre l’étang-de-l’Abbé et l’étang du Bas cherchèrent le feu, car il n’y avait point de lune. Rien ne se montrait. Les forgerons et les laboureurs dirent :
– Il y a une personne du nom de Blamont qui va mourir. Nous verrons un bel enterrement ; pour sûr ?
On ne vit point d’enterrement, mais Mathilde de Bazeille, dame de Blamont, ne vint plus s’asseoir, douce et pieuse, au banc de la paroisse, et Honorine, sa pauvre petite fille, fut habillée de deuil.
Or, il se disait encore autre chose aux veillées du pays frontière. On disait que M. de Blamont savait où le trésor d’Orval était caché dans les ruines.
On disait que Lucas de Trêves, cinquante-unième et dernier abbé, lui avait confié le grand secret à l’heure de mourir, et que, chaque nuit, Blamont quittait sa couche pour aller visiter le trésor. Que faisait-il, baigné dans cet océan de richesses ? et pourquoi menait-il la vie d’un petit gentilhomme, auprès de cette mine qui lui eût acheté, s’il avait voulu, des couronnes de duc et de prince ? Les uns répondaient qu’il aimait l’or pour l’or. La vue de l’or l’enivrait : c’était sa passion. Les autres prétendaient qu’il avait fait un serment au moine décédé.
Quoi qu’il en soit, voici ce qui causa le malheur de Mathilde. Personne dans le pays n’aurait su donner cette explication. Elle fut trouvée longtemps après dans les papiers du châtelain de Blamont, et produite lors du procès criminel de Jean Legagneur, à Namur.
M. de Blamont était à visiter le trésor cette nuit où son infortunée femme quitta sa couche pour le chercher. Il avait oublié de fermer les galeries ; Mathilde s’y engagea par hasard. Le souterrain ayant plusieurs voies, M. de Blamont avait pu regagner l’entrée sans rencontrer sa femme, et l’idée ne lui était même pas venue qu’elle l’eût suivi jusque dans ces passages secrets où, depuis des années, lui seul avait pénétré. Quand il trouva la chambre nuptiale vide, il faillit perdre la raison. Mathilde était toute sa vie.
Il fit des recherches, dans les environs d’abord, puis au loin. La crainte d’éveiller un soupçon sur l’honneur de sa femme mit dans ses démarches un mystère absolu. Il ne confia son douloureux secret à personne et fut huit jours entiers sans retourner au souterrain. Ce fut pendant ces huit jours que le feu Saint Bernard cessa de luire. Le neuvième jour, M. de Blamont rouvrit pour la première fois la porte secrète et gagna les ruines par son ténébreux chemin. Il trouva sa femme morte sur un monceau d’or et lui creusa une fosse dans le souterrain même.
Le feu Saint-Bernard fut après cela des années sans s’éteindre. On cessa de le voir quelques nuits durant, lors de la maladie d’Honorine, au chevet de qui M. de Blamont veillait, et aussitôt le bruit courut qu’Honorine allait mourir. Dès que le danger fut passé, M. de Blamont prit l’habitude de se retirer chaque soir un peu avant minuit. Le feu Saint-Bernard reparut de plus belle. Quelques jours après, les Legagneur arrivèrent au château. Ils s’y installèrent en maîtres.
Il était évident que ces gens possédaient sur M. de Blamont un peu ces despotiques empires que donne la connaissance surprise d’un secret. Honorine avait fait allusion à cela dans son entrevue avec Hector, le jour de la chasse aux loups. Ce secret, nous n’avons pas à en parler encore. Nous pouvons dire seulement que Mathilde de Bazeille n’était pas la seule personne qui eût disparu au château de Blamont.
Lors de l’arrivée des Legagneur, Honorine était en convalescence. Elle ne retira point la parole que son père lui avait arrachée. Le jour du mariage fut fixé, puis le contrat signé. Son père lui dit, le soir de la signature du contrat :
– Je n’aime que toi. Voici bientôt quinze ans que ta mère est morte, et j’ai fait un vœu pendant que tu étais malade. Tu verras.
Le lendemain, il ajouta :
– J’ai passé la nuit à écrire. On saura tout. Tu verras si je t’aimais !
Ce même jour, Honorine trouva un papier fixé, à l’aide d’une épingle, à l’oreiller de son lit. Ce papier disait :
« Le chêne creux est toujours au bout de l’avenue. »
Honorine ne connaissait point cette écriture, et cependant, faible qu’elle était encore, elle jeta une mante sur ses épaules et quitta la maison le soir venu.
Ils avaient eu raison, les gens de la frontière, qui lui avaient donné ce surnom : la bonne demoiselle. Sa charité seule le lui eût mérité, mais elle accomplissait plus d’un devoir et souffrait de plus d’une blessure.
Le lecteur a deviné qu’il y avait entre elle et Hector un autre lien que leurs romanesques fiançailles. Honorine était belle de cœur encore plus que de visage. Le lecteur a deviné aussi l’étendue du sacrifice qu’elle faisait à son père. Ces dévouements, Dieu merci, ne sont pas rares, et chacun de nous a pu en admirer, mais Honorine avait encore un autre rôle. Son innocence expiait un crime ; sa jeunesse avait de la prudence pour une vieillesse dangereusement compromise, et, sans perdre le respect filial, elle devait avoir des prévoyances de mère à l’endroit de son père. Aussi, derrière sa douceur, elle avait la bravoure d’un homme.
Sa convalescence fut lente. Elle ne se plaignait jamais. Quand son père l’interrogeait, elle disait : « Je suis bien. »
Mais souvent, au matin, on la trouvait plus pâle. Ses yeux fatigués brûlaient. On eût dit que le sommeil ne savait point la reposer. Et plus approchait l’époque fixée pour le mariage, plus sa tristesse augmentait.
Ce soir du « souper de famille », où tant de gens couraient les corridors du château de Blamont, au lieu de rester dans leurs lits, Honorine chancelait en marchant et frissonnait sous sa mante en traversant la galerie. Laissant à sa droite la route prise par son père, qu’elle n’avait pas vu, et par le baron Michel, Honorine se dirigea vers le grand escalier.
Pendant qu’elle en descendait les marches, elle entendit le chien de garde qui grondait dans la cour. Elle mit l’œil aux carreaux de la fenêtre et distingua l’ex-major Legagneur qui était en train d’acheter le silence du Cerbère au prix de quelques friandises. Honorine attendit. Elle ne semblait nullement étonnée de ce qui se passait. Antoine ayant apaisé les chiens, sortit par la grille, à l’aide d’une clef qu’il avait. Il referma la porte derrière lui.
Honorine reprit aussitôt sa marche pénible. Elle traversa la cour. L’énorme chien rendit un grognement caressant. Honorine aussi avait une clef de la grille. Avant de refermer, elle promena son regard autour d’elle. Il n’y avait personne dans la vaste demi-lune de gazon qui était entre le château et la forêt. La campagne était silencieuse.
Honorine laissa son regard plus longtemps dans la direction du nord-est, où était la route qui menait aux ruines d’Orval. Elle savait qu’Antoine allait de ce côté. Au lieu de suivre la même direction, elle marcha droit à l’ouest pour gagner l’avenue qui descendait vers la frontière de France. L’avenue était longue. Honorine fut obligée de s’asseoir plus d’une fois avant d’en atteindre le bout.
Enfin, l’obscurité moins profonde annonça la fin de cette voûte touffue qui cachait le ciel. Honorine aperçut devant elle la basse plaine, noyée dans le brouillard d’hiver. La brume venait jusqu’à l’avenue.
Honorine distingua une forme confuse, immobile, au pied du dernier chêne à droite en descendant : Le chêne creux, sous lequel on avait tué le pauvre bachelier. Elle fut obligée de s’arrêter encore, tant la fatigue l’accablait. La forme qui était au pied de l’arbre fit un mouvement, et une voix de femme rompit le silence de la nuit.
– Allons ! dit-elle d’un accent impérieux. L’heure presse.
En même temps, quelque chose de long et de noir se glissa dans le bas côté de l’avenue, faisant bruire les feuilles sèches et frôlant, les broussées. Honorine pressa le pas. Quand elle fut tout près du chêne creux, elle demanda :
– Est-ce vous, Nerea ?
– C’est moi, répondit l’ombre.
– A-t-il été malade ? balbutia Mlle de Blamont.
Elle s’interrompit pour apaiser le loup, qui gambadait joyeusement autour d’elle.
– Oui, repartit la fille de Giovan Bataille, et en danger de mort ; comment pouvez-vous ignorer cela ?
– Où est-il ?
– Près d’ici, malgré moi ; il cherche son malheur… Ah ! fit-elle en voyant approcher Honorine dont le grand loup léchait les mains comme un chien esclave, tout le monde vous aime ; vous avez un sort !
– Vous ne m’aimez pas, vous, Nerea, dit Mlle de Blamont.
– Non, parce que vous êtes son malheur ! Et pourtant, se reprit-elle en lui saisissant la main brusquement, vous êtes bonne, je sais bien cela. La première fois que je vous ai vue, tout mon cœur s’est élancé vers vous. Pendant que vous étiez malade, j’ai prié Dieu qu’il vous rendît la santé. Si vous vouliez le sauver, je sens que je serais votre amie.
– Parlez-vous d’Hector ! s’écria Honorine ; le ciel n’est témoin que je donnerais tout mon sang pour le sauver ! je le veux… et je le dois. Dites, que faut-il faire ?
– Vous ne le ferez pas ! murmura l’Italienne.
– Dites ! dites ! faut-il jurer ?
– Non ! ne jurez pas. Je vais vous le dire sans vous obliger à un parjure : IL FAUT L’OUBLIER.
Honorine demanda d’une voix défaillante :
– Venez-vous de sa part ?
– Oui, mais s’il m’entendait, il m’écraserait.
Il y eut un silence, puis Nerea se redressa tout à coup, si haut, qu’elle dominait Honorine de toute la tête.
– Voilà ce qu’il faut faire, répéta-t-elle : épousez vite Antoine Legagneur, et soyez une morte pour le fils de celui que votre père a assassiné !
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