Chapitre 8 LA MAISON DE MATHIEU
Ce fut Gertrude qui aida Honorine à descendre. Elle lui baisa les deux mains en disant :
– Bonne demoiselle, notre pauvre maison est à vous.
Honorine entra, en s’appuyant sur ses deux compagnes, dans une chambre basse où l’air était épais et lourd. Les terres qui servaient de plafond étaient soutenues par plusieurs poteaux, mal équarris, dont quelques-uns n’étaient que des troncs de chêne qui avaient encore leur écorce.
La disposition de ces poteaux séparait la maison souterraine en deux pièces principales. La seconde pièce s’enfonçait en tournant dans la profondeur du mamelon. Il n’était point possible d’en voir le bout. Ce qu’on pouvait apercevoir de cette seconde chambre n’était qu’un sol nu et poudreux, où l’ombre des poteaux mettait de grandes raies noires. Dans la première chambre, il y avait trois ou quatre escabeaux, un grabat, un fusil à deux coups, une gibecière et quelques outils de forgeron.
– Où est petit Pierre ? demanda Nerea.
– A l’auberge du Lion belge, là-bas en France, répondit Gertrude ; son père l’a envoyé… Constant ne lui fera point de mal : il a peur de nous.
– Il a peur de tous ! gronda l’Italienne, et il fait du mal à tous !
Puis, revenant vers la porte, elle siffla, en disant :
– Tay, Bijou !… tay, vieux ! tay ! tay !
Le loup ne tarda pas à entrer. Il se coucha immobile en dedans de la porte, la langue pendante et les flancs frémissants. Son museau était littéralement plein de sang. Le regard de Gertrude interrogea Nerea.
– Le Bastien et les deux neveux ! prononça celle-ci entre ses dents. La nuit est mauvaise.
Gertrude fit le signe de sa croix.
– Qu’arrivera-t-il de tout ceci ? dit-elle ; le pauvre petit Pierre est encore bien faible pour n’avoir plus ni son père ni sa mère.
Elle apporta une jarre d’eau près du loup, qui but avidement. Comme l’avait dit Nerea, le loup s’était mis à l’eau plus d’une fois, mais il n’avait pas eu le temps de boire. Il lampa une douzaine de gorgées d’un air languissant, puis il mit sa tête contre terre. Gertrude lava sa patte dont l’os était fracassé par une balle. Elle pansa la plaie, et le loup reconnaissant lui lécha les mains.
Honorine était assise près du foyer. Ses bras tombaient ; ses yeux étaient fixes : elle semblait anéantie. Gertrude alla chercher Mathieu dans la seconde chambre. Il vint et baisa le loup comme si c’eût été un enfant. Ses yeux se tournèrent lentement vers Honorine. Son regard était doux et respectueux. Aussitôt que Mathieu eut quitté la pièce du fond, Nerea échangea deux paroles avec lui, une demande et une réponse, puis elle disparut derrière un des poteaux.
– Voilà une heure après minuit qui vient de sonner aux forges, dit Gertrude ; l’enfant tarde bien à revenir !
Mathieu ne répondit point.
– M’entends-tu, mon homme ?
– Celui et celle qui ont sauvé notre petit Pierre sont sous notre toit, répliqua Mathieu après un silence ; comment se fait-il que nous n’ayons point de joie ? Tant que le moine a vécu, j’étais en repos. Ce qu’il ordonnait, je le faisais : c’était toujours bien. A présent, je suis comme un aveugle et je marche au hasard : personne ne me commande plus.
Sa tête s’inclina sur sa poitrine. Tout à coup Honorine dit :
– Je veux voir Hector. Je suis venue pour cela.
Mathieu et sa femme échangèrent un regard.
– La Nerea est auprès de lui, répondirent-ils tous les deux en même temps, elle le veille.
Honorine se leva.
– Fermez la porte ! ordonna-t-elle ; ne savez-vous point qu’on le cherche pour le tuer ?
– Plût à Dieu, répondit Mathieu, qu’il ne courût nulle part ailleurs plus de danger que dans ce pauvre chez nous !
– S’ils venaient, demanda Honorine, dont l’accent et le geste avaient des naïvetés d’enfant, seriez-vous assez forts pour le défendre ?
– Autour des forges de la Soye, bonne demoiselle, répondit Gertrude, ce n’est plus le pays perdu. Il y a ici des hommes qui gagnent leur pain à travailler. Nous sommes aussi en sûreté ici que dans les villes de Sedan et de Montmédy.
– Alors, fit Mlle de Blamont, rassemblant ses idées avec fatigue, alors il ne faut pas le laisser sortir d’ici, jamais, jamais !
Ce fut Mathieu qui répliqua :
– Bonne demoiselle, que Dieu vous donne le pouvoir de l’y retenir ! Nous sommes ici pour lui obéir ; et quand il dit : « Je veux ! » personne ne lui résiste.
– Même s’il voulait mourir ? Mathieu répéta lentement :
– Même s’il voulait mourir !
Puis il ajouta en baissant la voix :
– Des pauvres gens comme nous ne peuvent rien contre ce qui est prédit.
– Honorine sentit qu’on lui touchait l’épaule. Elle se retourna. C’était Nerea qui était auprès d’elle.
– Venez, dit la fille de Giovan.
Mathieu objecta :
– Il a défendu qu’on l’éveille avant deux heures du matin sonnées.
– Je sais ce que je fais, répondit Nerea.
Puis s’adressant à Honorine, elle répéta :
– Venez !
Elle prit le flambeau qui était sur un billot, auprès du foyer, et précéda Honorine dans la deuxième chambre. Mathieu se jeta tout habillé sur le grabat. Gertrude s’assit sous le manteau de l’âtre et tira son chapelet.
La seconde chambre était beaucoup plus grande que la première et de forme très-irrégulière. Elle pénétrait dans le sol selon le hasard des anciens travaux des mines. Il y avait çà et là des trous qui auraient pu former de vastes cabinets. Auprès des poteaux était une caisse de sapin qui contenait de la paille. Ce devait être la couchette de petit Pierre. Le reste de la pièce souterraine était complètement dénué de meubles, sauf la partie occupée par le maréchal-des-logis Hector. Son lit se trouvait tout au bout. Une toile usée, mais propre, tenue par un cerceau de barrique, lui faisait un rideau. Il y avait auprès du lit deux escabeaux, dont l’un supportait deux pistolets, l’autre un sabre, Hector était couché tout habillé. Son costume consistait en un pantalon de paysan et une blouse de toile écrue. Son cou restait à découvert. Sa tête, pâlie par suite de sa blessure, ressortait en blanc sur l’oreiller de cotonade bise.
Il dormait, la tête appuyée sur son bras. La fièvre mettait un point rouge à ses pommettes. Parfois, ses lèvres s’agitaient tout à coup, comme s’il eût menacé dans son rêve un imaginaire ennemi ; et d’autres fois, un sourire naissait autour de sa bouche entr’ouverte.
Nerea conduisit Honorine jusqu’au chevet du lit d’Hector. Elle posa le flambeau rustique sur un billot servant de table de nuit. La demie après une heure de nuit sonna au beffroi de la Soye. Nerea retourna dans la chambre d’entrée et en apporta une escabelle.
– Asseyez-vous là, dit-elle ; moi, je vais me retirer.
– Restez ! voulut dire Honorine.
L’Italienne l’interrompit :
– Il n’y a place ici que pour vous, prononça-t-elle d’un ton ferme. Vous savez ce qui l’attend. Tâchez de le sauver. Vous avez dit vous-même que c’était votre devoir.
Elle déposa l’escabelle au chevet du lit, puis elle se retira auprès de Gertrude, pour dire le chapelet à deux. En priant, elles veillaient.
Honorine s’assit. La fatigue et la fièvre l’accablaient. On n’entendait à l’intérieur de la loge que le son des deux voix qui parlaient à Dieu sous l’intercession de la vierge Marie. Mais le vent se plaignait au dehors, et la chute d’eau de la forge enflait par intervalles son long et désolé murmure.
Honorine s’accouda sur ses genoux et mit son front entre ses deux mains. Sa pauvre tête était un chaos. Elle essayait en vain de mettre un peu d’ordre dans ses pensées. Son cerveau révolté s’obstinait dans ses ténèbres. Sa douleur la noyait. Il y avait autour d’elle et en elle une souffrance intolérable.
Il lui semblait à de certains moments que si la lumière se faisait dans cette terrible nuit morale, ce serait la mort. Du sein de ce trouble, une idée se dégageait pourtant ; un fantôme plutôt : son père ! son père, était toute sa famille. Depuis sa petite enfance, elle n’avait que son père à aimer. Elle se souvenait. Les années écoulées revivaient une à une dans sa mémoire. Cet homme si froid, cet homme de marbre ! combien de fois, à son réveil, ne l’avait-elle pas vu penché sur son berceau ?
Combien de fois n’avait-elle pas surpris des pleurs dans ces yeux que nul n’avait jamais vus humides !
Oh ! celui-là l’aimait, celui-là qui semblait n’avoir plus de cœur ! celui-là l’aimait chèrement, uniquement ! Elle ne réfléchissait pas, la pauvre Honorine, non ! C’était en elle un travail mental involontaire, plein d’épuisantes lassitudes, et dont çà et là sa conscience tirait des déductions qui l’effrayaient.
Bien souvent elle s’était dit cela : Mon père ne ressemble pas aux autres hommes. Bien souvent elle s’était étonnée de cette silencieuse immobilité, de cette vie qui ressemblait à une mort. Elle s’était demandé, aussitôt que la raison lui était venue : Pourquoi mon père est-il ainsi ? Quel événement, quel coup, quelle chute peuvent produire sur un homme un résultat pareil ? Jamais la réponse n’avait pu se faire en elle.
Mais à présent, la réponse était là. Des voix éclatantes la criaient autour d’elle. En vain essayait-elle de se réfugier tout au fond de son trouble pour fuir cette terrible condamnation : son trouble était élucidé pour le cri : Meurtre ! meurtre ! Nerea avait parlé.
Pourquoi croire, cependant, cette pauvre fille dont le métier était de tromper les autres en se trompant peut-être elle-même ? Honorine ne réfléchissait pas, mais sa conscience l’opprimait.
Ce qui peut briser un homme, c’est le remords. Le remords élève une barrière autour du criminel, et dans cette prison, le criminel, vit comme on meurt. Le remords tend un voile de deuil en avant et en arrière de l’âme. Il fait qu’on n’ose plus regarder dans le passé ; il fait qu’on redoute l’avenir. Il empoisonne la mémoire et il tue l’espérance. Non ; la fille de M. de Blamont ne réfléchissait pas, mais elle était, au milieu de ces obsédantes idées comme le cerf aux abois que la meute presse de toutes parts. Son père ! son père ! cette tête courbée sous une mystérieuse fatalité !
Etait-ce donc possible, cela, Seigneur ! Son père ? un assassin ! Il y a des choses qui frappent : ce sont les détails insignifiants en apparence, mais qui ont cette couleur de vérité qui font dire au vulgaire comme aux juges : On n’invente pas cela, Honorine était poursuivie par une vision. Elle voyait son père, courbé sous l’horrible fardeau, enveloppé de toile, et chaque fois qu’elle voulait repousser ce fantôme, une voix murmurait à son oreille, une voix creuse, essoufflée, haletante : « Mon Dieu, ayez pitié de moi ! Mon Dieu, ayez pitié de moi ! »
Les propres paroles du récit de Nerea. C’était vivant, c’était affreux !
On n’invente pas ces refrains qui s’échappent de la conscience bourrelée, cet idiotisme que donne la grande fatigue du crime ! Le remords l’écrasait déjà, cet homme, bien plus que la pesanteur de son faix : « Mon Dieu, ayez pitié de moi ! » Il avait dû dire cela sans savoir et sans se soucier du blasphème. C’était la prière imbécile de l’épouvante.
Mais pourquoi ce meurtre ? Blamont était riche avant la nuit du 12 novembre 1817. Depuis cette nuit, la richesse de Blamont n’avait pas augmenté. Pour tuer, il faut un motif. Blamont n’avait aucun sujet de haine contre M. de Soleuvre, et Mme de Soleuvre était la sœur de sa femme bien-aimée…
A cette objection, Nerea, implacable comme la vérité, avait encore répondu d’avance : Blamont était un avare d’espèce maniaque et folle. Il avait tué parce que le trésor qu’il venait contempler, remuer, adorer toutes les nuits appartenait à autrui. Il avait tué ceux à qui appartenait le trésor. Et notez qu’on était dans le pays où courait la fièvre d’or !
Etant donné surtout l’état d’affaissement physique et moral qui annihilait Honorine, de pareilles inductions acquirent rapidement la valeur de l’évidence même. Et cependant Honorine ne voulait pas croire. Elle employait tout ce qui lui restait de force à retenir le bandeau qui était sur ses yeux. Elle se répétait à elle-même, repoussant avec désespoir la conviction qui envahissait sa conscience, ce qu’elle avait dit à Nerea naguère :
– Mon père est un gentilhomme ! mon père est un chrétien !
Mais quand son regard se relevait sur ce jeune homme qui était là, étendu et dormant au bord du précipice, sur cet enfant que la haine et la trahison entouraient de toutes parts, son âme se déchirait.
C’était elle ! c’était encore elle ! La haine que des hommes puissants et pervers avaient vouée au dernier des Soleuvre venait d’elle. Tout ce qu’il avait souffert, cet enfant qui, dès ses premiers pas dans la vie, avait échangé l’opulence de ses pères contre la dure pauvreté, tout ce qu’il souffrait encore, tortures morales et plaies physiques, tout avait une cause commune, et cette cause s’appelait Blamont !
Et tout cela n’était rien. Qu’importe le danger passé ou la blessure cicatrisée ? Il y avait quelque chose de bien plus redoutable. Ce dernier Soleuvre était menacé de mort, et la cause, la cause vivante et fatale, c’était encore Blamont ! Honorine de Blamont !
Ce monde d’idées, qui allait en elle se mêlant et se heurtant, ne transpirait point au dehors. A l’extérieur, c’était une statue. Vous eussiez dit que le choc violent avait engourdi sa sensibilité, et qu’elle était devenue pierre. Elle ne bougea pas pendant tout le temps qui s’écoula de la demie à l’heure. L’heure ne la fit point tressaillir en songeant. Seulement quand elle entendit les sabots de Gertrude battre le sol, elle se retourna.
Gertrude avait encore son rosaire enroulé autour de son poignet. Elle vint jusqu’au lit où le maréchal des logis dormait. Elle le prit par le bras et dit :
– Il est temps.
Elle prononça ces paroles avec tristesse et comme on accomplit un cruel devoir. Hector se dressa en sursaut sur le coude. Gertrude se retira à quelques pas et dit encore :
– Vous m’avez ordonné de vous éveiller à deux heures.
Hector n’écoutait déjà plus ; il regardait Honorine et demeurait immobile, comme s’il eût craint de voir s’évanouir une vision. Mlle de Blamont fit sur elle-même un grand effort et parvint à sourire. Je ne sais comment exprimer cela : l’excès de sa détresse physique et morale la refaisait enfant. Elle avait oublié jusqu’au but de sa démarche et concevait à l’improviste une espérance enfantine, comme tout ce qui était d’elle en ce moment. Elle se disait :
– Si je pouvais lui faire oublier l’heure !
– Je suis venue, balbutia-t-elle, et pourtant je suis bien malade !
Hector se mit sur ses pieds, tout vêtu qu’il était.
– C’est vrai ! murmura-t-il, la frayeur déjà peinte sur le visage, vous êtes changée, bien changée.
Il s’interrompit parce que ses yeux rencontrèrent les pistolets et le sabre qui étaient au pied de son lit, et il s’écria :
– Mais ce mariage ne se fera pas ! J’ai de quoi l’empêcher, mademoiselle. Cet homme n’est plus mon supérieur et je vais le tuer.
Les pauvres espoirs d’Honorine ne tinrent pas devant la tournure que prenait l’entretien dès ce premier instant. La pensée du duel était venue ; on ne pouvait plus la chasser. La seule ressource était désormais la prière. Honorine essaya de se recueillir.
– Hector, reprit-elle, je ne sais pourquoi je ne vous ai pas dit la vérité tout de suite. Je suis venue pour vous supplier de ne pas vous battre.
Le jeune maréchal-des-logis eut presque un sourire et répondit :
– Soyez sans inquiétude…
– Et si je disais : Je veux ? poursuivit Honorine.
– Je vous désobéirais pour la première et la dernière fois de ma vie.
Ceci fut prononcé d’un ton ferme. Hector reprit :
– Il faut un coup de sabre pour trancher ce nœud. Je n’ai pas beaucoup vu le monde ; mais dans ce que j’ai lu par hasard en garnison et dans ce que j’ai ouï dire, il s’est trouvé des aventures qui ressemblent à celle-ci. On ne sort de certains embarras que par la force. Pourquoi ne voulez-vous pas que je sois votre chevalier ?
– Parce que je n’ai pas besoin de chevalier, répondit la jeune fille.
– Vous, si pure, murmura Hector, quelle mystérieuse puissance vous force à mentir ?
Un peu de sang revint aux joues de Mlle°de Blamont. Elle baissa, les yeux, offensée.
– Je vous en prie ! s’écria Hector, ne soyez point irritée contre moi ! j’ai bien pensé à tout cela, le jour, la nuit, dans mon sommeil, j’en rêve. Vous m’avez accepté pour fiancé… deux fois ! La seconde fois, l’espoir que vous m’avez rendu m’a sauvé la vie…
– Je ne vous comprends pas, voulut dire Honorine, qui, en effet, ignorait l’histoire de la sauderie, créée par l’homme et la femme Guern, sous les murs du Château de Sedan.
Mais Hector l’interrompit pour achever :
– Et vous allez être la femme d’Antoine Legagneur !
– Je vous ai expliqué tout cela, Hector, une terrible nécessité de famille !…
– M’avez-vous expliqué ce que vous entendez par ces mots : terrible nécessité ?
– Ce sont des secrets qui ne m’appartiennent pas.
– Ils m’appartiennent, à moi, prononça Hector résolument. Dieu seul peut m’empêcher de faire le jour dans ces ténèbres. Votre bonheur est d’un côté, votre malheur de l’autre. Je ne sais pas encore quelle est la nature de cette oppression qui pèse sur vous et sur votre père, mais je la ferai cesser, je le jure !
– Vous ne ferez rien, Hector ! s’écria Mlle de Blamont avec un geste de profond désespoir. Au nom de Dieu ! vous m’écouterez !
Un instant, le jeune maréchal-des-logis la regarda en silence. On n’entendait dans la cabane que la respiration forte de Mathieu endormi, et les pétillements du bois vert que Gertrude venait de jeter dans l’âtre. Le quart après deux heures sonna à l’horloge de la Soye. Nerea s’était mise à genoux.
– Il ne fait pas attention à l’heure ! pensa-t-elle.
C’était vrai. Hector n’avait pas entendu l’horloge. Il poursuivit avec une fermeté calme :
– Je vous le dis encore une fois, Honorine ; ne soyez point irritée contre moi. Chacune de vos paroles rend ma résolution plus solide. Je sens qu’il y a là l’accomplissement d’un devoir. Quelle chaîne ces hommes doivent avoir rivée à votre âme pour que vous, si vaillante, vous courbiez ainsi la tête en tremblant !
– Mon père ! mon père ! murmura Honorine. Vous ne pouvez faire un pas, je vous l’affirme, je vous le jure, sans mettre en danger la vie de mon père ! Je suis sortie de mon lit, faible et accablée, vous le voyez, pour vous dire adieu à toujours !
– Nul danger ne menacera plus votre père, répondit Hector, quand j’aurai brisé la main qui tient l’épée suspendue au-dessus de sa tête.
La poitrine de Mlle de Blamont rendit un gémissement.
– Vous ne savez pas ! fit-elle en un sanglot déchirant. Oh ! vous ne savez pas ! Ayez pitié de moi !
Le visage d’Hector prit une expression inquiète, mais il répliqua :
– Non, je ne sais pas, je cherche. C’est le seul effort de ma pauvre cervelle depuis bien des jours ! Il y a des choses que je comprends : le dévouement d’une fille pour son père, le dévouement absolu, sans bornes. Vous le pratiquez, je vous admire. Mais il y a d’autres choses que je ne comprends plus. Vous savez que cet homme a tenté de m’assassiner…
– Et je vais devenir sa femme, n’est-ce pas ! s’écria Honorine avec une violence soudaine. Cela ne vous dit-il pas toute l’impossibilité de la lutte, et cela ne vous annonce-t-il pas aussi quelque porte secrète par où la condamnée espère fuir ?
La vie était revenue à ce visage si beau. L’œil brillait, fier et clair ; la tête se redressait hardie dans toute sa lumière. Hector en eut comme un choc.
– Il n’y a qu’une perte, murmura-t-il, la mort. Ai-je deviné ?
Mlle de Blamont lui tendit la main :
– Ami, dit-elle, ce qui nous sépare aujourd’hui nous avait réunis autrefois. Je fus attirée vers vous par le besoin de réparer autant qu’il était en moi une grande injustice. Je vous prie de ne me point juger mal. Non, vous n’avez pas deviné, si vous pensez que j’ai le dessein d’attenter à mes jours. Comment songerais-je à offenser Dieu, qui est mon unique refuge ? Mais je vous le dis, j’ai trop souffert ; mes heures sont comptées. Ce mariage ne se fera pas, je vous l’affirme… Et je m’en irai de ce monde en vous aimant, en vous bénissant, si vous ne vous êtes point mis entre moi et mon devoir.
– Maudissez-moi donc et détestez-moi ! répliqua impétueusement Hector ; j’ai mon devoir comme vous avez le vôtre. Dieu, qui nous a rapprochés comme vous venez de le dire, m’a donné la mission de vous protéger, même malgré vous. Je ne veux pas que vous soyez la femme de ce misérable, mais je veux que vous viviez, et si quelqu’un doit mourir, c’est lui… ou moi !
– Vous, Hector, vous ! prononça tout bas Honorine qui avait des larmes pleins les yeux, vous dont la vie peut être si brillante et si belle, vous qui saurez demain le nom de votre père ?
– J’ai ouï parler de cela, fit le jeune maréchal-des-logis avec une sorte de dédain ; ils ont bien tardé ! Si la destinée vous met d’un côté, de l’autre la noblesse et la fortune, mon choix est fait : je veux être obscur et pauvre !
– Demain… essaya de poursuivre Mlle°de Blamont.
Mais Hector fit un pas vers ses armes. Honorine quitta sa place. Elle chancelait, et sa pauvre belle tête désolée pendait sur sa poitrine.
– Hector ! Hector ! dit-elle. Vous vous ruez contre cet homme parce que vous croyez qu’il est l’obstacle entre nous deux. Vous vous trompez.
Hector mit la main sur ses pistolets : Honorine lui saisit le bras.
– L’obstacle entre nous n’est pas là, reprit-elle d’une voix profondément altérée ; Hector, la mort sera pour moi moins cruelle que l’aveu qui va tomber de mes lèvres. Hector ! je vous demande pitié !
– Quel aveu ! murmura le jeune homme, dont la pâleur augmenta.
Dans l’autre chambre, Nerea retenait son souffle pour écouter mieux.
– Si je vous prouvais, reprit Honorine, que cet homme n’est pas entre nous et que l’abîme qui nous sépare est indépendant de lui ?
– Je ne vous croirais pas.
– Si je vous prouvais, poursuivit Mlle de Blamont que nos fiançailles sont un malheur sans nom, une impiété, un sacrilège…
– Ah ! s’écria Hector qui se prit le front à deux mains, comme s’il eût reçu un coup de massue ; vous êtes ma sœur !… Etes-vous ma sœur ?
Honorine, mit la main sur son épaule, et ce poids le fit chanceler.
– Non, répondit-elle, et plût à Dieu que cela fût ainsi ! Je ne suis pas votre sœur, Hector, le sang n’est pas un lien de vous à moi ; entre vous et moi, le sang est une infranchissable barrière !
Hector respira et mit ses deux pistolets à sa ceinture.
– Faut-il donc m’expliquer plus clairement ? fit Honorine, dont la voix défaillait.
Nerea se demanda en retenant son souffle :
– Va-t-elle parler ?
Hector prit son sabre après ses pistolets. Honorine se laissa choir à genoux.
– Hector, dit-elle, votre père et votre mère sont morts assassinés !
La poitrine de Nerea rendit un grand soupir. Elle se mit à marcher vers le lit malgré elle. Hector, au contraire, recula de plusieurs pas.
– Assassinés par ces hommes ! s’écria-t-il : les Legagneur !
Mlle de Blamont cacha sa tête entre ses mains.
– Non, répondit-elle.
Puis, d’une voix mourante, elle ajouta :
– Ce fut dans la nuit du 12 novembre 1817, au château de Blamont…
– Est-il possible ! fit Hector, ébloui par un lugubre trait de lumière.
– Quand ces hommes veulent obtenir quelque chose de mon père, acheva Honorine qui râlait, ils lui disent : Si vous nous résistez, nous dévoilerons ce qui se passa au château de Blamont, la nuit du 12 novembre 1817 !
Hector poussa un cri déchirant, Honorine tomba à la renverse. Nerea était là pour la soutenir dans ses bras. Nerea lui dit :
– Vous êtes une sainte !
Hector demeura un instant anéanti. Honorine n’était pas évanouie. Des sanglots haletants soulevaient sa poitrine.
– Mon Dieu, pensa-t-elle, ai-je fait mon devoir ?…
Gertrude avait quitté l’âtre pour aller réveiller Mathieu, son mari. Il était trois heures moins le quart. Mathieu se tenait debout dans la chambre d’entrée avec son fusil sur l’épaule. Evidemment, il accomplissait un ordre reçu. Il attendait. On frappa doucement à la porte extérieure. Gertrude demanda par le trou de la serrure.
– Qui est là ?
– C’est moi, répondit la voix de petit Pierre.
– Es-tu seul ?
– Non, mais ouvrez toujours, ce sont des amis.
Gertrude consulta son mari du regard. Celui-ci se mit au-devant de la porte, le fusil à la main.
– Ouvre ! ordonna-t-il.
Gertrude tira la barre. En ce moment, Hector se rapprocha d’Honorine et lui dit :
– Vous n’avez pu mentir, mademoiselle de Blamont, mais le moyen n’était pas bon. Adieu !
Honorine étendit les bras, et ses yeux se fermèrent. Le visage de Nerea avait changé. Elle soutenait encore Honorine, mais toute son attention était concentrée sur ce qui se passait du côté de la porte, qui venait de s’ouvrir, donnant passage à petit Pierre. L’enfant se glissa dans la loge comme une anguille. Au dehors, six têtes se montrèrent.
C’étaient d’abord le grand bonhomme Guern et sa femme Julienne, tous deux appuyés sur leurs bâtons de voyage. C’étaient ensuite leurs fils, quatre hauts gaillards, bien plantés, portant le fusil à deux coups sur l’épaule. Derrière eux, venait Denis Monnin, le soldat de Paris.
Jean Guern entra. Il ôta son large chapeau, découvrant cette mâle tête de brave homme que couronnaient d’épais cheveux blancs.
– Hector de Soleuvre, dit-il en attirant sa femme par le bras, vous avez eu tort de fuir notre toit. Voici la nourrice de votre mère, voici les serviteurs de votre père !
Il se montrait lui-même à la tête des quatre Guern : bras et torses d’athlètes. Ayant ainsi parlé, il salua comme un gentilhomme qu’il était sous sa veste de paysan, et reprit :
– Hector de Soleuvre, nous ne venons point pour vous empêcher de vous battre : votre querelle est juste. Mais un duel sans témoins est un assassinat, nous serons vos témoins.
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