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Chapitre 10 LES GENS DE LA NOCE

Ils avaient grand appétit et bonne conscience, Jean Guern et sa femme Julienne. Le pain, le fromage et la bière disparurent comme par enchantement.

– La femme, dit le vieux soldat, qui trouvait toujours moyen de placer quelque sentence, on est riche, quand on peut souper si bien à deux pour douze sous.

– Certes, la Victoire, répliqua Julienne, mais il faudrait avoir les douze sous.

Jean Guern ne répondit pas à cet argument, présenté avec la douceur tranquille qui caractérisait sa moitié. Il fit mine d’arranger la paille du lit, Julienne reprit :

– La Victoire, j’ai le pressentiment qu’il va se passer ici quelque chose cette nuit.

– Dormons un somme avant l’heure de notre besogne, la femme, repartit Jean Guern ; quand les garçons vont arriver, nous serons frais, et on verra.

Les deux bâtons furent déposés dans un coin, à portée du lit de paille. Jean Guern et Julienne s’agenouillèrent l’un auprès de l’autre. Jean Guern dit la prière ; Julienne la répondit. La prière fut courte et bonne.

– Dors bien, ma femme.

– Dormez bien, la Victoire ; nos cœurs à Dieu, si vous voulez.

– Ainsi soit-il.

Vous n’eussiez pas attendu plus d’une minute l’unisson vigoureux de leurs ronflements.

Jean Guern n’aurait pas su dire combien de temps il avait dormi, quand il fut éveillé en sursaut par un grand bruit qui se faisait dans le cabaret. L’écurie n’avait qu’une fenêtre grillée. Au premier moment du réveil, Jean Guern se demanda où il était, tant la nuit noire noyait profondément les objets qui l’entouraient.

La mémoire lui revint vite, parce qu’il tâta la paille autour de lui. Ce n’était point son lit ordinaire. Julienne continuait à ronfler vaillamment à ses côtés. Il se frotta les yeux et se prit à écouter. Le vacarme continuait. Cela ressemblait au tapage que font des convives en belle humeur.

– Ah ! çà ! se dit Jean Guern, il paraît que Constant m’a pas menti, ce sera la première fois de sa vie. Il y a noce ici près, bien sûr.

Il essaya de se rendormir, mais les voix montaient tumultueuses et criardes, le sommeil ne voulut point revenir. Jean Guern se tournait et se retournait sur sa paille. La patience n’était point son fort. Le sang lui vint bientôt à la tête, et il se leva, cherchant son gourdin à tâtons.

– Je vais aller les prier de se taire ! pensait-il.

Le gourdin n’était pas inutile pour cela. Il faut parler poliment aux gens de noces. Jean Guern pensait encore :

– La femme a le sommeil chevillé, cette nuit !

Il trouva son gourdin. Il s’orienta et marcha vers la porte. Au bout de quelques pas, son bâton rencontra les planches qui le séparaient de la cour. Il n’y avait qu’un loquet à soulever pour sortir. Il se souvenait bien en effet que Constant n’avait fait jouer aucune serrure, ni tiré aucun verrou en dehors. Et cependant, quand il voulut ouvrir, la porte se trouva fermée.

– Oh ! oh ! fit Jean Guern, dont la haute taille se redressa aussitôt dans la nuit.

Le premier soupçon venait. On avait fermé la porte en dehors pendant qu’il dormait. Pourquoi cette précaution ?

Là-bas, sur la route, la vue de ces chardons qu’il avait pris dans l’ombre pour des malfaiteurs en embuscade lui avait fait oublier tout à coup sa lassitude. Nul d’entre nous n’est sans défaut. Le bon Jean Guern était, nous l’avouons, une nature amie des batailles, et Julienne, plus pacifique, ne détestait pas l’occasion de se montrer.

Si elle ne portait plus les dragons à bout de bras dans le feu, c’est que les dragons ne plaisantaient plus avec elle. Un instant, Jean Guern se fit scrupule de laisser sa femme endormie. C’était lui enlever sa part d’une bonne aventure. Mais elle ronflait si bien ! et puis les choses pouvaient mal tourner. Jean Guern éprouva de l’épaule la force de la clôture. Il n’y mit pas toute sa vigueur, et pourtant les battants crièrent.

– C’est bon pour arrêter des Belges ! dit-il.

Une seconde poussée, calme, mais solide, sépara les deux battants presque sans bruit. Jean Guern sortit dans la petite cour. Ici, les voix se mêlaient déjà plus éclatantes, cependant, le vieux dragon ne distinguait pas encore le sens des paroles prononcées. Si noire que soit une nuit, on voit toujours à se guider en plein air. Jean Guern reconnut la forme de la maison, dont aucune fenêtre n’était éclairée sur la cour. La salle où se tenaient les convives ne donnait pas de ce côté.

Jean Guern se dirigea d’abord vers la porte par où le cabaretier l’avait fait sortir pour le mener à l’écurie. Cette porte était fermée en dedans. Nous savons que Jean Guern avait des moyens à lui pour rendre inutiles serrures et verrous, mais il préféra chercher une autre issue. Il y en avait deux à choisir : Une porte basse, située à l’autre extrémité du bâtiment, et une petite fenêtre ouverte tout près de la porte basse ; par cette fenêtre, des lueurs vagues passaient ainsi qu’un turbulent concert de paroles.

Jean Guern enjamba l’appui de la fenêtre. Il se trouva dans un réduit humide et sombre où l’on marchait sur la terre battue. Sous la porte qui faisait face, une raie lumineuse se montrait. La noce était là.

Au moment où Guern entrait, un silence subit venait de se faire. On n’entendait même point ce bruit des couteaux et des assiettes qui, dans tout repas, emplit les entr’actes de l’entretien. C’était un silence presque complet, comme il s’en produit autour du tapis vert, quand une assemblée diplomatique cesse de discourir pour pointer une carte ou examiner un plan.

Jean Guern avait compté sur le brouhaha pour s’approcher. Cette absence de bruit lui donna de l’hésitation. Il s’arrêta au milieu de la chambre, attendant pour avancer que le bavardage recommençât.

Mais le silence s’obstinait. Et parmi ce silence d’autres sons qui ne partaient point de la salle commune arrivèrent tout à coup à l’oreille de Jean Guern. Cela ressemblait à une voix enrouée, harassée à force de crier. Cela partait d’en bas, de très-bas, juste sous les pieds de Jean Guern.

Il arriva un instant où l’illusion, si c’était une illusion, fut si forte, que le vieux soldat pencha sa tête pour écouter mieux. Il entendit en effet plus distinctement. Alors il se mit à genoux, son genou heurta contre un objet dur et de forme arrondie. Il y porta la main. C’était un anneau semblable à ceux qui servent à soulever les trappes.

Dans la chambre voisine un cri s’éleva : évidemment on avait montré quelque chose aux gens de la noce, et ils en étaient très-contents car ils disaient :

– Bravo ! Bravo ! pendant qu’ils attendent le bel Hector à la Croix-Renaud, là-bas, nous allons travailler de notre côté, cette nuit !

– Mes bons amis, dit une voix suppliante, que Jean Guern reconnut tout de suite pour être celle de Constant, si les neveux savent que cela s’est fait chez moi, je suis un homme mort !

Dans le pays, ce mot ; « les neveux, » désignait toujours les deux jeunes Legagneur de Belgique. Il y eut des rires. Les convives se moquaient de Constant, qui reprit :

– M. François m’a déjà menacé ce soir de me casser la tête d’un coup de pistolet, à cause de ce damné Parisien du régiment de Vauguyon, qui vit encore.

– Ah ! fit-on, il vit encore !

Une autre voix se fit entendre, que Jean Guern chercha en vain à reconnaître.

– C’est le cas de le dire, prononça cette voix ; s’il vit, celui-là, c’est qu’il a la vie dure. Les deux neveux lui ont tiré plus d’une douzaine de coups de fusil dans sa citerne.

– Dans sa citerne ? répéta-t-on.

– Eh ! oui, répondit Larchal ; ils tiraient à tâtons, mais la citerne n’est pas large, et je ne sais pas comment le pauvre diable a fait pour se garer, c’est le soldat qu’ils avaient blessé l’autre fois dans le parc de Blamont, un ami du Bel Hector…

– Et qui l’a mis dans la citerne ?

– N’est-ce pas vrai, on est humain ou on ne l’est pas. Mon cousin Constant est fait comme moi : il a bon cœur. La citerne est desséchée, depuis qu’on a foré le puits dans la cour. Au lieu de le tuer d’un coup de couteau, le cousin laissa la trappe ouverte, le jour où le soldat fut apporté ici et le coucha au bord. C’était la nuit, l’autre voulut se sauver, comme de juste, il rencontra la trappe, et tomba dans le trou. Il y avait de quoi se casser les deux bras, les deux jambes et la tête. Mais, ça vient de Paris : c’est pire que les chats. Le lendemain au matin, on l’entendit qui demandait à manger, et depuis ce temps-là, on lui jette un morceau de pain, une fois le temps…

Jean Guern saisit à deux mains l’anneau de fer et souleva la trappe. La voix qui vint par l’ouverture était épuisée et témoignait d’une rage folle.

– Brigands ! coquins ! scélérats ! disait-elle.

Le sang monta au visage du vieux soldat. S’il n’eût pensé que sa chute écraserait le malheureux être qui était là dedans, il aurait sauté à pieds joints dans le trou. Il se coucha sur le ventre et mit sa tête au niveau de l’ouverture.

– Patience, Monnin, patience, enfant ! prononça-t-il tout bas ; vous ayez un ami ici, tenez-vous en repos.

– Ah ! chacal ! fit le jeune soldat, tu rôdes autour de mon agonie !

Une pierre lancée adroitement siffla aux oreilles de Jean Guern.

– Allons ! pensa-t-il en se relevant, il a encore de bons bras, ce garçon-là.

Il se hâta de refermer la trappe pour que les cris du prisonnier n’attirassent point l’attention de ses dangereux voisins.

Dans la salle commune on venait de prononcer pour la seconde fois le nom d’Hector. Jean Guern était désormais tout oreilles.

– Son affaire est réglée, à celui-là, disait Constant, mais c’est lui qui s’est jeté dans la gueule du loup. Il a provoqué le major en duel.

– En duel ! répéta-t-on dans un éclat de rire, qui a dit ça ?

– Les neveux, reprit Constant, sont venus ce soir avec Bastien pour l’affaire de Nicolas Souquet… Encore un imbécile qui s’est vanté trop tôt.

– Nous l’avons chassé deux heures durant, dit une voix inconnue, le vieux père Bataille a manqué d’y passer, mais il est allé tourner la baguette avec les Errants du côté de la Ronde-Couture, et le Cloqueur est descendu tout seul vers le château. Le grand Louis l’a abattu d’une balle dans la nuque.

On félicita le grand Louis, Jean Guern avait les tempes baignées de sueur. Il attendait avec une fiévreuse impatience qu’on revînt à Hector.

– N’empêche, dit Constant, que vous faites bien de jouer de votre reste. Les neveux disaient ce soir qu’on allait envoyer ici des gendarmes de Bruxelles. Dans huit jours, il y aura des soldats plein le pays !

– Bah ! fit-on, dans huit jours la farce sera jouée et nous roulerons carrosse. Les gendarmes mettront la main au chapeau quand ils nous verront passer !

– Il y a donc, poursuivit Constant, que le bel Hector a écrit à M. Antoine. M. Antoine aurait payé cette lettre-là un bon prix ! Il a arrangé une comédie avec les neveux et Bastien. On fera semblant de se battre… Est-ce que je sais, moi ? Le maréchal-des-logis sera placé de manière à trébucher au premier mouvement qu’il fera. On a creusé des trous, masqués avec du gazon.

– Des bêtises, dit Larchal ; le plus clair, c’est que les neveux seront dans le fourré avec leurs carabines !

Jean Guern appuya la main contre son cœur.

– C’est cette nuit, murmurait-il sans savoir qu’il parlait ; c’est cette nuit, le grand danger annoncé par les prophéties ! L’enfant aura vingt ans demain : Riche ou mort !

Le cabaretier continuait :

– Une fois le bel Hector expédié, puisqu’on dit que c’est un Soleuvre, la bonne demoiselle Honorine devient l’unique héritière des trésors, ou tout au moins du trésor qui appartenait en propre aux Soleuvre. Comme ça, M. Antoine, en épousant Mlle Honorine, lui gagne tout d’un coup une belle dot.

Des protestations se croisèrent avec des éclats de rire.

– C’est à nous la dot ! s’écriait-on : c’est à nous tout.

Et le tumulte recommença. Quand il fut un peu calmé, Jean Guern entendit ceci :

– C’est le cas de le dire, ce que je ne comprends pas, moi, c’est l’affaire du Cloqueur. Tirer à un bon garçon, comme ça, une balle derrière l’oreille, pour un chiffon de papier, c’est dur !

– Puisqu’il ne voulait pas le donner ! répliqua-t-on.

– Mais, que dit-il, ce chiffon de papier ?

Jean Guern se prit à écouter. Il s’avança tout doucement vers la porte et mit son œil à la serrure. Ce fut alors qu’il reconnut l’ancien geôlier Larchal et bon nombre de ses compagnons, tous méchants vagabonds et déserteurs de fabriques.

Il y avait un papier étendu sur la table. La ressemblance de ce papier, pour la forme, la couleur et l’écriture, avec ceux que Jean Guern avait trouvés dans le coffre, après la mort du vieux moine, lui sauta aux yeux. Il n’y avait plus de doute. Le renseignement donné par la fille de Giovan Bataille était exact. Le Cloqueur devait s’être introduit dans la chambre mortuaire et il avait volé ce papier.

Un fraudeur émérite, qui s’asseyait à côté de Constant, mit ses lunettes à cheval sur son nez et commença la lecture à haute voix. Le papier, comme tous ceux qui étaient renfermés dans le coffre, était à l’adresse de Jean Guern, en sa qualité d’ami et de serviteur de la famille de Bazeille. Il contenait ceci en substance :

« Jean Guern devra lire cet écrit avec soin, se bien pénétrer de son contenu et le détruire immédiatement après : c’est la clef du trésor. Cette clef ne doit exister que dans la mémoire de Jean Guern.

» Si Jean Guern n’avait pas été absent, on lui aurait expliqué de vive-voix ce qu’on est obligé de confier au papier, malgré la défense expresse de ceux qui avaient le droit de dire : Faites ou ne faites pas.

» Par la volonté de Dieu, cet écrit arrivera entre ses mains : qu’il ne l’égare pas !

» Jean Guern aura trouvé dans le coffre deux pièces ci-jointes, savoir : un plan de l’abbaye d’Orval et un papier blanc portant à gauche un écusson d’Orval, à droite l’écu de Soleuvre. Au flanc du crucifix qui est dans les armoiries de Soleuvre, il y a un point rouge, et le papier porte cette mention :

» Ne vendez point ce Christ pour trente deniers !

» Il faut que Jean Guern pose le second papier sur le plan, de façon à ce que l’écusson d’Orval couvre la dernière tour de l’enceinte du sud, et l’écusson de Soleuvre la chapelle Sainte-Thècle. Dans cette position, les deux feuilles de papier seront piquées d’une épingle à l’endroit marqué par le point rouge.

« La pointe de l’épingle désignera sur le plan le lieu précis où se trouve le trésor. »

– Tiens ! tiens ! fit Larchal émerveillé ; je crois bien qu’il ne faut pas vendre ce Christ-là pour trente deniers ! C’est le cas de le dire : voilà une idée de moine !

Le vieux Guern, lui, laissait échapper un bruyant soupir. Sa main tâtait involontairement la poche de sa veste où il avait mis les papiers.

– Le plan et la feuille blanche sont là ! dit-il.

Et il ajouta pour bien graver ces détails dans sa mémoire :

– Les deux feuilles l’une sur l’autre ; l’écusson d’Orval couvrant la dernière tourelle du sud ; les armoiries de Soleuvre masquant la chapelle de Sainte-Thècle, et une pointe d’épingle traversant les deux papiers à la place du point rouge…

– Il y a encore autre chose ! dit le lecteur, qui continua :

« En faisant glisser la feuille blanche sur l’autre, de façon à ce que les armoiries d’Orval coïncident avec la seconde tourelle du sud et la couronne de l’écu de Soleuvre avec la dernière porte de l’enceinte, du côté sud, l’épingle, piquée dans le point rouge, rencontrera l’issue par où il faut passer pour arriver au trésor. »

L’assemblée eut un frémissement. Jean Guern travaillait à caser ces détails dans sa mémoire. Larchal s’écria :

– Le Cloqueur n’a eu que ce qu’il méritait. C’était un égoïste ! Et les deux feuilles sont-elles entre les mains du vieux Guern ?

On répondit affirmativement. Il y eut un silence, puis :

– C’est loin, Bazeille ! dirent quelques voix, qui va se charger de Jean Guern ?

Le fraudeur qui avait déchiffré l’écrit de frère Arsène répondit :

– J’ai vu de mes yeux Jean Guern et sa femme Julienne à Stenay, ce soir, vers cinq heures. Ils sont partis tous deux à pied en se dirigeant vers la frontière de la Belgique. Nous savons où ils vont. Il faudra se mettre beaucoup pour les avoir en route.

Constant ne prononçait pas une parole. Le vieux dragon le guettait entre tous. Il était facile de voir que Constant avait bien envie de parler. La terreur seule combattait son désir.

– Où vont-ils ? demandaient dix voix à la fois ; où vont les Guern ?

– Ils vont, répondit le fraudeur, au lieu de Sèmepuis, de ce côté-ci de la Marche, sous les forges de la Soye. Le pauvre Nicolas Souquet comptait bien les attendre à la sortie du bois. Il savait que le maréchal-des-logis se cache depuis trois jours dans la loge du père Mathieu, qui travaille maintenant à la forge.

– Mathieu Sudre ?

– L’homme au loup, un faux-frère. Sa bête et lui passeront un mauvais quart d’heure cette nuit.

Jean Guern se demandait :

– Qui donc a pu les instruire si bien que cela !

– Allons, les enfants ! s’écria Larchal en resserrant son bandeau sur sa tête fêlée ; c’est le cas de le dire : Jean Guern est un vieux routier. Pendant que nous bavardons, il a peut-être déjà passé la frontière.

– Pas de danger ! répliqua le fraudeur ; il y a du monde partout, cette nuit, et le petit de Mathieu fait le guet pour nous sur la route de Stenay. Voilà un enfant bien mignon, qui étranglerait son père et sa mère pour un écu de trois livres !

Comme il achevait, un coup de feu se fit entendre au loin, dans la direction des futaies de Blamont.

Tout le monde se leva. On fit silence.

Un second, puis un troisième coup de feu retentirent à une distance encore plus grande. C’étaient Lethil et les deux neveux aux prises avec le grand loup de Mathieu Sudre.

– Est-ce que l’affaire du maréchal-des-logis serait déjà faite ? grommela le fraudeur.

Jean Guern avait aux tempes une sueur glacée. Les gens rassemblés dans le cabaret de Constant sautèrent sur leurs armes.

Quatre hommes sur la route de Stenay ! dit Larchal, qui semblait être le chef ; quatre sur la route de Montmédy, le reste dans les sentes. Le mot d’ordre est de laisser approcher l’homme et la femme Guern. La nuit on n’est sûr de son coup qu’à bout portant !

L’instant d’après la salle basse du Lion belge était vide. Il n’y avait plus que Constant qui rangeait les pots et les verres. Il était tout défait. Il s’arrêtait parfois comme si une pensée obsédante lui eût travaillé la cervelle.

Le sang bouillait dans les veines de Jean Guern qui ouvrit la porte brusquement et marcha droit au cabaretier, déjà paralysé par l’épouvante.

– Il était là ! balbutia ce dernier ; il a tout entendu !

Puis il ajouta :

– Vous avez bien vu que je n’ai pas ouvert la bouche de vous, monsieur Guern ! Ayez pitié de moi ?

Le vieux breton le prit au collet. Constant tomba sur ses genoux.

– A quelle heure ce duel, ou plutôt cet assassinat ? demanda Jean Guern.

– A trois heures cette nuit. Je ne suis pour rien là-dedans, monsieur Guern !

Celui-ci jeta les yeux sur le coucou pendu au mur. Le coucou marquait deux heures moins le quart.

– Faut-il plus d’un quart d’heure pour aller d’ici au lieu de Sèmepuis, derrière la forge de la Soye ? demanda-t-il encore.

– A peine un quart d’heure, mon bon monsieur Guern. Je suis innocent : ne me faites point de mal !

Jean Guern se consulta.

– Prends ton échelle, dit-il, et descends dans le trou. Tu ramèneras celui qui est là dedans !

– Dans la citerne ! s’écria Constant, tremblant de tous ses membres ; vous n’y songez pas, monsieur Guern ! le soldat est enragé, il va m’étrangler.

– Fais vite ! ordonna le bonhomme.

Constant hésitait, mais la main de Jean Guern pesait sur lui.

– Que Dieu m’assiste ! murmura-t-il d’un ton larmoyant, je ferai tout ce que vous voudrez, monsieur Guern !

– Ne me trompe pas, reprit le bonhomme : à qui appartiens-tu, parmi ces coquins qui s’entre-combattent et qui se trompent les uns les autres ?

– Hélas ! monsieur Guern, fit le pauvre diable, je tâche de me garer de tout le monde. Je ne suis ni aux Legagneur ni aux Errants de nuit. Il est bien difficile de garder sa tête sur ses épaules, dans ce maudit pays !

– Les Errants sont-ils en campagne !

– Il en est passé plus de trois cents, ce soir, avec le vieux Giovan Bataille. Ils chantaient et disaient que c’était la dernière nuit.

– A l’échelle ! fit le vieux Breton, qui le releva de force.

Constant se dirigea, l’oreille basse, vers la porte du jardin. Il prit l’échelle qui était posée en dehors, contre le mur. La trappe fut soulevée. Jean Guern dit à haute voix :

– Jeune homme, laissez-vous faire. Je suis le sellier-carrossier du village de Bazeille, tout le monde me connaît et a confiance en moi.

Ce titre de sellier-carrossier fut exhibé avec une certaine emphase. Le bonhomme avait cassé une paire de bras, un dimanche au fond de Givonne, parce que les forgerons l’avaient appelé bourrelier. Constant descendit. Quand il fut à moitié de l’échelle, il prit une petite voix douce pour dire :

– Ah ! mon pauvre ami, qu’il y a longtemps que je serais venu vous chercher, sans la crainte de ces scélérats !

– Censé, répondit Denis Monnin, descends toujours. Nous allons causer quand je serai là-haut.

Il y avait tant de rancune là dedans que Constant s’arrêta. Le cœur lui manquait.

– Dépêche ! commanda Jean Guern.

En même temps, il sortit par la porte de la petite cour et s’en alla éveiller sa femme Julienne, qui faisait son somme dans l’écurie. Comme il traversait la cour, il entendit qu’on parlait de l’autre côté du mur. De l’autre côté du mur, c’était la campagne. Une voix d’enfant disait :

– Allons ! grimpez, on n’entre pas par les portes, cette nuit.

Jean Guern alla se coller au mur et serra son gourdin à deux mains. Il pensait en lui même :

– Pourvu qu’ils n’arrivent pas tous ensemble, nous allons rire !

Il n’en arriva qu’un. Un grand gaillard bien planté, qui avait un fusil en bandoulière. Jean Guern allait frapper, lorsque, du haut du mur, une mâle voix demanda :

– Peut-on sauter, Nicolas ?

– Eh ! fit le vieux breton en riant, c’est l’s afants !

– Le père ! s’écria Nicolas Guern.

– Chut ! qui vous a conduits ?

– Le fils à Mathieu, le petit Pierre, un démon ! Pas possible que vous soyez tout seul, père !

Jean Guern entra dans l’écurie et secoua Julienne de main de maître. Celle-ci dormait encore qu’elle était sur ses pieds, le bâton en arrêt.

– Oui, la Victoire, dit-elle en achevant son rêve, si vous voulez.

Les quatre garçons embrassèrent leur mère. En entrant dans la pièce du rez-de-chaussée où était l’ancienne citerne, ils trouvèrent Denis Monnin occupé à gourmer sérieusement le cabaretier qui venait de le délivrer.

– Censé, dit-il, en portant son regard limpide sur les Guern, c’est un à compte pour tout le mauvais sang que j’ai aigri là dedans. Oh ! les coquins ! si je retrouve l’ancien geôlier ou les neveux Legagneur, je promets, comme l’on dit, de les mettre en chair à pâté !

Il s’interrompit et ajouta en riant :

– Ca m’a rassoupli de lui fournir une volée !

Puis, tout à coup, d’un air sérieux et inquiet, il s’adressa à Jean Guern :

– L’ancien, demanda-t-il à voix basse, le maréchal-des-logis Hector a-t-il été passé par les armes ?

– Le maréchal-des-logis, répliqua Jean Guern, a besoin de tous ses amis cette nuit.

– J’en suis ! s’écria joyeusement le jeune soldat ; quoiqu’il soit mon supérieur, je lui ai voué censément une tendre amitié qui ne finira qu’avec la mort !

– Constant, ordonna Jean Guern, apporte ton fusil à ce jeune homme-là !

Le cabaretier ne se fit point prier. Il mit entre les mains de Monnin une arme massive et rouillée, qui semblait contemporaine de l’invention de la poudre. Le parisien l’examina d’un air défiant, puis il la jeta sur son épaule en disant :

– Quand on ne s’en servirait censé que pour assommer un pataud ou deux avec la crosse : on ferait toujours ses frais !

– Maintenant, reprit Jean Guern, à notre besogne… petit Pierre ?

L’enfant s’approcha aussitôt.

– Petit Pierre, reprit le vieux Breton sans se cacher de l’aubergiste, peux-tu nous conduire en droite ligne à la Croix-Renaud ?

– Oui, monsieur Guern.

– Sans mauvaises rencontres ?

– Oh ! monsieur Guern ! ce serait tant pis pour ceux qui vous rencontreraient. Mais on peut éviter les embuscades, en guettant dur.

– En route donc, et sois notre guide !

Il sortit le premier avec sa femme. Ils n’avaient pour armes que leurs bâtons. Mais petit Pierre avait raison. Ce devait être tant pis pour ceux qui eussent essayé de leur fermer le passage. Derrière eux venaient les quatre, fils Guern et le Parisien. Tous cinq avaient des fusils en bandoulière.

Petit Pierre prit la tête de la caravane. Il traversa la route de Montmédy en droite ligne et s’enfonça tout de suite dans les terres. Nicolas, l’aîné des afants, dit :

– Notre père, pourquoi avez-vous dit où nous allons devant ce coquin de Constant ?

– Ecoutez ! fit le bonhomme au lieu de répondre.

On put entendre un cheval qui galopait sur la route de Montmédy à la frontière.

– C’est peut-être lui ! dirent les fils Guern.

– C’est lui, prononça le vieux Breton, sûr de son fait ; je savais bien ce que je faisais.

Il ajouta en se remettant en marche :

– Il faut tout prévoir, pas vrai, Julienne ?

– Oui, la Victoire, mais je ne sais pas ce que vous avez prévu.

– Constant part pour les avertir. Il va leur dire : les six Guern sont en campagne. Comprenez-vous cela ? Et à supposer même que nous n’arrivions pas à temps, la Croix-Renaud sera un lieu aussi sûr et aussi tranquille, dans vingt minutes d’ici, que la grand’place de Sedan à midi !

– C’est pourtant vrai, dirent les garçons.

– Quant à ça, appuya Monnin, censé, vous deviez être un rude lapin au temps jadis, l’ancien !

Petit Pierre ordonna le silence. On côtoyait un fourré où Larchal et quatre bandits veillaient. En tournant la pointe du taillis, on put ouïr sous la feuillée l’expression favorite de l’ancien geôlier, fils de l’Auvergne et du Brabant : – C’est le cas de dire.

Au bout de dix minutes, on entendit le ruisseau de la Marche couler en murmurant sur ses cailloux. Les forges de la Soye dessinaient leur silhouette entre la montagne française et la montagne belge. Un pas encore et les six Guern étaient à la porte de cette demeure souterraine où le maréchal-des-logis Hector avait trouvé un asile : la loge de Mathieu, l’homme au loup.

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