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Chapitre 11 MYSTERIEUSE AVENTURE

Revenons au commencement de cette nuit et rentrons au château de Blamont. Il nous reste à savoir où se rendaient l’ex-major Legagneur, le baron Michel et M. de Blamont, et pourquoi ils quittaient, comme nous l’avons vu, leur couche à l’insu les uns des autres.

Antoine Legagneur, que nous suivrons le premier, précéda, comme nous l’avons dit, Honorine de Blamont, et sortit par la grand’porte, dont il avait la clef. Après qu’il eut franchi la grille, il choisit le chemin ouvert à droite de l’avenue, chemin qu’il avait déjà parcouru en sens contraire, ce soir, lors de sa promenade avec Bastien Lethil, en revenant d’Orval.

Antoine Legagneur retournait précisément au lieu où nous l’avons trouvé vers le coucher du soleil, dans cette vaste prairie arrosée par la Marche, à là frontière franco-belge. Seulement, au lieu de s’arrêter à la hauteur du tertre d’où il avait contemplé ce prodigieux escalier d’étangs que l’ombre voilait maintenant, il poursuivit sa course et s’engagea tout seul dans la vallée d’Orval. Tous les bruits qui venaient là naguère se taisaient. Le vent n’apportait plus le pouls de la forge endormie. Depuis longtemps, les rares troupeaux qui paissaient l’herbe de ces prés avaient regagné l’étable ; on n’entendait plus que l’eau, babillant sourdement dans son lit, masqué par les buissons de saules.

L’ex-major des chasseurs Vauguyon traversa le tertre où avait eu lieu sa conférence avec Bastien et prit la rive belge du ruisseau de la Marche.

– Ces bourgeois de Sedan ! pensait-il, essayant de se donner le change à lui-même et de railler ce qui l’irritait profondément, ces lourdauds ! ces marchands ! ils peuvent bien nous insulter maintenant : ne nous ont-ils pas assez adorés autrefois ? Et ces officiers ! il y a quinze jours, ils se seraient agenouillés en rond autour de mon Cheval ! Aujourd’hui, les voilà qui voudraient me courre comme un gibier. Ah ! que je me sens libre et fier depuis que je n’ai plus ces graines d’épinards sur l’épaule ! l’état militaire ne valait pas mieux pour moi que le commerce. Il n’y a qu’un bon métier celui de Crésus !

Il se frotta les mains en pressant le pas et reprit :

– C’est Paris qu’il me faut ! Je suis encore jeune ; j’ai une santé de fer. Je veux arriver là comme un météore. Michel est baron, je serai comte. Comte Legagneur de Blamont ! cela sonne ou je ne m’y connais pas ! S’il n’y a pas un hôtel assez beau, je jetterai deux millions à la tête d’un architecte et je lui dirai : Faites-moi un palais ! Honorine sera une belle comtesse. Si fantaisie me prend d’être ministre, je demanderai combien coûtent les portefeuilles au marché…

– Mais voyons ! mais voyons ! ne refaisons pas la fable de la laitière et du pot au lait. Jouons-nous véritablement à coup sûr ? Cet héritier de Soleuvre ! Bah ! dans, deux heures, il n’y aura plus d’héritier de Soleuvre ! J’épouse la fille de Blamont, aujourd’hui même : Est-ce certain, cela ? Y a-t-il un être au monde qui soit capable de m’en empêcher ? Une fois marié, j’ai droit ; je tiens Blamont, ce pâle trembleur. Et s’il est vrai, comme j’en suis sûr, que ce sol renferme les incalculables richesses amassées par ces coquins de moines, je ne changerais pas ma légitime contre le patrimoine du roi !

Vrai, s’il avait eu sur la tête le pot au lait de la fable, il l’aurait cassé du coup, car il fit un saut de joie.

– Une fois riche, continua-t-il, s’animant jusqu’à côtoyer les frontières de la folie, je rachète l’honneur ; cela se rachète. Oh ! la miraculeuse plaisanterie ! Je mets à tous ces aboyeurs de Sedan un bâillon d’or. Je me sépare de mes frères, des neveux, de tout ce peuple Legagneur qui gênerait mes allures. Je fais le voyage de Bruxelles. J’appelle la sollicitude du nouveau roi Léopold sur l’état d’anarchie et de désordre qui pèse sur ces tristes campagnes. Je prends la loi au collet pour l’amener jusqu’ici. Est-ce beau, cela ? Antoine Legagneur patronnant la loi ! Je deviens une manière d’apôtre de la civilisation, et, parmi nos Errants de nuit, tous ceux qui ne sont pas pendus se font gendarmes, douaniers ou ermites ! Cela ne doit pas coûter bien cher de faire graver son nom sur une colonne… Mais, par le diable ! voici quelque chose de vraiment étonnant !

Ceci fut prononcé sur un tout autre ton. Il ne s’agissait plus de pot au lait. L’accent d’Antoine Legagneur dénotait une sérieuse et profonde surprise. Tout en bâtissant ses châteaux en Espagne, il avait fait du chemin. Il était à présent à la hauteur du second étang d’Orval, l’étang de l’Abbé.

Les ruines, dépassées, s’étendaient au-dessous de lui vers l’ouest. La forêt recommençait dans la direction opposée, couvrant la rampe qui montait au troisième étage.

Tout était noir. Pas un rayon ne tombait du ciel. Et certes, Antoine Legagneur avait raison de s’étonner. Au milieu de cette obscurité profonde, une lueur fantastique se dressait juste au centre de l’étang, dont les eaux calmes reflétaient à peine le gris sombre des nuages.

Il y avait une brume légère. La lueur montait dans la brume, comme si le foyer lumineux eût été sous l’eau. Il en résultait une sorte de spectre de forme ronde et allongée qui ressemblait de loin à une épaisse colonne de fumée. Seulement c’était régulier et immobile.

– Voilà donc ce fameux feu Saint-Bernard ! murmura Antoine quand sa première surprise fut passée. La Chape ! En bonne physique, on a beau entasser des millions, cela n’éclaire pas comme un flambeau. Et pourtant quelque chose me dit : c’est ici la lueur du trésor inépuisable !

Sa main toucha son front par hasard, il la retira baignée de sueur.

– Oui, oui ! s’écria-t-il, tout mon être se trouble et travaille. J’ai la fièvre, je sens là les monceaux d’or !

Il s’approcha le plus près possible de l’étang, dont les bords, en l’absence de tout entretien, étaient devenus un marécage. Ses pieds s’enfoncèrent dans la boue. Le fantôme rayait toujours la nuit et ne bougeait pas. Antoine tira sa montre. Il faisait si noir qu’il ne put distinguer le blanc du cadran. Il poussa le ressort de la répétition ; la montre donna minuit et demi. Antoine entendait les battements de son propre cœur. Il sortit du marécage et revint en terre ferme.

– Minuit et demi ! pensa-t-il tout haut ; c’est l’heure où les Errants font leur folle besogne. On devrait ouïr d’ici le son de leurs pelles et de leurs pics.

Il pencha l’oreille contre terre pour saisir mieux les bruits lointains. Le silence était complet.

– Giovan Bataille, grommela Antoine, leur aurait-il donné congé pour suivre, cette nuit, la même piste que moi ?

Il croisa ses mains appuyées sur le canon de son fusil, dont la crosse était dans l’herbe.

– Nous sommes tous là, reprit-il lentement, autour de ces richesses enfouies ; aucun ne veut partager. Chacun veut tout pour soi. Nous nous trompons les uns les autres, non seulement d’étranger à étranger, mais de frère à frère, car je suis bien sûr que le vieux Michel n’est pas dans son lit à cette heure !… Ma foi ! je ne leur en veux pas ! Mais je joue mon jeu comme les autres, et tant pis pour ceux qui n’auront pas d’atout !

Il prêta l’oreille encore attentivement et longuement. Son regard restait attaché sur la lueur. La lueur l’attirait et le magnétisait.

– J’ai bien chaud, dit-il tout à coup, exprimant enfin la pensée qui était en lui depuis plusieurs minutes, et cette eau doit être glaciale : c’est risquer sa vie que d’y entrer.

Il déposa son fusil dans les joncs. Il ôta sa casquette de chasseur. Il se dépouilla de son habit. Le vent nocturne fraîchit la sueur qui mouillait sa chemise. Il grelotta.

– Allons ! s’écria-t-il en lui-même ! Les fluxions de poitrine ne prennent pas ceux qui se jettent à l’eau sans réfléchir. J’ai la peau dure, et l’enjeu vaut bien la peine qu’on se donne !

En parlant il se déshabillait. Il suspendit ses vêtements aux branches d’un aune, afin de les retrouver secs après le bain hasardeux qu’il allait prendre, puis il s’élança sans réfléchir davantage, traversa en courant la marge marécageuse, et se plongea dans l’eau tout d’un coup.

L’eau était froide, mais personne n’ignore combien la réaction se fait vite dans le bain, quand elle est aidée par l’effort de la natation. Antoine Legagneur était un nageur excellent. Après une douzaine de brasses, il se débarrassa de la vase qui gênait ses mouvements et se trouva dispos. Au bout d’une minute il sonda. L’étang avait déjà trois hauteurs d’homme de profondeur.

Antoine nagea en droite ligne vers la colonne blanchâtre qui lui servait de phare. C’était, à son estime, un voyage de six à sept minutes. Mais à peine était-il éloigné d’une trentaine de pas du rivage qu’un bruit de nature suspecte le contraignit à se retourner. Les aunes et les saussaies qui bordaient le marécage s’agitaient comme si une bête fauve eût foncé à travers leur feuillage.

Antoine se souleva le plus possible au-dessus de l’eau afin de voir, mais son regard ne put percer l’obscurité. Il fit alors la planche et demeura immobile sur le dos. Dans cette position, l’oreille, favorablement placée au niveau de l’eau, saisit les bruits les plus éloignés. Antoine entendit en effet très-distinctement l’animal qui s’approchait de l’eau. Ce devait être un gibier de grande taille. Il vint si près que ses pieds clapotèrent dans l’étang. Le son de ses aspirations répétées vint jusqu’à Antoine. L’animal flairait au vent avec force.

Antoine se demandait s’il allait être obligé de livrer un combat au milieu de l’eau, mais l’animal, quel qu’il fût, tourna brusquement et se rejeta dans les broussailles. L’instant d’après Antoine ne l’entendait plus.

Si le lecteur se souvient que, vers cette même heure, Nerea lança en quête le grand loup noir de Mathieu, il aura l’explication de cette alerte qui donna la chair de poule à l’ancien major Legagneur.

Du reste, à peine Antoine avait-il cessé d’ouïr la course impétueuse du quadrupède à travers les saussaies, qu’un autre bruit vint frapper ses oreilles. C’était un murmure sourd et lointain que la terre vibrante semblait communiquer à l’eau. Pour un étranger, l’origine de ce second bruit aurait été assurément bien plus difficile à deviner que celle du premier, mais il paraît qu’Antoine Legagneur avait d’avance le mot de l’énigme, car il se dit tout de suite en souriant avec mépris :

– Les voilà, les misérables fous ! un vrai troupeau de moutons !

Sans plus attendre, il se remit à nager vers le feu Saint-Bernard, qui n’avait pas cessé de luire. La route était beaucoup plus longue qu’il ne l’avait cru d’abord. Il y avait, en effet, entre la rive et l’endroit où se montrait la colonne de vapeurs éclairées, une grande quantité de bas-fonds boueux sur lesquels des forêts de plantes aquatiques avaient poussé. Il était impossible de traverser à la nage ces forêts de verdure, et Antoine fut obligé d’en faire le tour. Du moins n’y avait-il point risque de s’égarer en opérant tous ces circuits. Le feu était là : on l’apercevait de partout.

L’ex-major se voyait enfin débarrassé des îles : l’archipel de roseaux était désormais entre lui et la plage, lorsque le fracas dont nous avons parlé augmenta subitement. Antoine ne s’était point trompé. C’était une troupe en marche : les Errants de nuit ! On voyait briller leurs torches sur l’autre bord, à travers le grêle feuillage des roseaux. Ils couraient, selon leur habitude, turbulents et moutonniers. Ils chantaient. Giovan Bataille ne leur avait-il pas dit que la baguette de coudrier s’élancerait cette nuit vers le métal enfoui ?

Ils longeaient la rive où naguère avait passé Antoine. Celui-ci calcula, non sans inquiétude, que la ligne suivie par eux les conduisait directement à l’endroit où il avait abrité ses habits.

– C’est le seul trésor que les coquins trouveront ! se dit-il ; mais que vont-ils penser en reconnaissant ma défroque ?

La question devait avoir sa réponse presque immédiate. Quelques secondes après, en effet, le troupeau des Errants de nuit fourrageait dans les saussaies. Antoine vit que la cohue s’arrêtait tout à coup. Evidemment ceux qui étaient en tête avaient trouvé ses vêtements suspendus aux branches de l’aune. Il y eut un silence, puis un murmure formé de cent voix, puis un bruyant éclat de rire.

– Les drôles se moquent-ils de moi ? fit l’ex-major en colère.

– Ohé ! banqueroutier ! cria une voix retentissante, il faudrait plus d’un bain pour te blanchir !

Antoine ne connaissait pas cette voix-là. D’autres injures arrivèrent moins distinctes, puis deux coups de feu éclatèrent : probablement les deux coups de son propre fusil. Les balles, dirigées au jugé, mais avec évidente intention de mal faire, frappèrent l’eau à trente ou quarante pas d’Antoine. Il plongea, craignant une décharge générale : beaucoup, parmi les Errants, avaient des armes. Quand il revint au-dessus de l’eau pour respirer, les Errants avaient déjà repris leur galop. Sans doute Giovan Bataille, qui arrivait le dernier sur son âne avec la baguette magique, les avait entraînés.

L’ex-major, inquiet sur le sort de ses vêtements, poursuivit néanmoins son aventure. Il était las. Le froid de l’eau commençait à raidir ses muscles, mais il n’en voulait point avoir le démenti. Désormais il n’était séparé du feu que par une cinquantaine de pas. Nous devons dire que le phénomène changeait d’aspect à mesure qu’on approchait. La colonne semblait moins blanche, moins tranchée surtout. On n’aurait point su marquer la limite qui séparait la nuit et la lueur épandue parmi le brouillard. C’était véritablement l’éloignement qui donnait une physionomie, une forme au phénomène. De près, ce n’était rien qu’une lueur très-vague.

Mais plus Antoine avançait vers le foyer probable de la lueur, plus il était évident pour lui que ce foyer était sous l’eau. A trente, pas, l’eau commençait à devenir légèrement translucide. On voyait, comme un clair-obscur sous le lac, un objet de forme indécise qui brillait. Dix pas plus loin les ondes, déterminées par la marche même de l’ex-major, se prirent à briller vaguement dans leurs plis.

Sous les latitudes tropicales, dans ces belles nuits qui tiennent, suspendues à la voûte du ciel les étoiles de la Croix du Sud, ainsi font les vagues éventrées par la proue des vaisseaux. Mais les navigateurs connaissent le pourquoi de cette merveilleuse effervescence. Des milliards d’animalcules, flottant à fleur d’eau, étendent au-dessus de l’eau une mince croûte de phosphore. Ici, ce n’était point cela. Quelques brasses encore, et le foyer devint décidément visible.

Il fallait, certes, qu’il y eût un espoir au fond de la fantaisie de l’ex-major. Et cependant il crut rêver en apercevant au travers du lac une place carrée, une vitre, dirions-nous, s’il était possible de supposer qu’une plaque de verre pût supporter le poids d’une pareille masse d’eau, une vitre trouble et dépolie derrière laquelle une lumière brillait.

– Blamont est là ! dit-il, tandis que son cœur sautait dans sa poitrine, le trésor aussi !

Tout son corps aidant sa passion, il prit un vigoureux élan qui le porta juste au-dessus de ce que nous appelons la vitre.

Il eut, pendant une seconde, la vision, confuse d’un homme courbé sur une table et écrivant. Une ombre, bien plutôt qu’un homme.

Puis l’ombre leva la tête tout à coup, la lueur s’éteignit, et Antoine, dépassant par son élan la place naguère illuminée, se trouva au milieu de l’étang, noir comme une flaque d’encre.

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