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Chapitre 12 VOYAGE SOUS TERRE

En sortant du château, au début de cette nuit, M. de Blamont s’était engagé, comme nous l’avons dit, dans l’escalier tournant qui conduisait au jardin. Il portait à la main une lanterne sourde. On ne peut pas dire qu’il fût plus pâle qu’à l’ordinaire, mais toute l’attitude de son corps dénotait une préoccupation triste et profonde.

L’escalier se terminait par un petit vestibule rond qui ouvrait sur le jardin par une porte-fenêtre. Il y avait deux autres portes apparentes, communiquant avec le rez-de-chaussée de l’aile en retour. M. de Blamont ne prit aucune de ces trois issues. Il tira de son sein une clef qu’il introduisit dans la serrure d’une quatrième porte, placée dans la cage même de l’escalier. Quand il l’eut ouverte, il ôta la clef de la serrure, puis il la regarda un instant d’un air pensif. Puis encore il la laissa choir à ses pieds en disant :

– Elle est inutile désormais !

La porte donnait passage pour prendre un second escalier tournant qui descendait aux caves. M. de Blamont suivit cette route et ne ferma point la porte derrière lui. Il allait lentement. Il jetait au-devant de lui les rayons de sa lanterne, qui éclairait un couloir assez large, voûté en pierres non taillées, au travers desquelles l’humidité suintait.

Nous n’avons pas oublié que le baron Michel Legagneur était sorti de sa chambre au moment où M. de Blamont arrivait au bout du corridor. Sans la rencontre qu’il avait faite d’Honorine, le baron Michel aurait pu rejoindre M. de Blamont dès le premier escalier. Les quelques paroles échangées avec la bonne demoiselle le retardèrent, et il atteignit le petit vestibule au moment où M. de Blamont avait déjà pris l’escalier du souterrain.

On ne le voyait plus, mais la lueur de sa lanterne sourde passait encore par la porte ouverte. Le baron Michel n’avait jamais remarqué cette porte. Une expression de triomphe se répandit sur son visage.

– Enfin ! murmura-t-il, j’aurai son secret !

Ce n’était pas, semblerait-il, la première fois que le baron Michel se permettait de suivre son hôte. Il se mit à marcher sur la pointe du pied. Il avait, en vérité, le pas très-leste, et cette apparence sénile qu’il affectait sans cesse devant ses frères et ses neveux pouvait bien n’être qu’un masque. Dès qu’il eut atteint le sol de la galerie souterraine, il aperçut de loin la silhouette de M. de Blamont. Celui-ci avait gagné du terrain. Il avait une soixantaine de pas d’avance.

Le baron se mit à cheminer, courbé en deux, et se faisant tout petit, le long de la muraille mouillée. Malgré le soin qu’il prenait d’assourdir son pas, un bruit vint à l’oreille de M. de Blamont, car il s’arrêta court, se retourna et projeta la lueur de sa lanterne sur l’espace qu’il venait de parcourir. Michel se colla tout tremblant au mur. Il songeait :

– Blamont doit être armé.

Il ne se trompait pas. M. de Blamont avait une paire de pistolets à sa ceinture. Mais le baron Michel ne pouvait pas distinguer cela, pas plus que M. de Blamont ne pouvait apercevoir le baron Michel, immobile et aplati en quelque sorte contre le mur, M. de Blamont crut avoir fait erreur.

– J’y suis toujours pris, se dit-il ; sous ces voûtes l’écho de mes pas ressemble au bruit d’un homme qui marche.

Il poursuivit sa route en ajoutant :

– Jadis je pouvais avoir peur. Aujourd’hui, que m’importe !

Aussitôt qu’il se fut remis en mouvement, le baron Michel quitta sa cachette et le suivit, essayant de modeler son pas sur le sien, afin que le son fît double emploi. C’est, appliqué à l’acoustique, le système du sauvage qui chemine en mettant son pied, à chaque enjambée, dans les vieilles empreintes de ses ennemis. La galerie souterraine était longue. Le baron dut se demander plus d’une fois en chemin quel avait été le motif possible d’un si gigantesque travail.

Rien n’arrêtait la marche de M. de Blamont. Il poursuivait sa route en homme qui connaît chaque pouce du terrain parcouru. Mais il n’en était pas de même du baron Michel qui suait sang et eau. Il glissait dans les flaques de boue et se heurtait contre chaque obstacle du chemin. Quand la lanterne de M. de Blamont disparaissait à quelque brusque détour, Michel se croyait perdu sans ressources.

Il se hâtait alors, fermant les yeux et tendant les mains en avant ; il allait, soutenu par le courage du désespoir. Car il était aussi dangereux désormais de reculer que d’avancer. La distance parcourue depuis le point de départ, était considérable, et le pauvre baron avait pu remarquer en chemin une foule de ramifications. Privé de cette lanterne qui était son guide, il s’exposait à prendre une route pour l’autre, – et qui ne connaît au moins une ou deux de ces terribles histoires où l’on voit mourir de faim, de soif et de rage les voyageurs imprudents, perdus dans les villes souterraines ?

Bien que baron Michel ne fût pas un poète, son imagination, lui montrait à ce moment des tableaux épouvantables. Il se voyait épuisé de cris et de larmes, tomber sur ce sol froid, pour ne plus se relever, et dévorer, comme il arrive toujours dans les aventures de ce genre, sa propre chair, avant de rendre le dernier soupir ! Et il courait pour rattraper la lueur fugitive. Il la rattrapait, ou du moins il recommençait à la voir de loin. Alors, tout son courage lui revenait. Il ne regrettait plus d’avoir entamé cette périlleuse et téméraire entreprise. Il se disait.

– Moi seul j’aurai le trésor. Je ne partagerai avec personne. Tout à moi, à moi seul !

Oh ! il y allait de grand cœur ! Il riait de ses meurtrissures. Il était fort. Il eût franchi des abîmes d’un bond, et traversé des torrents à la nage.

– Antoine n’aura rien ! se disait-il encore ; Jean n’aura rien, les neveux n’auront rien, personne n’aura rien. Moi, j’aurai tout, tout !

Tout ! ces tas de vaisselle plate rehaussée de fines pierres, ces ornements d’église en vermeil et en or, ces ciboires et ces calices ! ces coffres ventrus bourrés de ducats, ces grands sacs et ces nids creusés dans la terre où l’on avait jeté à même les écus de France, les thalers de Prusse, les florins du Luxembourg ! Quelle splendide et chère vision !

Mais un coude de la galerie éclipsait la lanterne. La nuit se faisait tout à coup. Vous eussiez vu soudain le petit vieillard se ramasser et se replier sur lui-même. Toutes ses terreurs renaissaient, à la fois ; il était entouré de nouveau de toutes ses épouvantes. Des bruits étranges venaient à lui de tous côtés : en avant, en arrière, à gauche et à droite. S’il s’arrêtait, privé de souffle, les pas de M. de Blamont se transformaient pour lui en fracas lointain. Les échos roulaient des tonnerres, et il lui semblait que de grands cours d’eau mugissaient au-devant de lui…

Il y avait deux minutes au moins que le baron Michel cheminait sans voir la lanterne. Son cœur était pris dans un étau. Une main de fer étreignait ses tempes ; il regrettait presque de n’avoir pas là un compagnon, au risque de partager un peu avec lui ! Tout à coup un vent froid et plus sec vint le frapper au visage. En même temps la nature des bruits environnants changea. Ce n’étaient plus ces murmures étouffés ou ces retentissements qui tombent des voûtes. De deux choses l’une : ou le baron Michel rêvait décidément tout éveillé, ou il entendait le bruissement du vent dans les branches dépouillées des arbres.

Il avança : il se sentait devenir ivre. Au bout d’une cinquantaine de pas, il vit le ciel sombre au-dessus de sa tête. Il était à l’ouverture d’une grotte, masquée par des broussailles et de grandes herbes. Cette issue, selon toute apparence, devait avoir été produite par un éboulement. C’était la croupe de la montagne qui descendait vers la vallée d’Orval. L’éboulement se fût fait sur le pauvre crâne du baron Michel, qu’il n’eût pas été plus atterré.

Le grand air ! la campagne ! Il était sorti des grottes sans s’en douter. Il avait perdu la trace de M. de Blamont depuis plusieurs minutes ! M. de Blamont était loin, et comment le retrouver ? Cette peine terrible d’un si étrange voyage avait été subie en pure perte !

Toutes les visions étaient évanouies, tous les espoirs trompés ! Adieu le cher trésor ! Les entrailles de la terre se refermaient sur ces éblouissantes richesses. Le baron avait, je vous le dis, des larmes dans les yeux. Il disait tout haut :

– C’était pour ma pauvre femme ! c’était pour mes deux filles bien-aimées que je voulais conquérir une aisance !

Oh ! l’excellent mari et le meilleur des pères !

Cependant il s’orientait. La croupe de la montagne s’élevait à droite, couverte d’un taillis de hêtres et de chênes ; à sa gauche, c’était une prairie marécageuse, bordée par une vaste étendue d’eau. Le baron reconnut l’un des étangs d’Orval, probablement le premier, celui qui recevait les eaux des six autres et qui occupait le creux de la vallée. Le souterrain avait dû s’enfoncer autrefois dans la montagne, comme le sens et la forme de la déchirure l’indiquaient. Peut-être y avait-il une entrée quelque part, puisqu’il y avait bien une sortie ; une entrée pour prendre la suite des galeries, au-delà de l’éboulement.

Comme le baron explorait le terrain, son souffle s’arrêta tout à coup dans sa poitrine et un grand cri de joie le prit à la gorge. Il venait d’apercevoir la lanterne, – la lanterne de Blamont ! le guide ! l’étoile !

Mais à quelle distance ! M. de Blamont avait toujours continué de marcher. Il avait une avance considérable. D’un autre côté, sa lanterne se montrait seulement à de rares intervalles, quand le vent soulevait le pan de son vêtement, car, depuis qu’il marchait à ciel découvert, M. de Blamont cachait de son mieux l’âme de la lanterne.

Ce n’était rien que cela. Le baron Michel emplit sa poitrine d’air et releva la tête. Il s’élança, rapide comme un cheval de course. Il coupa le taillis en droite ligne, laissant aux branches des lambeaux de ses habits. Il avait ses jambes et son haleine de vingt ans. En cinq minutes, il regagna vaillamment tout le terrain perdu. Quand il sortit du taillis, il vit M. de Blamont entrer dans les roseaux qui bordent l’étang du côté du nord.

Quelques jours auparavant, à Sedan, le baron Michel Legagneur avait besoin de l’appui d’un bras pour passer de son salon dans sa chambre à coucher. Aujourd’hui, le baron Michel eût gravi le mont Blanc sans bâton. Il se glissa en trottinant dans l’herbe. Il arriva juste à point pour voir M. de Blamont disparaître sous une voûte environnée de broussailles et de décombres qui était évidemment la fin de l’éboulement et la reprise de la galerie.

Le passage souterrain avait dû côtoyer toute cette partie de la montagne. Le temps avait détruit les poutres dans la portion la moins couverte, située trop à fleur de sol. La voûte reprenait de la solidité au point précis où elle s’enfonçait de nouveau sous la colline rocheuse.

Dès que le baron Michel eut pénétré sous l’arceau dégradé qui servait d’arête à l’orifice, il vit M. de Blamont à cinquante pas de lui. La route était droite, mais très inclinée. Le sol était taillé en marches. M. de Blamont semblait gravir la pente avec peine. La fatigue le courbait. Au haut de cette sorte d’escalier, il s’arrêta pour reprendre haleine.

Pour la seconde fois, depuis qu’il s’était engagé dans les souterrains, il tourna l’âme de sa lanterne et sembla explorer les degrés. Michel Legagneur n’eut que le temps de se coucher à plat ventre le long d’une marche. Il entendit parfaitement M. de Blamont qui murmurait en se parlant à lui-même :

– Quand même on me suivrait, que m’importe désormais ?

C’était la fin de cette odyssée. L’endroit où M. de Blamont venait de s’arrêter présentait l’aspect d’une rotonde semi-circulaire. Le sol en était plat, mais humide. Au fond, pour parler comme on fait au théâtre, il y avait une section coupée à pic : un lit de rochers qui faisait l’effet d’un grand mur. Aucune issue ne se montrait au-delà.

M. de Blamont marcha droit au mur. Il releva une longue échelle couchée à terre. Il la dressa contre ce pan vertical et commença à monter.

Michel Legagneur le regardait la bouche béante. Certes, il ne s’attendait pas à cela. Cependant il était loin de perdre courage et se disait à part lui :

– Puisqu’il monte, nous monterons !

Il regardait. A mesure que M. de Blamont grimpait, les objets supérieurs s’éclairaient confusément à la lueur de sa lanterne. Le baron Michel n’avait point soupçonné une pareille hauteur de voûte. A quarante pieds du sol, le mur ou le plan perpendiculaire cessait. Il y avait là une ouverture qui ressemblait à la gueule d’un four, mais dans des proportions énormes. Arrivé à ce plan, M. de Blamont prit l’échelle à deux mains et la tira à lui d’un vigoureux effort.

Les bras du baron Michel tombèrent. Il resta au pied du mur, comme ces pauvres chevaliers des romans de la Table ronde, quand le nain malicieux relève le pont-levis au moment où ils vont suivre la princesse dans son castel enchanté. Pour rejoindre M. de Blamont, désormais, il aurait fallu avoir des ailes.

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