Chapitre 13 LES QUATRE TOMBES
Au sommet de la section ou du mur que le père d’Honorine venait de franchir, c’était une sorte de salle formant hémicycle. D’en bas, le baron Michel vit bientôt la voûte s’éclairer. M. de Blamont avait allumé une lampe. M. de Blamont, la lampe et tous les objets qui se trouvaient sur le plan supérieur, restaient invisibles pour le baron Michel.
Il put distinguer seulement à la voûte, précisément au-dessus de l’endroit où M. de Blamont devait s’être arrêté, une plaque de forme carrée qui ressortait en blanc sur le fond noir. Cela brillait et répercutait les rayons de la lampe. Si l’on n’eût point été sous terre, on aurait pris cet objet pour un de ces carreaux qui éclairent parfois les pauvres logis situés dans les combles des maisons de nos villes.
Mais, à vrai dire, cela n’occupait pas beaucoup Michel Legagneur. Tout ce qu’il y avait en lui de facultés s’absorbait dans un seul travail : il inventait le trésor qu’il ne pouvait apercevoir ; il créait la forme et l’aspect de ce prodigieux amas de richesses, entassé là-haut derrière cette rampe jalouse. Car tous les Legagneur connaissaient le fameux pied-terrier de l’abbaye d’Orval, et ce féerique inventaire hantait l’insomnie de leurs nuits.
Michel regardait. Sa fièvre arrivait au délire. Ce que son transport lui montrait était splendide et insensé. De l’or, de l’or, des flots d’or, des montagnes d’or ! Deux ou trois fois ses doigts crispés mordirent le mur comme s’il eût voulu tenter cette extravagante ascension.
Il entendait l’or chanter ; l’or qu’on remue à la pelle. Il eût donné les deux tiers du pauvre sang qui restait dans ses veines pour être là-haut, pour baigner ses jambes tremblantes dans cet or, pour en boire la vue et le son comme une ivresse…
Là-haut, il n’y avait point d’or.
C’était un sol sec et poudreux. Au centre, une tombe béante s’ouvrait. A droite de cette première tombe, on en voyait trois autres et une croix de marbre blanc, sur laquelle était cette inscription en langue latine : « Terre consacrée par Jacques Scholtus, prêtre, anciennement frère convers de l’ordre de Cîteaux (en religion frère Arsène). »
Sur le marbre relevé de la première tombe, il n’y avait rien d’écrit. La seconde portait le nom de Mathilde de Bazeille, dame de Blamont. La troisième, le nom de Constance de Bazeille, dame de Soleuvre. La quatrième, le nom d’Hector IV, baron de Soleuvre.
Une lampe brûlait sur la seconde tombe, celle de Mathilde. Autour de la lampe, des papiers étaient épars.
M. de Blamont, assis déjà comme un homme d’affaires à son bureau, mettait en ordre ces divers écrits.
Au-dessus de sa tête brillait cet objet de forme carrée que Michel Legagneur avait remarqué d’en bas. Vous eussiez dit la clef d’une voûte. Mais Michel Legagneur ne s’était point trompé en comparant cela à une vitre. C’était un carreau de cristal très-épais, qui renvoyait en ce moment la lumière de la lampe avec la netteté d’un miroir.
Au-delà c’était la nuit ; mais parfois l’œil fixé sur ce point découvrait, au travers du cristal, de vagues et bien étranges mouvements. Des formes longues et blanchâtres passaient dans le noir tout à-coup ; vous eussiez dit les ventres argentés de quelques grands poissons…
M. de Blamont, calme et froid comme toujours, poursuivait paisiblement son travail. Il y avait sur son pâle visage des traces de fatigue. A ce moment, plus que jamais, il avait cette apparence de statue qui rendait son abord si glacial. Droit et raide, assis sur un quartier de pierre devant cette table qui était un tombeau, il semblait que cet autre sépulcre ouvert fût déjà sa demeure, qu’il venait d’en sortir et qu’il y allait rentrer.
Ses deux pistolets reposaient auprès de lui parmi ses papiers. Il prit une feuille blanche et trempa sa plume dans l’écritoire. Il écrivit d’une main ferme :
« Aujourd’hui 7 mars 1832, une heure du matin, je soussigné, Auguste-André de Blamont, possédant, j’espère le prouver par ces lignes, le plein exercice de ma raison.
« Déclare :
« Mettre fin volontairement à mon existence, devenue trop lourde et nuisible au seul être qui me soit cher en ce monde. Le motif déterminant de cet acte, contraire à l’honnêteté de ma vie et qui dément mes convictions religieuses, mais qui est devenu indispensable, est l’obsession exercée sur moi par les trois frères Legagneur.
« Je sais que le suicide est un crime sans pardon, et pourtant j’implore mon pardon, car elle est infinie la miséricorde du Dieu qui me voit si misérable.
« En mourant, j’épargne à Honorine, ma fille bien-aimée, l’horrible nécessité d’épouser un des Legagneur. Peut-être aurais-je pu lutter au lieu de me réfugier dans la mort, car la tyrannie exercée sur moi par ces hommes n’a d’autre fondement que le mensonge. Mais je me juge coupable dans ma conscience, et les deux punitions que Dieu m’a infligées m’ont ôté mon courage.
« Ma femme est morte.
« J’ai été accusé du meurtre de mon beau-frère et de ma belle-sœur.
« J’ai versé des larmes de sang sur la perte de ma femme, qui était tout mon cœur. Par le nom de Dieu, qui va me juger sévèrement, je suis innocent du meurtre des derniers Soleuvre. Les assassins sont Michel, Jean et Antoine Legagneur.
« Mais, dès la première nuit, j’ai courbé la tête sous la menace, parce que je profitais du meurtre. Avant même d’avoir entendu la menace, j’avais peur. Au lieu de laisser les deux morts dans leur lit et d’appeler la vengeance de la loi, je les ai pris sur mes épaules, je les ai apportés ici. J’ai fraudé la loi vengeresse ; j’ai été complice après coup. Les Legagneur n’ont eu qu’à me regarder en face pour voir que ma lâcheté leur appartenait. J’ai été brave autrefois, je suis devenu lâche parce qu’une passion vile est entrée en moi et s’est emparée de moi.
« Ces Legagneur m’ont laissé l’objet de ma passion malade et insensée : j’ai gardé le silence. C’était un marché. J’ai consenti à trembler devant ceux que mon regard seul aurait dû terrifier, et quand l’un d’eux est venu me dire : « Je veux être le mari de ta fille, » j’ai pleuré misérablement, mais je n’ai pas résisté. J’ai connu l’or trop jeune. L’or est un démon terrible qui séduit jusqu’aux enfants.
« … J’étais tout enfant quand mon père me conduisit, pour la première fois, en ce lieu où je vais mourir. Il avait eu la garde des trésors des abbés avant la catastrophe de 1793. Depuis que l’abbaye d’Orval n’était plus qu’un monceau de ruines, mon père, exécuteur testamentaire du dernier abbé, restait le dépositaire et le maître de ces incalculables richesses.
« J’étais tout enfant. Je me souviens que mon cœur s’arrêta à la vue de ce qu’il me montra. Le vertige me prit ; je crus mourir. Mon père, poussant d’un pied dédaigneux ces tas d’or, me dit : – André, voilà le poison qui tue les âmes : cela s’appelle le mal.
« Mon père était un noble esprit et un grand cœur. Moi, j’étais né bon. Cette chose dont on me disait : c’est le mal, me fit peur et envie. Mon père mourut, l’or fut à ma garde. Jamais je n’ai rien soustrait, mais j’ai aimé l’or plus que ma femme et plus que ma fille. J’ai vécu de l’amour de l’or… »
Il cessa d’écrire et mit sa tête livide entre ses mains.
Le baron Michel rôdait au bas du mur comme un loup autour de la bergerie. Il cherchait, il tâtait, il éprouvait du pied ou de la main chaque aspérité de la roche. Il n’avait qu’une idée : l’escalade.
Ses oreilles affolées entendaient distinctement l’or qu’on remuait ; il devinait le frémissement des mains de Blamont qui s’y baignaient. De temps en temps ses doigts se crispaient, saisissant quelque saillie. Il faisait un effort et retombait vaincu. L’idée lui vint de se procurer de la poudre pour faire sauter ce mur. Il délirait.
– J’ai vécu d’or ! répétait Blamont dans son désespoir froid et sombre : j’en meurs.
Il consulta sa montre, qui marquait une heure après minuit.
– Déjà ! murmura-t-il.
A ce moment, une scintillation faible se fit à la voûte. C’était comme des ondes lumineuses qui tombaient de cette vitre dont nous avons parlé déjà. M. de Blamont leva la tête et regarda.
– La surface de l’eau est agitée, murmura-t-il ; quelqu’un nage !…
Il souffla la lampe. Le souterrain fut tout à coup plongé dans l’obscurité. Nous savons que quelqu’un nageait en effet dans les eaux tranquilles de l’étang de l’Abbé. Antoine Legagneur venait d’essuyer les deux coups de feu des Errants de nuit dont l’écho ne s’était point fait entendre à cette profondeur. Il était là, juste au-dessus des quatre tombes, courant après ce mystérieux feu Saint-Bernard, qui s’éteignit pour lui comme par enchantement.
Le baron Michel, lui aussi, vit l’éclipse soudaine. Il resta frappé de terreur, et n’osa plus bouger. M. de Blamont resta ainsi dans les ténèbres pendant un quart d’heure, puis il dit :
– Quand même ils me verraient !
Il ralluma sa lampe. Le baron Michel reprit espoir. M. de Blamont avait encore sa montre à la main. Il prit sa clef pour la monter, mais, par réflexion, il s’abstint et poursuivit avec un amer sourire :
– A quoi bon ?
Puis il trempa de nouveau sa plume dans l’encre, et, secouant sa torpeur, il écrivit :
« … Je voudrais donner une dernière caresse à ma fille, image bénie de sa mère, plaider ma cause auprès de son cœur, car j’ai résisté longtemps… longtemps ! Mon père, qui était un juste, n’aurait pas fait ce que je fais. Mais je suis las horriblement, et il n’y a point de remède à cette lassitude. L’idée de combattre ces hommes m’épouvante. Je n’ai plus de courage que pour commettre une dernière lâcheté… Est-ce une lâcheté ? En mourant, je sauve ma fille.
« … Les idées sont en moi confuses. Je sens que je répète les choses dites et que je n’aborde point les révélations utiles. Je m’y suis pris trop tard. Ce qui me fait penser que Dieu aura pitié de moi, c’est ma faiblesse même. J’ai peur… »
Il s’arrêta encore. Ses tempes étaient baignées de sueur. La montre, consultée, marquait une heure et demie. En bas, il n’y avait plus personne. Le baron Michel avait entrepris de retrouver à tâtons la bouche des grottes. Il s’était dit :
– Je suis bien assez fort pour apporter une échelle !
M. de Blamont repoussa le papier sur lequel il écrivait. Des frissons lui parcouraient tout le corps. Il prit un cahier parmi ceux qui étaient là épars sur le marbre. Il se mit à le feuilleter au hasard. En tête de la première page était gravé le grand sceau des abbés mitrés d’Orval, avec le cachet particulier du dernier abbé, Dom Lucas de Trêves.
Dans cet écrit, Lucas de Trêves parlait des devoirs que lui imposait la connaissance qu’il avait des prophéties d’Orval. L’abbaye était dépositaire de la fortune de Soleuvre. La prophétie disait que le dernier héritier de Soleuvre ne devait entrer en possession du dépôt confié qu’après sa vingtième année accomplie. Quant au trésor des abbés, le grand trésor, il fallait le laisser intact jusqu’à la venue de celui qui devait relever les murailles du monastère. M. de Blamont parcourait ces lignes avec distraction et fatigue.
– Celui-là croyait à la prophétie, murmura-t-il ; celui-là a dû mourir dans la paix de sa conscience. Pourquoi ai-je obéi à la prophétie, moi, qui ne croyais pas ? Pourquoi n’ai-je pas dit à Soleuvre, mon ami, mon beau frère : « Vous êtes riche ! Voici votre or. » Pourquoi n’ai-je pas cherché son fils unique, mon neveu ? Pourquoi ?…
Il s’interrompit en un gémissement et ajouta :
– Sombre folie ! maladie sans nom ! J’aimais cet or ! Cet or était mon cœur, et il semble que c’est pour ma dernière heure une consolation impie que d’emporter avec moi dans la tombe la meilleure part de mon secret !
Il reprit un à un chacun des papiers déposés sur le marbre. Il les relut avec attention et les classa. Puis il repoussa la plume et l’écritoire. Sa montre marquait deux heures. Il eut un frisson et ses cheveux se hérissèrent sur sa tête.
– Est-ce que je reculerais ? pensa-t-il tout haut.
Puis, sans répondre à cette question, il ajouta :
– Voyons ! Tout est-il fait ? n’ai-je plus aucun devoir à accomplir ?
Il essuya son front et reprit :
– Tout est dit ! Je n’ai plus rien à faire ! Je cherche en vain un prétexte d’attendre. Ce que je viens d’écrire était inutile. Ma confession était déjà complète sur le papier. Demain, à son réveil, ma fille l’aura entre les mains. Demain ma fille sera libre ; elle pourra dire à Antoine Legagneur : « Mon père a payé au prix de sa vie le droit que j’ai de vous chasser de ma maison. »
– La vie ! répétait-il en joignant ses mains froides et tremblantes ; ma fille aimera ma mémoire car je lui aurai donné mille fois plus que ma vie ! Je la sauve au prix de mon salut éternel !
On aurait pu lire dans ses yeux égarés le combat terrible qui se livrait au fond de son âme. Il dit encore, réglant avec lui-même le compte de ses derniers devoirs accomplis :
– L’héritage de Soleuvre est en sûreté, ainsi que les preuves de la naissance de l’enfant. J’ai rempli mon vœu tout entier, Sainte Vierge, abaissez sur moi un regard favorable. Ayez pitié de ma fille et intercédez pour que je sois pardonné !
Il se leva. Vous eussiez dit un somnambule qui marche. Il baisa le nom de Mathilde de Bazeille, écrit sur le marbre. Il baisa plus passionnément encore le portrait d’enfant qu’il portait suspendu à son cou. C’était Honorine à l’âge de six ans.
Il prit ses deux pistolets d’une main, sa lampe de l’autre. Le tout fut déposé par lui près de la tombe ouverte, et il entra dans la tombe même.
Au fond de cette tombe était un trou de forme ronde, servant de cage à un escalier tournant. M. de Blamont descendit les marches de l’escalier, et, cette fois, si le baron Michel eût été là pour écouter, il aurait bien véritablement entendu le son de l’or qu’on agitait. M. de Blamont resta absent quelques minutes. Il remonta l’œil égaré, les cheveux épars.
Il avait dit son dernier adieu à cette idole brillante et stupide à laquelle les hommes sacrifient leur âme. Une dernière fois ses mains avaient caressé le démon d’or.
Une pierre ayant la forme du trou fut replacée par lui et boucha l’orifice. Il jeta dessus quelques pelletées de terre, de façon à former un sol. Il foula, puis, ayant pris ses deux pistolets, il se coucha tout de son long sur cette terre au fond de la tombe. Il ne tremblait plus, et la sueur de son front s’était séchée.
– Personne, après moi, ne verra l’or que j’aimais ! murmura-t-il.
Ce fut la dernière parole de ce lugubre fou. Les deux canons froids touchèrent ses tempes qui tressaillirent. Une double détonation éclata, puis roula d’échos en échos dans les profondeurs du souterrain.
Et le grand silence se fit.
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