‹ Les Errants de nuitChapitre 7 sur 30 · Chapitre 7 LA CHASSE AU LOUP

Chapitre 7 LA CHASSE AU LOUP

On avait fait bel et bien une révolution contre les insolences de l’ancien régime, et voilà que d’autres insolences avaient grandi en une nuit, comme des champignons ! Le règne de Juillet fut une époque singulière et féconde en comédies. Les marchands mirent des talons rouges. Ne rions pas trop haut, cependant, nous avons eu, depuis lors, la mascarade bien autrement crottée des grands seigneurs radicaux.

Les Legagneur avaient précisément la position qu’il fallait en ce temps-là pour être les suzerains du pays de Sedan. C’était une famille très-nombreuse qui englobait, par ses alliances, presque tout le commerce du département. Plusieurs de ses membres occupaient des postes administratifs ou parlementaires. On les craignait à Sedan pour le crédit qu’on leur supposait auprès du gouvernement nouveau ; le gouvernement nouveau les ménageait, pensant qu’ils devaient exercer là-bas une considérable influence. Le monde est plein de ces faux dieux dont les pieds d’argile reposent sur un double mensonge.

Le lendemain de ce jour où le major Legagneur avait promis tout le régiment, le 3e régiment de chasseurs quittait Sedan, avant l’aube, par la porte du Mesnil, pour une battue au loup, déclarée d’utilité publique. Le vieux colonel Poncelet avait eu la main forcée. Le général, l’intendant militaire et tout le corps d’officiers de la garnison étaient de la fête.

Les soldats et les sous-officiers devaient se rendre directement à la Virée, village situé à deux lieues de Sedan, vers l’est. La forêt commence là. Les officiers, au contraire, et les invités avaient quitté la ville la nuit pour faire médianoche au château de Bazeille, propriété du baron Michel Legagneur. Ils devaient partir de là pour retrouver les équipages de chasse entre La Virée et Francheval. Il y avait au bois, outre le régiment de Vauguyon et les ouvriers de la maison Legagneur, une armée de douze cents traqueurs, répartis sur quatre à cinq lieues carrées de cultures et de forêts.

Bazeille est un superbe château qui domine le village du même nom, sur la rive droite de la Meuse, et qui, dès lors était transformé en fabrique de draps. Nous l’avons dit : c’est le sort de presque toutes les seigneuriales demeures du voisinage.

Il serait malséant de nier que souvent ces transformations sont utiles et que les antiques manoirs, devenus les palais du travail, rendent parfois à toute une contrée la monnaie du bien-être qui était jadis le lot d’un seul homme. Mais ici ce n’était point le cas. Les anciens seigneurs de Bazeille avaient toujours été les bienfaiteurs du pays où leur souvenir restait l’objet d’une sorte de culte ; les vieillards racontaient encore aux veillées comme quoi le château était la maison de tous. Quand le seigneur se réjouissait, le village entier avait place à table. C’était jadis le renom de la paroisse de Bazeille de n’avoir pas un seul pauvre sur son large territoire.

Aussi, tout le monde, hommes, femmes et petits enfants, faisaient la haie devant la porte de l’église, quand M. de Bazeille arrivait le dimanche, à l’heure de la grand’messe, dans son beau carrosse, chef-d’œuvre de Jean Guern. Il souriait en passant, et chacun pouvait lui parler sans crainte.

Son allié, le baron de Soleuvre, venait toujours derrière lui. Le carrosse de Soleuvre n’avait jamais de chevaux. C’était la tradition, depuis que Chrétien III de Soleuvre et de Salm était revenu de la bataille de la Marfée, en 1641, blessé douze fois et attaché sur un joug entre deux bœufs. Le carrosse de Soleuvre était traîné par quatre taureaux noirs. Mais Soleuvre était tombé comme Bazeille, et ces choses ne vivaient plus que dans les récits du soir.

Cette nuit, c’était un peuple de bourgeois qui encombrait le salon d’honneur où se voyaient, sous émail, dans des cartouches dorés, les cinquante écussons d’alliance de Bazeille : La Tour d’Auvergne, Lamarck, Arlon, Pont-d’Oye, Montaigu, Rochefort, Wianden, Houffalize, Ansembourg, Malandry, Dampvillers, etc.

On dansait. Le faste sert à gagner de l’argent. Le baron Michel était fastueux à l’occasion, Sedan lui avait fourni tout un essaim de charmantes jeunes femmes.

Le roi de la fête était le major Antoine, bel homme entre deux âges qui se portait galamment et faisait une cour assidue à Mlle Honorine de Blamont. Celle-ci restait sous l’aile de Mme la baronne Legagneur, vieille femme de grande tournure, menant ses deux filles laides à la baguette et sachant recevoir. La baronne était de race noble. Elle s’était mariée pendant la Révolution. Elle traitait sa nièce Honorine beaucoup mieux que ses filles.

Ses filles étaient deux énormes pensionnaires, fortes de taille, rouges de joues et de bras, qui riaient comme des folles quand deux ou trois salons les séparaient de leur auguste mère. L’aînée s’appelait Brigitte, la seconde Clémentine. Elles n’étaient pas méchantes par trop.

On parlait beaucoup dans les groupes et autour des quadrilles, du mariage probable de Mlle Honorine de Blamont avec le major Antoine Legagneur. Personne ne pouvait dire qu’Honorine ne fût pas charmante, mais on s’accordait à reconnaître que le major eût pu faire mieux sous le rapport de la fortune. Quant à la famille, Honorine n’avait que son père. Il passait pour un homme singulier. Il vivait comme un loup, solitairement et pauvrement. En province, singulier veut dire fou. L’opinion générale était que la belle Honorine ne semblait pas apprécier suffisamment l’honneur et le bonheur d’une pareille alliance. On lui trouvait l’air triste et froid. Quelques-uns, parmi les officiers, avaient déjà prononcé ce terrible mot : bégueule…

Elle ne dansait pas. A quoi pensait-elle ?

Ce n’était pas comme au temps des vrais seigneurs. Le village n’était point de la fête. Le village dormait. En dehors des murs du parc, tout était solitude et silence.

Vers trois heures du matin, vous eussiez pu voir une ombre apparaître tout à coup à califourchon sur la muraille du parc de Bazeille, à l’opposé du village. C’était un homme de courte taille mais démesurément large d’épaules. Il resta un instant immobile, regardant au loin les fenêtres illuminées, puis il se laissa glisser en dedans du mur. Le parc était noir et désert. L’homme se coula sans bruit entre les massifs et s’approcha jusqu’à deux cents pas du château. Arrivé là, il emboucha un petit cornet de cuivre et sonna trois mots pareils.

Puis il se blottit derrière un gros arbre. L’instant d’après, un pas léger bruit sur le sable fin des parterres, et une voix douce qui tremblait demanda :

– Où êtes-vous, Mathieu ?

– Par ici, bonne demoiselle !

Honorine de Blamont avait jeté une mante sur sa toilette de bal, mais le froid et la frayeur peut-être la faisaient grelotter.

– Mathieu, dit-elle, je te remercie d’être venu. Il faut que je lui parle demain ; ma résolution est prise.

Au son de sa voix Mathieu devina qu’elle pleurait. Il baisa le bout de ses doigts et répondit :

– Tout ce que vous ordonnerez sera, bonne demoiselle. Vous ne pouvez vouloir que la volonté de Dieu.

– Je ne connais pas bien le bois de ce côté, reprit Honorine : y a-t-il un lieu où je puisse le rencontrer en sûreté ?… Va, ce ne sera pas long, mon pauvre Mathieu ! ajouta-t-elle pendant que ses sanglots éclataient. Et tu seras là.

– Il y a l’ancienne loge du garde à Vaurenault, répliqua Mathieu.

– Qu’il y soit ; à huit heures du matin, tu m’y conduiras.

– Cela suffit, bonne demoiselle.

Honorine reprit le chemin du château, et Mathieu franchit de nouveau la muraille du parc. Il ramassa son fusil à deux coups qui était au pied du mur, et se dirigea vers la route de la Moncelle. En passant le long des coutures il se mit à siffler doucement ; un objet noir et long bondit dans les sillons. Mathieu ne s’arrêta point. Il n’était plus seul. Son grand loup allongeait en trottant à ses côtés.

Mathieu traversa la Moncelle et la Petite-Moncelle. Ils allaient du même pas, son loup et lui. Quand ils passaient devant les maisons les chiens hurlaient. Comme ils traversaient Doigny, cinq heures sonnaient à l’horloge du village.

– Vieux, dit Mathieu sans cesser de trotter, il ne fera pas bon pour toi en forêt aujourd’hui. Tu vas te terrer comme un renard, mon pauvre Bijou !

L’énorme bête se mit à gambader joyeusement, il y avait plus d’une heure que son maître ne lui avait parlé.

– La paix, Bijou ! fit tout à coup le braconnier. Qui avons-nous là, mon vieux ?

Le loup se coucha sur le ventre aussitôt. Il mit son museau sur l’herbe. Un bruit sourd et lointain venait du côté de la route de Givonne. Bijou fit entendre un aboi plaintif et tronqué.

– Des gendarmes ? fit Mathieu en riant ; non, non, mon vieux ! tu te trompes, mais il n’y a pas de ta faute, ce sont aussi des hommes et des chevaux.

Il se gratta l’oreille et parut réfléchir.

– Nous n’avons pas le temps d’aller jusqu’à notre trou du Bois-Chevalier, murmura-t-il ; nous manquerions le jeune homme. Ici, Bijou !

Le loup se traîna sur le ventre en battant de la queue. Mathieu lui enleva son collier, qu’il enroula avec la laisse autour de sa ceinture, et prononça distinctement :

– A la maison, vieux ! et vite !

Vous eussiez dit une flèche. Le grand loup bondit par dessus le fossé voisin et disparut en un clin d’œil dans les coutures. Il allait dans la direction de Villiers. On entendait maintenant distinctement un bruit de pas et de voix vers la route de Givonne. C’était le 3e régiment de chasseurs qui était en marche pour la forêt.

Le jour venait. La chasse était postée. Les huées des traqueurs allaient s’éteignant au lointain : on avait signalé une louve, trois grands loups et plusieurs louveteaux. La campagne promettait d’être belle. Il n’y avait pas un fort qui ne fût entouré, pas une sente qui ne fût gardée. D’un autre côté, rien n’avait été négligé pour que la halte fût splendide. Des tentes étaient dressées au carrefour Bayaud. Une armée de marmitons et de valets commençaient déjà la besogne. Toutes les musiques de la garnison de Sedan étaient là.

A une demi-lieue environ de la Virée, sur la lisière du bois, s’élève un monticule où la futaie file en hauteur et atteint la plus belle venue. La pente qui regarde la plaine est riche et alignée comme ces magnifiques bocages qui accompagnent les demeures royales. Au sommet se trouve une étoile à dix branches où trois routes et deux sentiers se croisent.

L’une des deux sentes va déboucher en plaine au lieu dit le petit Saint-Rémy. C’était là qu’on avait posté notre Hector, avec mot d’ordre de tirer en avant, en arrière et même sous bois, car les affûts voisins étaient protégés par la conformation du terrain.

Hector avait pour second un jeune soldat de son régiment qui s’appelait Denis Monnin. Le poste, il faut bien le dire, n’était pas très-important, les loups devaient être poussés à l’encontre vers la frontière belge, où les vrais chasseurs, ces messieurs, allaient échelonner leur formidable ligne. Denis Monnin était un petit homme qui aimait beaucoup Hector.

Vers sept heures et demie du matin, nous les eussions trouvés tous deux assis à côté l’un de l’autre sur les racines arc-boutées d’un grand chêne. Denis fumait sa pipe ; Hector avait sa tête entre ses mains. A vingt pas d’eux, de l’autre côté de la sente, Mathieu Sudre s’asseyait aussi sur une roche moussue avec son fusil à deux coups posé en travers sur ses genoux.

– Je croyais, dit Monnin avec ce langage doux et ces notes de ténor naïf qui vont si bien sous l’uniforme, que je m’aurais davantage amusé dans cette partie de plaisir.

Il secoua les cendres de sa pipe, et s’adressant à Mathieu :

– Sans vous commander, monsieur, lui demanda-t-il, sur les quelle heure le loup qu’il va se présenter, censé, s’il vous plaît, à nos coups que nous allons lui prodiguer ?

Hélas ! oui ! Monnin était enfant de cette cité illustre où les chiffonniers font du style ! C’était un Parisien que Monnin, un Parisien de la barrière d’Italie.

Juste la taille de chasseur : pas une ligne de plus, pas un millimètre ! Une petite figure chiffonnée, des cheveux incolores, trois poils de moustache et de l’éloquence. Avec cela une désinvolture élégante, beaucoup de timidité à de certains égards ; à d’autres points de vue, une remarquable effronterie. Le mot pour rire, quelques bribes de chansons apprises au café chantant, des muscles d’acier sous des formes mièvres, une agilité de chat et l’art de ne douter de rien : tel était l’avoir de ce jeune soldat. Mathieu sourit dans sa barbe hérissée et lui répondit avec politesse :

– Nous trois, jeune homme, nous ne sommes pas ici pour les loups.

Il se leva en disant cela et vint droit à Hector :

– Etes-vous sûr de votre compagnon ? demanda-t-il sans faire de mystère.

– Je crois que Denis est mon ami, répliqua le jeune sous-officier.

– Censé, jusqu’à la mort ! ajouta solennellement Monnin : je le jure !

Mathieu regarda la plaine, où le brouillard léger, présage d’une belle journée, s’étendait comme une blanche nappe sur les coutures. La plaine était déserte. Il approcha son oreille de terre. Puis, déposant son fusil dans une brousse, il monta lestement en haut d’un jeune hêtre qui dépassait la lisière du bois.

– C’est censément un sauvage, dit Monnin ; mais il est agréable et monte bien aux arbres.

– Si j’avais besoin de toi ?… commença Hector.

– Vous pourriez y compter inclusivement ! interrompit le Parisien, pour la chose que vous avez toujours été honnête envers le subalterne. Si vous voulez m’épancher vos secrets, allez-y ! Si ça ne vous va pas, dites seulement : A droite ! à gauche ! et ce qu’il faut faire… A qui en veut-il, le barbu ?

Mathieu venait de donner trois mots dans son cornet. Il se laissa glisser le long de l’arbre.

– Détachez les chevaux, jeune homme, dit-il à Monnin.

Les chevaux broutaient les basses branches des recoupes à une cinquantaine de pas de là. Monnin interrogea son chef d’un coup d’œil, puis il se hâta d’obéir. Il avait vaguement la réminiscence de quelque drame qui commençait ainsi, au théâtre de l’Ambigu. Cela l’intéressait. Mathieu reprit son fusil et se rassit. Le bruit d’une cavalcade nombreuse se fit entendre au bas du tertre, derrière une pointe que faisait la forêt.

– A cheval ! ordonna Mathieu, tenez-vous prêt !

– Faut-il que Denis vienne ? demanda Hector.

– Il fera le guet là-bas, répondit Mathieu ; vous souvenez-vous bien de la route que je vous ai dite ?

– Oui.

– Alors partez et bonne chance ! Je tiendrai votre poste. La bonne demoiselle a voulu tout cela.

Hector et Monnin étaient en selle. La tête de la chasse se montra en bas du sentier. C’était une troupe brillante de jeunes femmes et d’élégants cavaliers. Le major Legagneur tenait le premier rang. Derrière lui, riant et causant, venaient des officiers, puis des amazones. Honorine de Blamont était entre les deux demoiselles Legagneur. Honorine ralentit le pas. Comme la cavalcade arrivait au détour de la sente, elle tourna bride brusquement. Mathieu, l’homme au loup, était à son côté.

– Au galop, bonne demoiselle ! dit-il ; et n’oubliez pas de mettre les chevaux de l’autre côté de la loge !

La cravache d’Honorine effleura la croupe de sa jument, qui partit comme un trait. Un voile flottait au-devant de son gracieux visage. Hector et Monnin s’étaient enfoncés sous le couvert. La cavalcade passa.

C’était à une lieue et demie de là, tout près de la frontière belge, et en dehors des battues. Il y avait un ancien rendez-vous de chasse des seigneurs de Bazeille, connu sous le nom de la Loge du Garde à Vaurenault. Le bâtiment, désemparé et ruiné, était abandonné depuis longtemps. Ce lieu présentait un aspect tout particulièrement sauvage. C’était le fond d’un ravin, étranglé entre deux collines rocheuses. Les ruines, engagées dans un inextricable écheveau de broussailles, fermaient absolument le passage. Ceux qui voulaient aller outre pour abréger le chemin étaient obligés de traverser la loge elle-même, dont les deux portes branlantes existaient encore.

Cela rappelait, en vérité, ces défilés gardés, ces pas d’armes, si fréquents dans l’antique forêt de Brocélyande au temps de la chevalerie, où un seul preux pouvait, dire à toute une armée : Tu n’iras pas plus loin !

Hector et Denis Monnin arrivèrent les premiers, mais Honorine de Blamont ne les fit pas attendre. Elle mit pied à terre devant la loge et dit à Hector :

– Faites passer les chevaux de l’autre côté, dans le ravin.

Les portes étaient étroites et basses. Il fallut tirer les chevaux par la bride et les contraindre à fléchir les genoux. On les attacha aux branches du taillis, et, Monnin fut placé en sentinelle devant la loge. Mademoiselle de Blamont resta dans la loge avec Hector. Elle se laissa choir tout de suite, plutôt qu’elle ne s’assit, sur un billot vermoulu. Son attitude exprimait une mortelle tristesse. Elle appuya ses deux mains contre son cœur, et un sanglot souleva sa poitrine.

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