Chapitre 8 LA LOGE DU GARDE A VAURENAULT
Hector était soucieux et s’en étonnait, car il avait éprouvé une grande joie quand Mathieu Sudre lui avait dit ce matin : « La bonne demoiselle veut vous parler. » Maintenant il avait comme un pressentiment de malheur. Il parla le premier.
– Vous avez peur de cet homme ? dit-il, sans nommer le major Legagneur.
– Oui, répondit Honorine de même, j’ai peur de cet homme.
– Et vous ne pensez pas que je pourrais vous défendre contre lui ?
– Je crois que vous ne pourriez pas me défendre contre lui, répondit-elle encore.
En même temps elle releva son voile. Hector vit qu’elle avait des larmes plein les yeux. Son cœur se serra ; elle lui sembla plus belle. Il y avait autour de ses lèvres un sourire qui parlait à la fois de souffrance et de vaillance. Il y avait de la vaillance aussi et une résignation profonde dans son regard, malgré ces pleurs si beaux qui mouillaient sa paupière.
– Ne parlons que de nous, dit-elle, et parlons vite, car le temps va nous manquer peut-être. D’autres vous diraient : Hector, nous avons échangé un jour, enfants que nous étions tous deux, des paroles extravagantes. Vous m’avez fait une question folle, j’y ai follement répondu.
– Si vous voulez me reprendre votre promesse, mademoiselle, répondit le jeune militaire, vous n’avez pas besoin d’excuse, votre promesse avait une condition ; la condition ne sera pas remplie. Oh ! poursuivit-il en s’animant, j’étais un enfant, en effet. Il me semblait que ma volonté aplanirait des montagnes. Je croyais promettre bien peu en promettant l’impossible…
– Vous aviez raison, Hector, interrompit mademoiselle de Blamont ; vous tiendrez plus que vous n’avez promis !
Hector la regardait sans comprendre.
– Vous tiendrez plus que vous n’avez promis, répéta-t-elle ; c’est la volonté de Dieu.
Il y avait dans le regard qu’elle lui jeta une tendresse de sœur.
– Hector, reprit-elle, vous avez le droit de m’aimer, et le devoir aussi. Vous connaîtrez votre histoire. Moi je dois vous prévenir que les filles de notre maison ne sont jamais heureuses dans le mariage. La sœur de mon père, qui est morte abbesse de Marienthal, m’a dressé une fois la liste de tous nos deuils. Cette liste s’arrête à ma mère, entrée au château de Blamont, toute belle et toute jeune, et mise au tombeau six mois après ma naissance. Il en sera ainsi de moi, Hector : je ne veux pas vous porter malheur. Je ne serai pas votre femme.
– Ma femme ! répéta le jeune soldat, qui joignit ses mains.
Honorine détourna les yeux. Une expression d’angoisse se répandit sur ses traits.
– Hector, reprit-elle ; il me faut votre pitié ; c’est votre pitié que je suis venue chercher.
Hector pleurait comme un pauvre enfant.
– Vous m’avez dit que j’avais le droit de vous aimer, murmura-t-il, et je sens, oh ! je sens que vous allez m’éloigner de vous pour jamais !
– C’est vrai, dit-elle.
Puis elle ajouta, voyant qu’il chancelait :
– Hector ! Hector ! promettez-moi que vous vivrez !
Il n’avait pas de paroles pour répondre, mais son regard parlait, tout plein d’un sombre désespoir. Elle se redressa. Ses larmes se séchèrent.
– Il faudra donc encore cette douleur ! dit-elle en pressant son front à deux mains ; Hector, écoutez-moi, ne me punissez pas, je ne suis pas libre de choisir… Il y a un homme qui tient dans sa main la vie de mon père !
– Nommez-le donc ! s’écria le jeune soldat, rugissant comme un lion ; c’est un homme mort !
Il s’était relevé d’un bond. Il était si vaillant et si beau qu’un instant la prunelle d’Honorine rayonna d’espoir. Mais ce ne fut qu’un instant. La nuance rosée qui était revenue à ses joues s’éteignit dans une mortelle pâleur.
Son regard, en même temps, prit une expression de résignation froide et ferme.
Hector se sentait condamné ; il voyait dans les yeux de mademoiselle de Blamont sa résolution douloureuse mais indomptable. Mais il était tout jeune, il voulut plaider la cause de sa tendresse. Aux premiers mots, Honorine l’arrêta et lui dit :
– Ecoutez !
– C’est la chasse qui passe au loin, répondit Hector, que nous importe cela ? Mademoiselle, vous m’avez commandé de vivre, je suis chrétien, je ne me tuerai point de mes mains, à quoi bon ? La blessure est faite, je n’ai qu’à laisser couler le sang de mon cœur, vous m’aviez accepté pour fiancé, vous ne voulez pas de moi pour défendre votre père…
– Ecoutez ! écoutez ! répéta Honorine : il a retrouvé nos traces !
Elle se leva et fit un pas vers la porte. Le bruit se rapprochait.
– Qui ? demanda Hector : le major Legagneur, n’est-ce pas ?
– Oui… le major.
– Et quel droit cet homme a-t-il sur vous ?
– Le droit… mais je n’aurais plus le temps de vous répondre… Hector, la vie de mon père est en suspens ici. Si vous m’aimez, partez et oubliez-moi !
Hector croisa ses bras sur sa poitrine.
– Je vous aime et je reste, dit-il.
– Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura Honorine qui passa tour à tour ses deux mains sur son front.
Monnin arrivait en courant vers la porte.
– Les voici, dit-il.
– Détachez les chevaux ! ordonna mademoiselle de Blamont.
Et dès qu’il eut traversé la loge :
– Hector, dit-elle, adieu ! Vous serez un jour grand et puissant, je le crois, je l’espère, cela me console et me donne la force de renoncer à vous. Adieu !
Elle s’élança hors de la loge au moment où le pas des premiers chevaux sonnait sur le sol moussu de la clairière voisine et disparut.
– Voici des traces de chevaux ! cria une voix au dehors, des traces fraîches ! Elle est ici !
Une cavalcade nombreuse débouchait dans le sentier. De l’autre côté de la loge, Hector entendit en même temps le galop du cheval d’Honorine qui fuyait.
En tête de la cavalcade se présentait l’homme qui venait de parler ; il portait le costume d’un paysan de l’Ardenne, et il était à pied. Hector reconnut en lui cet individu qu’il avait vu, quelques semaines auparavant, à l’auberge de Constant, sur la frontière belge, au début de la fameuse nuit si féconde en aventures, en compagnie de ces deux autres rôdeurs nocturnes que Mathieu avait appelés les Neveux. L’homme était Bastien Lethil. Il avait certainement pris part au guet-apens du gué de Saint-Ilde.
Il allait, penché sur la trace, comme un veneur. Derrière lui, c’était tout le clan Legagneur, des jeunes gens de la ville, des officiers, des dames. Le major Antoine, portant le brillant costume de son grade, venait par un autre sentier. Il s’arrêta à vingt pas de la loge.
– Elle n’a pu passer là avec son cheval, dit-il.
– Savoir, répondit Bastien Lethil ; il y a quelqu’un dans la masure.
Evidemment, c’était mademoiselle de Blamont que tout ce monde cherchait. Hector n’avait point pris la peine de pousser la porte, qui était restée entr’ouverte après le passage du soldat Monnin. Le major Legagneur s’inclina sur le garrot de son cheval, puis il sauta à terre. Dans la cavalcade, on riait, on chuchotait et l’on disait.
– Ce n’est pas mademoiselle de Blamont qui est là.
– Ou tout au moins mademoiselle de Blamont n’est pas seule.
Le major entendit peut-être, car le rouge lui monta au front. Il jeta bas d’un coup de pied la porte entrebâillée de la loge.
– Hector ! le bel Hector ! fut-il dit dans les groupes de chasseurs et de chasseresses.
– J’en étais sûr, moi ! murmura Bastien à l’oreille du major.
Celui-ci restait sur le seuil de la porte. Hector était en face de lui, muet et immobile.
– Ah ! c’est vous qui êtes là ! fit le major entre ses dents serrées ; pourquoi avez-vous quitté votre poste ?
Hector ne répondit point. Il était si pâle, que Bastien toucha le bras du major par derrière en murmurant :
– Prenez garde !
Le major haussa les épaules. Dehors on regardait. Le major reprit :
– Répondez au moins comme un homme !
Un tressaillement agita les lèvres du jeune homme. Une flamme jaillit de son regard. Bastien répéta :
– Prenez garde !
– Etiez-vous seul ici ? demanda le major Legagneur.
– Non, répondit Hector d’une voix sourde.
– Avec qui étiez-vous ?
– Je ne veux pas vous le dire.
– Bravo ! jeune homme ! fit le major.
Il se tourna vers ceux qui le suivaient et demanda :
– Avez-vous entendu comme ce sous-officier a répondu à son chef.
– Oui, répondirent cinq ou six voix, nous avons entendu.
– Elle a dû passer par là ! reprit le major en montrant la seconde porte.
Même silence de la part d’Hector.
– Faites place ! s’écria M. Legagneur.
Hector ne bougea pas. Le major leva sa cravache, Hector était comme une statue.
– Faites place ! ordonna une seconde fois le major dont les dents grinçaient.
En même temps sa cravache siffla. Hector, touché à l’épaule, dégaina son sabre d’un mouvement plus rapide que l’éclair. Mais il le lança loin de lui, et d’une telle violence que la lame éclata contre le mur.
Il paraît qu’Hector était effrayant à voir, car M. Antoine Legagneur recula jusqu’au seuil en criant : A l’aide ! Jeunes gens de la ville et officiers s’élancèrent aussitôt à son secours. Quand ils arrivèrent, M. Legagneur était déjà terrassé. Hector appuyait son talon sur sa poitrine.
Il se laissa arrêter sans se défendre. Antoine Legagneur ivre de rage, voulait lui passer son épée au travers du corps, mais Bastien le calma d’un mot.
– Vous avez votre affaire, lui dit-il, tout bas ! voies de fait envers un supérieur, peine de mort. Les millions sont à vous !
Hector passa en effet devant le conseil de guerre. L’issue du procès ne pouvait être douteuse. Malgré les efforts du bon colonel Poncelet, il fut déclaré coupable par le conseil et condamné à la peine de mort. Plusieurs démarches furent tentées en sa faveur. Le colonel, deux commandants et d’autres officiers signèrent un recours en grâce spécifiant deux faits : la provocation brutale du major, qui avait fait usage de sa cravache, et ce bon mouvement du jeune soldat brisant son sabre pour ne point en frapper son chef.
Chose plus inattendue, monseigneur l’archevêque de Reims, qui a juridiction jusqu’à Sedan, usa de son crédit en faveur du condamné. Il écrivit au roi une lettre très-pressante. On disait à ce sujet qu’un vieillard, dernier débris vivant de la communauté d’Orval, avait fait le voyage de Reims pour solliciter une audience du prélat, et qu’après l’avoir entendu, Monseigneur avait écrit la lettre. Mais tout fut inutile. Les révolutions amènent toujours un certain relâchement dans la discipline. L’armée, fut-il dit à Paris, avait besoin d’un exemple.
Devant le conseil de guerre, Hector ne s’était pas défendu. Il rentra dans son cachot, sombre et muet. Ce n’était pas la condamnation prononcée par ses juges qui l’accablait. C’était un autre arrêt tombé de la bouche même d’Honorine qui lui avait enlevé d’un mot toutes ses espérances, et la mort qui allait le frapper lui apparaissait comme un refuge.
Ce n’était, après tout, qu’un enfant. Il avait eu un jour une audace d’enfant, adressant à la belle, à la fière Honorine de Blamont, cette question qui ne méritait pour réponse qu’un silencieux dédain : « Si dans deux ans, j’étais capitaine, m’accepteriez-vous pour votre fiancé ? »
Par suite de circonstances que le lecteur connaîtra, mais que lui, Hector, ne pouvait même pas soupçonner, Mlle de Blamont, au lieu de s’irriter, avait répondu : « Peut-être. »
Quel rêve ! Et les événements avaient ensuite donné à ce rêve une couleur de réalité. Hector interrogeait sa mémoire, il y retrouvait l’entrevue au chevet de Petit-Pierre malade, le creux du chêne, que sais-je ?… Et tout d’un coup, après ces espoirs enchantés, ces trois mots : « Adieu ! oubliez-moi. » Et le fiancé d’Honorine était maintenant le major Antoine Legagneur… Hector se croyait abandonné de Dieu et se laissait mourir.
Il y avait à la prison de Sedan un geôlier venu de Paris : un protégé du major Legagneur. Ce geôlier se nommait Larchal. C’était le produit hybride d’une mère flamande et d’un père auvergnat. Il avait le poids de sa mère et l’avidité de son père. Un jour, ce Larchal amena Denis Monnin dans le cachot d’Hector. Monnin se jeta en pleurant dans les bras de son ancien chef de file.
– Censé, dit-il à Larchal ; on vous donnera le reste en sortant.
Il avait donc déjà donné quelque chose ; Larchal repassa la porte.
– Qu’a-t-elle dit ? demanda Hector.
Denis Monnin se recula pour le regarder.
– Vous avez fameusement changé, murmura-t-il, depuis que vous êtes dans les fers !
– N’a-t-elle rien dit ? soupira Hector.
Monnin haussa les épaules.
– Censé, répliqua-t-il ; le moment n’y est pas de songer au sentiment. Le plus pressé, c’est la clef des champs. Je vous apporte de quoi l’acheter comptant.
Hector mit sa tête entre ses mains et soupira :
– Quoi ! pas un mot !
– Eh ! fit Monnin avec impatience, je comprends censé les délicatesses du cœur, mais il y a temps pour tout, marchef. Voyons, causons affaires.
Il tira de sa poche une petite boîte contenant cinquante louis d’or et une bague en diamants.
– Voici l’os pour jeter à l’Auverpin, dit-il.
Et comme Hector se taisait, il ajouta :
– L’Auvergnat ne fait jamais la petite bouche, vous savez. Allez-y sans vous gêner.
– Qui m’envoie cet argent ? demanda Hector.
– C’est juste, je ne l’ai pas prélevé sur mes économies. Ca vient du vieux.
– Quel vieux ?
– Le moine.
– Quel moine ?
– Dame ! je croyais que vous le connaissiez, moi, l’ami du sauvage qui monte aux arbres, et il monte bien ! Je ne lui ai pas demandé son nom. Maintenant, voici des limes.
Hector repoussa les limes et remit la petite boîte dans la main de Monnin.
– Puisqu’elle m’a repris sa promesse, murmura-t-il, à quoi bon vivre ?
– Nom d’un petit bonhomme ! s’écria Monnin, c’est trop bête… Si elle vous a repris sa promesse, elle vous la redonnera ; mais pour ça d’abord primo, il faut être en vie… Allons, marchef, soyez homme ! Entre promis, on se dispute des fois qu’il y a… Voulez-vous que je jette un coup de pied chez la demoiselle ? Seulement je ne pourrais pas vous apporter la réponse jusqu’ici, parce que ça m’a coûté gros pour acheter l’auverpin, et que le vieux moine, là-bas, a tout donné jusqu’à son dernier sou… Mais votre cellule donne sur les remparts ; convenons d’un signal.
Hector accueillit avec avidité l’idée de cette suprême ambassade. Cela lui plaisait de faire à Honorine cette question romanesque : – Faut-il vivre ? faut-il mourir ?
On chercha un signal pour le cas où Monnin ne pourrait pénétrer dans la prison. Hector était enfant de Sedan. Il songea aux sauderies. Monnin s’en alla après avoir juré sur son honneur que le signal traduirait rigoureusement la réponse de Mlle de Blamont. Si la réponse était favorable, en avant le cri joyeux : Saudés ! Saudés ! Dans le cas contraire, rien !
Après le départ de Monnin, Hector serra la boîte et lima un de ses barreaux à tout hasard. A dater de ce jour, Larchal vint le voir plus souvent. On eût dit qu’il tendait la corde pour ouvrir des conférences. Il avait flairé la boîte ; mais Hector restait muet. Il attendait.
Le matin du premier dimanche de carême, Larchal vint avec une bouteille de vin. Il est certain qu’il avait senti les écus. Hector refusa de boire. Larchal dit :
– Quand vous aurez une demi-douzaine de balles dans le corps, il ne sera plus temps ! Que diable ! un geôlier ne peut pourtant pas vous prendre au collet pour vous mettre à la porte !
Ce Larchal faisait de son mieux. Hector resta sourd à cette offre peu déguisée. Larchal sortit en l’appelant nigaud. Hector passa toute cette journée du dimanche dans un état de calme très-grand. La pensée de Dieu lui vint et il pria.
C’est vers huit heures du soir que commencent les sauderies en la bonne ville de Sedan. A huit heures, Hector ouvrit le châssis de la petite fenêtre étroite et longue qui éclairait sa prison. La fenêtre était à cinq pieds du sol. Hector monta sur une escabelle.
Il faisait froid et la neige fouettait, mais Hector ne sentait ni le froid ni la neige. Il éprouva le barreau scié qui ne tenait plus qu’à un fil. Jamais Larchal n’essayait les barreaux.
Hector tira de sa poche une allumette à frottement. Il avait promis à Monnin de répondre à son signal par une lueur. Il attendit. Et de sourdes impatiences commencèrent à troubler son cœur. L’heure de la fièvre venait.
Le vent soufflait de la ville. Hector ne fut pas longtemps sans entendre les premières fanfares des cornets à bouquin, suivies des premiers cris de la sauderie. Sa poitrine se serra. Le grand désir d’être libre naissait en lui ou plutôt ressuscitait. Il sentait le poids de sa chaîne, pour la première fois depuis sa condamnation. Cet air frais qui lui montait au visage, c’était le vent de la forêt.
Comme il battait autrefois, son pauvre cœur, quand il s’élançait sur son bon cheval et qu’il hâtait son galop rapide à travers les prairies où lentement serpentait la Chiers ! Le vent venait de là ; le vent venait de ces belles futaies où les chênes géants répandent leurs parfums. Le vent avait passé sur le vieux château de Blamont…
Elle était en fête, la ville, d’ordinaire si calme. De tous côtés montaient les sons de cuivre mêlés aux éclats des huées. Hector écoutait. Jusqu’à ce moment, l’espoir avait sommeillé en lui. Mais ce sommeil n’était plus. Il comptait les minutes ; il retenait son souffle pour mieux entendre. Son oreille cherchait des bruits de pas dans le silence, et il se disait à chaque instant :
– Ils viennent, je crois qu’ils viennent.
Ils approchaient, en effet, ces pas chimériques qui ne vivaient que dans sa fièvre. Il les distinguait plus nets. Il aurait pu dire à quel endroit ils étaient sur le terre-plein de Bouillon. Mais ils allaient trop loin. Ils dépassaient le but. Pourquoi les voix tardaient-elles à s’élever ?… Ses oreilles cessaient tout à coup de tinter. Nul ne gravissait le tertre solitaire. Qui aurait-on pu fêter ou railler en ce désert ? S’il y avait des pas, c’étaient ceux des sentinelles dormant debout sur le rempart.
Neuf heures sonnèrent aux horloges de la ville. La fête avait tout son essor. De toutes parts à la fois éclatèrent les fanfares, puis les bruits allèrent s’apaisant, s’éteignant peu à peu et mourant. Dix heures sonnèrent. Hector brûlait. Ses mains se crispaient à l’appui de sa meurtrière. C’était fini. Il descendit. Il se coucha tout pantelant sur sa paille. Une soif ardente dévorait sa gorge.
Il ferma les yeux. Des éblouissements dansèrent au-devant de ses paupières closes. Puis des voiles tombèrent sur ces lueurs désordonnées. Il s’écria hautement. Il avait le délire.
… C’était là-bas, au pied de l’arbre creux. Il était à la place où il s’était caché pour laisser passer les Errants de nuit, quelques semaines auparavant. Une forme blanche vint s’agenouiller sur le tertre moussu que faisaient les racines soulevées du grand chêne. Sous le voile blanc, il reconnaissait Honorine pâle, les yeux creusés par les larmes et si changée !
Elle priait en pleurant. Le gazon et la terre diaphanes laissaient voir ce qu’il y avait sous le tertre. Il y avait des ossements. Ces ossements étaient à lui, Hector. Il lui semblait éprouver jusque dans la moelle de ses os dénudés le froid humide de ce sol…
Puis c’était comme un brouillard fait de milliers d’étincelles. De vagues accords traversaient l’air embaumé. Dans un salon plein d’or et de velours, il voyait des femmes et des fleurs. Honorine apparaissait, portant la blanche couronne des mariées. Elle souriait, au bras du major Legagneur.
Il fendait la foule, lui, Hector : il s’élançait pour lui barrer le passage. Et Honorine, défaillant sous son regard, s’affaissait, toute livide. Elle était morte. Il l’avait tuée…
Chose singulière, il avait vaguement la conscience de son état. Il voulait secouer ces rêves épuisants et terribles. Il ne pouvait. La lutte le brisait, et le transport, vainqueur, le dominait à chaque instant davantage.
Une heure entière se passa ainsi. Au bout d’une heure, il entendit le pas lent et paresseux de l’Auvergnat dans le corridor, puis la musique des grosses clefs. Ce n’était point l’habitude de le visiter la nuit après la ronde faite. Il éprouva une joie, parce qu’il pensa qu’on venait lui annoncer son exécution. Le délai expirait à minuit.
Comme il se donnait à cette sombre allégresse, tout son être tressaillit et vibra. Une voix puissante, une voix distincte et qui semblait tout près de son oreille, criait sur le terre-plein de Bouillon :
– Saudés ! saudés ! saudés !
Etait-ce le signal ? si tard ! Honorine, repentante, parlait-elle par cette voix qui éclatait comme un cri de clairon ? Il sauta sur ses pieds. Dans le corridor, Larchal s’arrêtait, choisissant la clef du cachot, sans doute.
– Qui ? demanda cependant une seconde voix au-delà du rempart : qui ? qui ?
Et trois cris de sentinelles :
– Qui vive ? qui vive ? qui vive ?
Hector saisit à deux mains son cœur qui le blessait. Il remonta sur l’escabelle.
Quelle fut ardente, l’action de grâces qu’il vous envoya, Seigneur Dieu ! La clef grinçait dans la serrure. Et les deux voix du dehors, mariées, répondaient :
– M. Hector, maréchal des logis au régiment de Vauguyon, et Mlle Honorine de Blamont !
Hector alluma sa flammèche. Il n’écouta pas le reste de la formule. Trois détonations le jetèrent en bas de son billot.
La porte s’ouvrit. L’Auvergnat leva sa lanterne, derrière laquelle apparaissait sa face large et plate, aux cheveux touffus, plantés jusque dans les sourcils.
– Est-ce qu’on s’occupe de vous, là-bas ? dit-il ; va-t-on faire le siège du château ?
Il ajouta en ricanant :
– Il n’est que temps, c’est le cas de dire. Je viens vous avertir en ami, c’est pour demain matin, savez-vous.
– Demain ! fit Hector d’une voix étranglée, fusillé ! Mais vous ne savez donc pas, je me trompais, j’étais injuste, j’étais fou. C’est impossible ? je ne veux plus mourir !
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