‹ Les Fausses Conséquences morales et sociales du darwinismeChapitre 5 sur 6 · V

V

Comme les variations avantageuses constituent, d’une manière générale, une force supérieure pour l’individu qui les a réalisées ou en qui elles se sont réalisées, on a voulu conclure que « la loi de nature est la loi du plus fort. » Mais le terme de force est ambigu. Croire que la force supérieure est simplement une quantité plus grande, abstraction faite de toute qualité, c’est oublier que la quantité pure est abstraction pure, et que, dans la réalité concrète, la quantité est toujours le quantum d’une certaine qualité. Tout dépend donc de la qualité même. En somme, ce sont précisément les qualités ou propriétés acquises dans la constitution interne qui constituent les principaux avantages dans la lutte extérieure. Et ces propriétés acquises ne résultent pas seulement, comme certains darwinistes l’ont soutenu, d’une lutte intérieure entre les cellules ; elles résultent surtout d’un accord entre elles, et d’une coopération finale. L’opposition n’est donc qu’un premier degré et un moyen de l’harmonie interne qui, à son tour, devient un moyen de supériorité externe. La survivance du plus apte n’est pas nécessairement celle du plus fort, elle est la survivance du mieux adapté à telles conditions particulières ; celui-ci peut être le plus résistant dans tel milieu, il peut être aussi simplement le plus favorisé par le hasard. Vous jetez des graines, dont quelques-unes tombent sur la pierre, d’autres dans la terre végétale ; celles-ci ne sont pas plus « fortes, » ni même plus résistantes que les autres ; peut-être le sont-elles moins ; mais elles ont eu plus de chance. Les darwinistes croient avoir tout expliqué, quand ils ont dit : « adaptation au milieu. » Mais nous autres hommes nous faisons partie du milieu, nous ne faisons qu’un tout avec ce milieu, nous servons à constituer ce milieu. Si donc il nous modifie, nous le modifions. Il sera en partie dans l’avenir ce que nous l’aurons fait. S’il s’agit du milieu social, la chose est encore bien plus visible : il sera ce que vous, moi, les autres l’auront fait. L’adaptation au milieu n’est pas tout ; elle a au-dessus d’elle l’adaptation du milieu à soi. L’une est passive : me rebus subjungere conor ; l’autre est active : mihi res.

Abandonnée à elle-même, la loi darwinienne d’adaptation au milieu, déjà mise en lumière par Lamarck, n’a rien d’infaillible et ne produit pas toujours des effets bienfaisans. Aussi, quoique les darwinistes veuillent s’en remettre complètement à cette loi, la vérité est qu’elle a besoin d’être soumise à la loi supérieure de l’intelligence. En effet, elle entraîne souvent ce qu’on pourrait appeler la supériorité extrinsèque de certaines infériorités intrinsèques. Nous allons en montrer les causes.

Parmi les grandes lois, toujours en action, de la biologie, il s’en trouve une que les darwinistes, préoccupés de la loi du « milieu, » négligent trop de considérer : c’est celle des variations corrélatives. On entend par là ce déterminisme qui relie ensemble tous les changemens accomplis dans les divers organes, et qui établit entre eux un équilibre final. Cette loi générale a elle-même pour première conséquence la loi plus particulière de compensation, qui fait qu’un organe plus développé entraîne d’ordinaire un développement moindre dans d’autres organes liés au premier. Il en résulte : une seconde conséquence, certaines supériorités, acquises sur un point, entraînent, par compensation, certaines infériorités sur d’autres points. On peut même dire que tout progrès d’une partie entraîne quelques rétrogradations d’autres parties. Celles-ci, moins nourries et moins exercées, tendent à s’atrophier par le manque d’usage, comme s’atrophient les yeux chez les animaux qui, vivant dans une complète obscurité, y acquièrent une ouïe très fine, mais perdent en revanche la vision. Les êtres les mieux appropriés à leur milieu peuvent ne l’être que par des attributs tout relatifs (qui constituent parfois, en eux-mêmes, de réelles infériorités de structure) ; la sélection naturelle fait alors payer l’adaptation au milieu par un affaiblissement des organes inutiles, alors même que ces organes, au fond, constitueraient des perfections intrinsèques. Il est des milieux où l’animal ne peut vivre qu’en réduisant ses besoins, ses ambitions, son activité, qu’en s’appauvrissant et en redescendant plus ou moins vers une existence végétative. C’est que les supériorités intimes de constitution, dans un tel milieu, deviennent des infériorités externes d’adaptation.

Voici donc la loi générale que la science naturelle doit poser. La complexité organique diminue dans tout milieu où l’existence est trop simplifiée ; avec elle diminue aussi la complexité des jouissances, leur variété et même leur intensité. La perfection interne exige des conditions de milieu qui la rendent possible et durable ; si ces conditions n’existent pas, s’il n’y a point adaptation de la perfection interne au milieu externe, cette même perfection peut constituer une imperfection d’adaptation. Dès lors, de deux choses l’une : ou l’être se soumet le milieu, ou c’est le milieu qui le soumet, en le forçant à rétrograder vers un type de vie inférieur. Dans ce même milieu, il rencontre les autres êtres qui luttent pour l’existence ; ou l’être, plus parfait intrinsèquement, l’est assez pour l’emporter sur eux, soit par la force physique, soit par une meilleure adaptation au dehors ; ou il ne l’est pas assez, et, dans ce cas, la sélection tend à se faire contre lui, non pour lui. Elle favorise des êtres moins parfaits dans l’ensemble, mais ayant plus de force physique ; elle favorise même des êtres physiquement faibles, mais qui doivent à leur faiblesse, à l’infériorité de leur organisme, à la médiocrité de leurs besoins, une facilité plus grande à vivre dans un milieu défavorable. Sur le pic où meurent les chênes, les mousses vivent encore.

Si un milieu trop défavorable ramène ainsi les animaux à une vie végétative, un milieu trop favorable peut produire le même effet. Que ce milieu rende trop faciles la subsistance et la sécurité de l’animal, celui-ci ne fera plus d’efforts énergiques et variés, en vue de son alimentation ou de sa conservation ; ses organes, non exercés, s’atrophieront peu à peu, il dégénérera. « Faites, par exemple, dit Ray Lancaster dans Dégénération, que la vie du parasite soit une fois assurée, et vous verrez disparaître peu à peu les jambes, les mains, les bras, les yeux, les oreilles : « l’active écrevisse, l’insecte ou annélide, devient un simple sac destiné à ingérer des alimens ou à déposer des œufs, et rien de plus. » Cette réalisation par la nature, de l’idéal auquel s’attachent les utilitaires égoïstes montre, pour le dire en passant, ce que peut devenir un être, chez qui la faim est tout, le travail rien.

La force peut être « une faiblesse, » comme chez les énormes animaux antédiluviens, qui avaient besoin chacun de trop de nourriture pour pouvoir s’associer et se multiplier. Inversement, la faiblesse peut être une force : on a vu l’invasion du gros rat de Russie aboutir à l’extermination de tous les rats gris, alors que la faible souris, par sa petitesse, put se réfugier dans des trous étroits, où l’ennemi ne parvint pas à l’atteindre. Les castors, poursuivis par l’homme, réduits en grande partie à l’isolement, se logent dans les premières cavités venues et perdent peu à peu leur merveilleuse habileté à construire ; dispersés par la persécution, ils dégénèrent ; la vie sociale, avec tous ses travaux, était leur force, et la source de leur valeur individuelle. On a souvent cité un exemple donné par Darwin lui-même. Dans l’île Madère, la plupart des espèces de scarabées sont dépourvues d’ailes et, sous ce rapport, organiquement inférieures. Ce fait tient à ce que les scarabées les mieux conformés, s’élançant trop haut dans les airs, sont entraînés par les vents violens de la région et jetés à la mer. Ils payèrent leur supériorité de leur mort. Au contraire, les espèces qui avaient subi une régression, sous le rapport des ailes, se trouvèrent mieux adaptées au milieu.

Au sein de l’humanité, il y a aussi des milieux sociaux, — je ne dis plus naturels, — qui assurent la supériorité aux infériorités. L’histoire nous montre les sociétés chez lesquelles un homme, intellectuellement ou moralement supérieur, aurait été un monstre non viable, une exception destinée à disparaître sans faire souche. Qu’on cesse donc enfin de mettre en avant la « sélection fatale des supérieurs, » la « formation d’une aristocratie » par la lutte pour l’existence ou pour la puissance : c’est là un résultat que contestent aujourd’hui tous les biologistes et tous les sociologues. Dans la société humaine, comme chez les animaux, l’adaptation au milieu n’est pas toujours une transformation heureuse. En général, les mêmes formes et structures de société qui entraînent des progrès sur certains points, entraînent aussi des rétrogradations corrélatives sur d’autres points. Un des dangers de la démocratie, qui est cependant en somme un progrès, c’est d’assurer le triomphe des médiocres et même des inférieurs. Un des périls du suffrage universel, c’est d’éliminer les capables et les sincères, au profit des incapables et des fourbes. Mettez aux voix la fonction de médecin, comme vous y mettez la fonction de politicien, et vous aurez grande chance pour que les vendeurs d’orviétan l’emportent sur les savans. C’est ainsi qu’on peut arriver, en France, à éliminer d’un gouvernement presque tous les hommes qui seraient dignes de gouverner ; à y installer ceux qui doivent à leur inaptitude intrinsèque leur aptitude extrinsèque, à leur infériorité de nature leur supériorité de succès. Dans l’art, pareillement, dans la littérature, dans la presse quotidienne, il faut trop souvent descendre, pour réussir auprès de la masse ; n’est-ce pas encore en France qu’on en pourrait trouver les plus frappans exemples ?

Il est aussi inexact de juger la valeur relative des êtres vivans par leur succès final dans la lutte pour la vie, qu’il le serait de juger le mérite relatif des capitalistes et des travailleurs par leur succès dans la concurrence sociale. Pour que la lutte fût égale, il faudrait que les conditions premières de la lutte fussent égales elles-mêmes. C’est ce qui n’a pas lieu. Si un capitaliste possède déjà une fortune, comment le travailleur lui imposera-t-il tel ou tel salaire ? L’apothéose des vainqueurs, comme s’ils étaient toujours les « meilleurs », est donc un préjugé, qui ne fait aucune distinction entre la chance et le mérite, entre l’adaptation et l’aptitude vraie.

Tous les travaux récens montrent que les sélections sociales livrées sans contrôle à leur jeu naturel sont souvent malfaisantes et agissent à l’inverse du progrès. Et quand ce résultat se produit-il ? C’est précisément lorsque les sélections reposent sur la lutte et la guerre, non sur l’accord et la paix. Aux temps les plus reculés, la guerre a pu, chez les sauvages voisins des animaux, favoriser la survivance des plus forts, qui étaient d’ordinaire aussi les plus courageux ; mais, même alors, les « bienfaits de la guerre » furent problématiques, et nous ne saurions trop répéter que les principaux progrès furent dus à des inventions pacifiques, ainsi qu’à des groupemens et concours de volontés. Mais ce qui est certain, c’est que, chez les peuples civilisés, la guerre est devenue, en dépit des darwinistes, un moyen d’épuiser rapidement les nations qui s’y livrent. Depuis cent ans, les guerres européennes ont, d’après la statistique, coûté la vie à 20 millions d’hommes. C’était la partie la plus valide, la plus entreprenante, la plus courageuse de la population. Telle qu’elle s’exerce de nos jours, la sélection militaire élève-t-elle toujours le niveau ? Le service militaire obligatoire est, assurément, une nécessité absolue, et il a, sous certains rapports, d’heureux effets ; mais, sous les autres, même en pleine paix, il produit une sélection à rebours.

On a souvent mis en lumière les effets péjoratifs d’une autre forme de sélection sociale : la sélection politique. C’est elle, a-t-on dit avec raison, qui tend à éliminer les indépendans, les énergiques, à favoriser les souples et les menteurs, On lui a justement reproché d’avoir fait périr par l’exil, par l’échafaud, par la prison, par la guerre civile, un grand nombre d’hommes supérieurs. Mais n’est-ce pas là reconnaître, au moment même où, d’une façon générale, on faisait l’éloge de la lutte et du darwinisme social, que cette lutte aboutit justement à des résultats contraires au véritable progrès ?

Même conclusion pour la sélection religieuse. Si les abus du célibat sacerdotal ou monacal ont éliminé bon nombre d’élémens utiles, c’était là le résultat d’une conception inexacte de la vie morale et sociale. Quant à l’élimination des meilleurs élémens et des familles d’élite par les persécutions religieuses, en conclura-t-on encore l’éloge du « combat ? » Ou n’est-ce pas le cas de dire que celui qui tire l’épée contre autrui la tire aussi contre lui-même ? Væ victoribus.

La sélection économique, divinisée par l’école de Manchester, n’est pas plus sûre que les autres. Si les économistes de l’ancienne école s’extasient encore devant les beautés de la concurrence, il n’en est pas de même pour ceux de la nouvelle, et encore bien moins pour les réformateurs sociaux. Écoutez ces derniers, ils vous diront que, loin d’être un procédé de sélection infaillible, comme le prétendent les darwinistes purs, la concurrence économique produit souvent des sélections à rebours et des régressions. La concurrence a pour unique règle la fameuse loi de l’offre et de la demande, qui ne fait que constater un rapport, numérique et brut, entre le désir d’un objet chez les uns, et le désir de travailler pour vivre, chez les autres. Que beaucoup de bras s’offrent, la main-d’œuvre baissera de valeur, sans qu’il y ait là aucune faute ou infériorité intrinsèque de la part des travailleurs. Que tels objets surabondent ou que la concurrence de pays étrangers, grâce aux nouveaux moyens de transport, avilisse la main-d’œuvre nationale, il n’y aura encore là aucune infériorité intrinsèque du côté des travailleurs, qui cependant en subiront les conséquences.

Pourquoi la sélection économique produit-elle si souvent de lamentables résultats ? Précisément parce qu’elle a conservé la forme de la lutte. Si les campagnes se dépeuplent, c’est parce que la concurrence y devient trop active et les profits trop maigres. Si les villes se peuplent, aux dépens de la santé et de la moralité publiques, c’est que la concurrence industrielle y promet trop d’avantages. Cette vie de lutte dans une atmosphère viciée, produit la stérilisation et l’élimination finales des élémens supérieurs. Ici encore, même adoucie, la guerre aboutit à une sorte de lèse-humanité. De la lutte sort le mal, non le bien. À toutes ces sélections détériorantes, la société oppose la « sélection légale, » qui seule fait expressément intervenir l’idée d’utilité commune et de justice, qui, seule aussi, s’exerce d’une façon consciente. Or, celle-là est aussi bienfaisante que nécessaire, dans les limites du moins où elle est rationnellement exercée, c’est-à-dire dégagée de tout élément de lutte et de combat. Partout, c’est l’élément égoïste et hostile à autrui, avec la ruse et la violence pour moyens, qui produit une sélection détériorante. Voilà la vraie leçon du darwinisme.

L’évolution, cette nouvelle divinité que l’on invoque sans cesse, n’est nullement, par elle-même et par elle seule, un progrès : elle peut seulement et doit, parmi ses effets, contenir des progrès. C’est ainsi qu’elle a produit, en somme, l’avancement intellectuel et moral de l’humanité, parce que l’intelligence et la sympathie, supériorités intrinsèques, se trouvèrent être aussi, à la fin, des supériorités extrinsèques. Mais il n’y a rien d’absolu dans ce résultat. C’est plutôt là le but vers lequel l’évolution marche, que son point de départ. Nous tendons vers un état de choses, où se produira la synthèse de l’adaptation externe et de la valeur interne. On comprend donc qu’un être doué de cette supériorité, qu’on nomme l’intelligence, arrive à concevoir la nécessité de diriger lui-même l’évolution dans le sens d’un progrès à la fois intérieur et extérieur. Mais vouloir, avec certains darwinistes aveugles, lui imposer comme loi les effets rétrogrades de la sélection, aussi bien que ses effets progressifs, c’est fermer les yeux au pouvoir directeur de l’intelligence et de la sensibilité humaines ; c’est méconnaître la sélection artificielle qui peut orienter dans le bon sens la sélection naturelle, comme le jardinier choisit les plantes dont il veut la croissance, et exclut celles dont il veut la disparition. Les adorateurs aveugles de la concurrence vitale, qui y voient l’unique instrument de progrès et veulent, en conséquence, la laisser absolument libre, au sein des sociétés, ressemblent à un jardinier qui dirait : « Je vais semer toute espèce de plantes dans mon jardin, les laisser grandir en liberté, respecter aussi toutes les herbes semées par le vent : la concurrence vitale fera triompher les plantes supérieures. » Il oublierait que, tout au contraire, les plantes utiles n’atteignent leur plein développement, que si on les soustrait le plus possible à la concurrence vitale.

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