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Chapitre 3

Ce qui put se passer ensuite, je n’en sais rien.
J’ai souvenir, en tout et pour tout, qu’une clarté subite m’aveugla et qu’à travers cette clarté, dans le temps qu’il faut à un homme pour parcourir en toute vitesse un angle de quarante-cinq degrés, je distinguai deux torses nus gesticulant parmi le désordre d’un lit littéralement mis au pillage.

Puis, je crois que je nous relevai tous deux, moi et ma chaise, et que je me retirai précipitamment en balbutiant de vagues et grotesques excuses, mais je n’en suis pas autrement sûr, et je me retrouvai dans ma chambre sans beaucoup plus savoir comment j’y étais rentré que comment j’en étais sorti.

Toutefois, avec une présence d’esprit que ie constate sans me l’expliquer, j’avais pensé à tirer mon verrou, et bien devait m’en prendre, d’ailleurs, car presque immédiatement une grêle de coups de poing se vint abattre sur la porte.

Une voix, — une voix d’homme, cette fois, il n’y avait pas à s’y méprendre, fichtre, non ! — cria :

– Qui êtes-vous ? qui êtes-vous ?

Je me tus, pris d’un tel besoin de me faire tout petit, que je n’en remuai plus une phalange.

L’homme reprit :

– Je vous demande, qui vous êtes et ce que vous faisiez derrière cette porte ! Voulez-vous répondre, oui ou non ? Entendez-vous ce que je vous dis ?

Et comme je continuais de me taire, — naturellement ! que diable eussé-je pu lui dire, je vous le demande ? — :

— Ah vous faites le sourd à présent ! Vous n’avez plus l’oreille aussi fine, il paraît ? Hé bien moi, je vais vous le dire, qui vous êtes : vous êtes un polisson et un saligaud ; un saligaud, vous entendez ! et je vais vous flanquer une leçon de discrétion dont vous garderez la mémoire, ah nom de Dieu !

Margot avait éclaté en sanglots.

Il lui cria :

– Ne pleure pas, mon petit lapin ; je m’en vais lui secouer les puces, à ce drôle-là ! Laisse-moi faire.

Je pensais :

– Ça, nous n’y sommes pas !

n’ayant donné qu’un seul coup de poing en ma vie, mais en ayant net tué un homme, et étant bien déterminé à repousser toute invasion sur mes domaines.

Ce n’eût été là, à vrai dire, qu’un rendu pour un prêté ; mais s’il fallait permettre aux autres tout ce que l’on se permet, à soi-même, l’existence ne serait plus tenable.

Je ne vous cacherai pas, d’ailleurs, que je me trouvai dans un état assez voisin de l’abrutissement. La soudaineté de ma culbute, l’idée d’un pugilat en chemise avec un inconnu rageur dont je n’avais pas plus distingué le visage qu’il n’avait eu le temps de distinguer le mien ; la perspective d’un scandale nocturne, révolutionnant toute une maisonnée et allant arracher, inévitablement, à son bienheureux sommeil de Sganarelle, ce mari que je savais ronfler en toute paix sur la tête même des coupables ; tout cela se battait confusément dans mon cerveau congestionné, me tenait courbé sous l’injure, avec une soumission stupide de chat pris en faute et qu’on fouette.

Un moment, la pensée me traversa l’esprit, de tirer brusquement le verrou, de me précipiter sur mon homme avant qu’il eût prévu ; l’attaque et de lui lâcher en pleine figure :

– Eh taisez-vous donc, imbécile ! vous allez réveiller le mari !

Mais ce braillard achevait de m’ahurir.

Il avait, de son côté, empoigné le bouton de la serrure, et il l’ébranlait à deux mains, le repoussant, puis, violemment, le ramenant à lui, d’une secousse.

La porte battait, mais tenait bon, et cette résistance imprévue le jetait dans un paroxysme de rage, de rage impuissante et stérile, qu’exaspérait de plus en plus mon mutisme systématique. Il s’exténuait, soufflait comme un véritable phoque.

– Je la crèverai, nom de Dieu, je la crèverai !

Mais nous n’étions disposés, il faut croire, à ne nous laisser crever ni les uns. ni les autres, et successivement une demi-douzaine de coups de pied étant venu frapper sans effet le point de jonction des deux battants :

– Mais, foutre, ouvrez donc ! hurla-t-il. Vous êtes donc le dernier des couards comme vous êtes le dernier des muffles, le dernier des salopiaux et la dernière des canailles !

Ce que j’avais redouté arrivait : toute la maison s’éveillait ; sur le carré, des portes s’ouvraient une à une, des gens s’interrogeaient entre eux, tandis que des hauteurs sonores de l’escalier, une voix lançait par dessus la rampe :

– Est-ce que ça ne va pas finir, cette vie là ? On ne peut pas dormir, ici.

Alors, Margot, toujours sanglotante, gémit :

– Je t’en supplie, Frédéric, je t’en supplie ! Oh ! mon Dieu, mon dieu ! quel scandale ! Non, Frédéric, laisse-le, c’est assez, je ne veux plus.

Mais comme de juste, ce fut contre elle qu’il se retourna.

Il l’envoya coucher dans les grandes largeurs :

– Tu m’embêtes, toi, fous-moi la paix ! Et puis d’abord, quoi ? qu est-ce que c’est ? Il y a des messieurs qui ne sont pas contents ? Ils n’ont qu’à venir me le dire. D’ailleurs, c’est bien simple, tu vas voir !

Il en était venu à ce point de la rage où l’exutoire est obligé : être ou chose, quel soit-il.

– Frédéric ! supplia Margot ; Frédéric !

Frédéric n’écoutait plus, se refusait à rien savoir.

Je l’entendis sortir sur son seuil, puis demander :

– Eh bien, quoi ? Est-ce que ça vous regarde ? qu’est-ce que vous fichez-là, tas de gourdes ? Allez donc vous recoucher et plus vite que ça ! Je vous demande un peu de quoi ils se mêlent ces (ces mêlent) daims-là !

Ainsi prises par le sentiment, il me parut que les « gourdes » susdites n’insistaient pas plus que de raison : de même qu’elles s’étalent ouvertes, toutes les portes, l’une après l’autre, se refermèrent, et Frédéric rentra, un peu calmé, ayant rejeté le trop plein de sa bile.

Il me cria :

– Quant à vous, espèce de goujat imbécile, vous avez beau faire le mort, vous n’y couperez pas demain matin ; nous réglerons ce compte-là, soyez tranquille.

Et, sur ce mot, l’incident fut clôturé.

Pendant un bon quart d’heure encore, la conversation continua de l’autre côté de la cloison ; des phrases qui ne m’arrivaient qu’à demi, déchiquetées, amputées de leurs queues ou de leurs têtes :

– Tu vu !… pèce de salaud-là !… gre de muffle, sale cochon !… flanquerai mon pied au derrière demain, une belle affaire !… t’un peu raide, ça, par exemple !

Enfin, la ligne de lumière que je voyais filtrer sous la porte s’éteignit, et tout retomba dans le silence ; sur quoi, m’étant vêtu sans bruit, je pris mes bottes par les tirants et montai réveiller Aubry, qui vint m’ouvrir en bannière.

Je lui dis :

– Nous fichons le camp, habille-toi.

Il n’y était pas du tout, brutalement arraché au plus fort de son somme.

Il demeura un instant sans parler, puis il demanda :

– C’est toi, Georges ?

– Mais oui, dis-je, tu le vois bien. Allons, mon vieux ; oust, lève-toi ; il faut que nous soyons dehors dans dix minutes.

J’avais allumé une bougie.

Je ramassai et lui tendis ses chaussettes, qu’il prit sans paraître comprendre ce qu’il faisait, puis je lui avançai une chaise.

Il s’y assit, et, machinalement, se mit à se frotter les genoux, regardant le mur, devant lui, d’un œil gonflé et stupide, qui ne voyait rien.

– Eh bien, voyons, tu ne m’entends-pas ? dépêche-toi.

Il se décida, passa lentement ses chaussettes et étendit le bras sans rien dire.

– Qu’est-ce que tu veux ?

– Mon… mon… machin.

– Quel machin ?

– Mon… chose, tu sais bien !.. je dors, nom de Dieu !.. Mon pantalon !

Une fois culotté, il se leva, vint à sa cuvette qu’il emplit et se débarbouilla en silence.

J’attendais, assis sur le lit, feuilletant un indicateur de chemins de fer.

Je murmurai :

– Bon, ça va bien ; il y a un train à trois heures sept.

Il se retourna :

– Tu dis ?

– Je dis que nous avons un train dans trois quarts d’heure.

Il répéta :

– Dans trois quarts d’heure….

ajouta même :

– Tant mieux !

sans savoir pourquoi, et seulement alors, brusquement, songea à me demander ce qui se passait.

– Oh, répondis-je, je te conterai cela dans le train. J’ai eu avec un voisin de chambre une affaire bête comme une oie et qu’il serait trop long de t’expliquer, voilà tout.

– Ah ! fit-il, très indifférent.

Le pauvre diable dormait debout, tenait à peine sur ses jambes.

L’œil en dedans, battant des paupières devant la flamme de la bougie, il cherchait d’une main incertaine son faux-col qu’il avait sous le nez.

D’une voix empâtée de sommeil, il proposa cependant :

– Si c’est un type qui t’embête… on pourrait lui casser la gueule.

– Eh ! m’écriai-je, ne t’occupes donc pas de cela ! S’il m’eût plu de casser la figure à ce monsieur, je la lui eusse cassée sans toi et il y a beau temps que ce serait fait. Achève de t’habiller et viens, c’est tout ce que je te demande.

Je dus lui nouer sa cravate et lui tendre les manches de son pardessus. De même, sa toilette achevée, je me chargeai de sa valise, et, ainsi flanqué de deux sacs, comme un simple âne de moulin :

– Nous y sommes ? Eh bien, en route !

J’ouvris la marche.

Bernard, son bougeoir à la main, descendait sur mes talons.

Je lui soufflai :

– Surtout, tiens-toi bien à la rampe.

J’avais un trac de tous les diables que, le pied venant à lui manquer, il ne s’écroulât bruyamment et ne jetât, pour la seconde fois de la nuit, le bouleversement dans l’hôtel ; mais grâce à Dieu il n’en fut rien, et la descente s’accomplit sans accroc.

Ensuite, ce fut le tour du garçon, avec lequel je dus presque me battre pour arriver à me faire comprendre, donner mon compte, tirer le cordon et indiquer le chemin de la gare que nous atteignîmes enfin, après vingt-cinq minutes de marche sous la pluie, juste à temps pour sauter dans le train au passage.

Le moment de l’exécution était venu.

L’époux de Margot, que la course et la douche avaient tout de même réveillé, se calla les mains sur les cuisses et demanda :

– Avec tout ça, j’en suis toujours au même point, moi. C’est insensé, une histoire pareille ! Tu t’es disputé ? battu ? quoi ?

Je songeai d’abord à lui lâcher aux jambes le premier conte à dormir debout qui me fût passé par la cervelle, mais les multiples émotions de cette nuit accidentée, ayant pas mal rogné les ailes à ma faculté d’improvisation, j’empoignai tout bêtement le taureau par les cornes et narrai l’aventure telle qu’elle s’était passée, au nom près, naturellement.

Bernard, non moins naturellement, trouva l’histoire excellente et s’en égaya très fort à mes dépens, fâché seulement de n’en point connaître l’héroïne, dont il me soupçonnait sourdement, disait-il, de vouloir lui taire le nom pour faire de la cachotterie.

Je dus lui jurer sur l’honnear qu’elle n’était pas la femme d’un camarade commun, et même me ficher en colère pour parvenir à l’en convaincre.

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