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Chapitre 4

A trois ou quatre mois de là, sa femme se trouvant de passage à Paris, Bernard Aubry me pria à dîner.
Je me rendis à l’invitation et je trouvai, déjà installé au salon et se levant à mon entrée, un capitaine de hussards en tenue, qui me fut présenté sous le nom de M. Robert de Villènes. Il me tendit immédiatement la main avec une aisance gracieuse, sentant d’une lieue l’homme aimable et le gentilhomme accompli.

La tête et les manières me revenaient assez, mais cette diable de culotte rouge, en éveillant dans mon esprit je ne sais quel lointain souvenir, de pantalon, également rouge, entrevu sur un bras de fauteuil par un entrebâillement de porte, me taquinait in petto.

Je saisis donc à la volée une occasion qui se présenta d’emmener Bernard dans un coin et de lui demander à mi-voix :

– Qui est ce monsieur et depuis quand le connais-tu ?

– D’aujourd’hui même, dit-il. C’est un officier que ma femme voit quelquefois en province, chez sa tante. Venu en permission de huit jours à Paris, il a été assez aimable pour venir saluer Margot, et je n’ai cru pouvoir mieux faire que de le garder à dîner. Il est charmant ce garçon-là, n’est-ce pas ?

– Tout à fait charmant, répondis-je.

J’étais fixé ou à peu près.

Le dîner fut cordial et gai.

M. de Villènes s’y montra à la fois homme du monde et homme d’esprit, excellant dans l’art difficile de tenir le crachoir tout ensemble avec brio et discrétion.

Il fît des mots, conta de plaisantes anecdotes, parut se divertir vivement aux facéties toujours lourdes et souvent salées de notre hôte, tout en évitant, cependant, d’y riposter sur le même ton, ce dont je lui sus le meilleur gré et concluai tout à l’honneur de son esprit, ainsi que de son savoir-vivre.

En sa qualité d’invité, il faisait à Margot une cour délicate, correcte et de bonne compagnie, mêlée de cette pointe d’imperceptible impertinence qu’apportent toujours en ces sortes de choses les hommes dits à bonnes fortunes.

Même à un brusque et silencieux mouvement que je vis s’opérer sous la table en me penchant pour ramasser ma serviette, je compris qu’il avait poussé la galanterie jusqu’à lui saisir une jambe entre ses genoux, mais ce n’était là qu’un détail. Au résumé un vrai charmeur, exquis en son rôle de coq dont on ne trouble pas les expansions intimes par de brutales et ridicules irruptions, et que j’eusse, ma foi, jugé irréprochable, sans ce besoin d’apporter son linge sale pour le laver tranquillement, sous le toit hospitalier du mari.

· · ·

– Et à propos, mon capitaine, demanda brusquement celui-ci, où êtes-vous en garnison ?

– A Arles, dit M. de Villènes.

Je pensai en moi-même :

– Ça y est !

Mais Bernard, lui, poussa une exclamation.

– Vous connaissez ? fit l’officier surpris.

L’autre reprit :

– Mon Dieu, je connais sans connaître !

Et, riant bêtement :

– Il faut vous dire que j’ai traversé cette ville dans de si étranges circonstances !…

– Bah ! s’écria M. de Villènes, lequel, flairant une histoire, ébauchait déjà son sourire d’homme systématiquement aimable.

Au mot d’étranges circonstances, le sang ne m’avait fait qu’un tour.

Un plat d’épinards au jus occupait le centre de la table : j’eus la vision d’un pied énorme s’y abattant jusqu’aux chevilles et y pataugeant à plaisir !

Je frappai d’un léger coup de botte le mollet de Bernard Aubry, qui se borna à retirer sa jambe et tranquillement continua :

– Ce brave Lahrier me fait des signes désespérés pour me décider à me taire, et, en somme, je comprends cela, l’histoire n’étant pas des plus flatteuses pour lui, mais vraiment elle vaut la peine d’être contée et ce serait dommage de la perdre.

– D’autant plus, ajouta gracieusement l’officier, que s’il s’agit de choses d’amour, monsieur y met de la fausse honte. Quel est l’homme auquel, en sa vie, les femmes n’ont pas fait jouer une fois un rôle plus ou moins absurde ?

– C’est évident ! fît Bernard, le capitaine a raison ! Allons, mon vieux Georges, sans rancune ; nous sommes entre nous, sacristi !

Et là-dessus, sans même attendre un mot de réponse :

– Figurez-vous, continua-t-il, qu’au mois de septembre et d’octobre… — Quand était-ce au juste, Lahrier ? — D’ailleurs, ça n’a pas d’importance ! Figurez-vous….

Je n’entendais plus rien, littéralement abêti ; roulant mes pupilles dilatées, de Margot à M. de Villènes et de M. de Villènes à Margot.

Celle-ci était devenue toute blanche, suivait chaque geste du conteur avec une fixité hagarde, — terriblement inquiète, au fond, pas très sûre qu’elle n’était pas dupe d’une effroyable mystification et que quelque grave dénouement ne couronnerait pas tout à l’heure cette grotesque turlupinade.

L’amant, lui, pleinement édifié sur l’épaisse stupidité du personnage, ne bronchait pas, payait d’un toupet infernal, saluait même au passage, d’un léger hochement de tête ou d’un ricanement approbatif, les détails saillants du récit, cependant que Bernard Aubry, dans le ravissement de son âme, allait comme un cheval échappé, faisait le fin et le spirituel, relevait le piquant des faits de délicates et agréables broderies, s’étendait sur les points scabreux, que c’en était un vrai plaisir !

L’histoire n’obtint qu’un demi-succès, mais jeta un froid non douteux.

– Elle est bonne, dit le capitaine par pur acquit de politesse.

Aubry, légèrement étonné, ayant compté sur plus d’effet, insista :

– N’est-ce pas, elle est bonne ?

Puis, se tournant vers sa femme :

– Qu’est-ce que tu en dis, Margot ?

– Je dis, fit sèchement Margot, que je ne trouve l’histoire ni drôle ni convenable.

Lui, stupéfait, la regardait.

Mais brusquement :

– Sacré nom de Dieu, hurla-t-il, qu’est-ce que tu viens nous chanter là ? Pas convenable ! pas convenable ! On n’a pas idée de ça, ma parole d’honneur ! Celle-là est raide, par exemple !

M. de Villènes, souriant, lui toucha le poignet, et il eut un

– Chut ! chut !

de conciliation.

– Eh non, mon cher, vous ne savez pas, continua Aubry furieux ; toujours la même histoire, parbleu, l’éternel esprit de contradiction, le besoin de m’embêter quant même ! Cré nom de Dieu, j’en ai assez. Je finirai par foutre le camp !

Il abattait d’énormes coups de poing sur la table, pris d’une colère bleue d’homme vexé qui ne supporte pas le poids de sa veste.

Et il en eut pour dix minutes, déclarant que son intérieur était devenu impossible, accusant la province de lui avoir changé sa femme d’en avoir fait une prude, une bigote et une oie, et s’en prenant à tout le monde, à la tante Nathalie, aux jésuites, est-ce que je sais ?

A la fin, cependant, il se calma un peu, et Margot ayant fait apporter le dessert, on changea de conversation.

Vers minuit, nous prîmes congé, M. de Villènes et moi, et côte à côte, dans la rue, nous fîmes quelques pas sans rien dire.

Mais, comme nous avions atteint l’angle du boulevard et de la rue Laffitte, et que je me disposais à lui souhaiter le bonsoir, il prononça à brûle-pourpoint :

– C’est égal, l’histoire est cocasse tout de même !

Je fis l’ingénu :

– Quelle histoire ?

– Eh ! la vôtre, mon cher monsieur ; vous savez bien ce que je veux dire.

Et, très nettement :

– Allons, fit-il, dites la vérité : vous l’avez reconnue, cette dame ?

– Ma foi, dis-je, je n’en sais rien, et c’est là une question que, vraisemblablement, nous ne nous sommes jamais posée, elle ni moi. Pourquoi nous serions-nous reconnus ? Nous y avons si peu d’intérêt l’un et l’autre !

Il réfléchit :

– C’est vrai, dit-il. – De quel côté allez-vous ?

– A Montmartre !

– Ah ! moi, à Montrouge.

– En ce cas, au plaisir de vous revoir.

– Monsieur, le plaisir sera pour moi. Enchanté d’avoir fait votre connaissance.

Il tira à hue, moi à dia, et nous rentrâmes chacun chez nous.

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