‹ Les femmes d’amisChapitre 13 sur 24 · Chapitre 1

Chapitre 1

Ce fut vers la fin de mars que j’insultai Henriette, exposa simplement le peintre Fabrice, qui coupa court à toute espèce de préambule. J’ai gardé le souvenir précis de cette date, parce que je me vois encore, le jour où l’événement arriva, brossant fiévreusement les bords de mon Mécène, avec deux mètres carrés de toile blanche devant moi et quarante-huit heures pour finir.

Cette Henriette était la femme d’un médecin qui m’avait, à force de soins, de dévouement et de talent, arraché à une mort probable, et dont je n’avais cru pouvoir mieux reconnaître les bons offices, qu’en le faisant éperdument cocu : petite canaillerie dont je me trouvai au mieux, et qui, en somme, n’eut d’autre effet que de resserrer plus étroitement les liens d’extrême amitié qui nous unissaient l’un à l’autre, lui et moi.

Comment le roman s’était formé, c’est bien ce qui vous importe le moins. Ç’avait été, dans toute sa banalité, l’éternelle histoire amoureuse à laquelle, plus ou moins de fois, nous avons tous été mêlés. La femme était charmante et jeune ; je mourais d’envie de l’avoir, elle ne voulait pas, je voulais ; un jour elle a bien voulu : voilà toute l’affaire en un mot.

Et une rude affaire, vous savez !

Mes enfants, un morceau de roi ! un vrai amour de petite femme, grosse comme le poing et grasse à point ; des dents de louve, le nez retroussé d’une chiquenaude, les joues rebondies en feuilles de rose, et des yeux de jeune chat, ravissants, de ces yeux couleur de pervenche où la pupille se noie dans l’ombre de l’iris.

Notez qu’elle posait comme un ange ! comprenant le mouvement à donner mieux que n’importe quel modèle de profession et capable de garder la pose trois quarts d’heure sans désemparer : à cause de quoi elle m’était souvent très précieuse. Vous comprenez, n’est-ce pas, comme c’était chic pour moi d’avoir toujours un modèle de nu sous la main, et un modèle exceptionnel, je le répète, exceptionnel d’intelligence, de patience et de bonne volonté… sans parler des hanches et des cuisses, qui étaient pures comme l’antique.

Nom d’un chien, quelle charmante maîtresse ! Je veux être pendu si je n’ai pas fait mon deuil de jamais retrouver sa pareille, le jour où son gêneur de mari imagina de décamper et de s’en aller planter la tente conjugale dans je ne sais quel trou de province !

Henriette avait un défaut, par exemple, oh ! mais, là, un sale défaut : une susceptibilité outrée, puérile, toujours en éveil — le point d’honneur ridiculement chatouilleux des femmes qui n’ont failli qu’une fois, et qui ont gardé dans la faute la foi en leur honnêteté.

Dieu sait si quelqu’un, plus que moi, croyait à l’honnêteté d’Henriette !

N’importe ; il paraît que je passais ma vie à lui donner toutes les preuves du contraire, à l’abreuver d’humiliations, à la blesser au plus sensible de sa fierté, par de petites attaques sournoises, pleines de sous-entendus perfides et d’allusions malicieuses, si bien que, pour un mot, pour un geste, pour un rien, crac, mon Henriette changeait de couleur, pinçait les lèvres, ricanait, et commençait de mâchonner entre ses dents des tas de mea culpa ironiques et amers.

C’était tellement imbécile que je ne prenais même pas la peine de me justifier, je haussais les épaules et j’attendais que ça passe.

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