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Chapitre 2

Un jour que nous étions tout seuls à l’atelier, moi terminant ma grande machine du Salon avec l’inquiétude énervée de l’homme qui compte les minutes, elle, travaillant derrière moi à je ne sais quel ouvrage de femme, il arriva qu’elle me posa une question à laquelle je fis une réponse.

Qu’entendit-elle, que comprit-elle, je n’en sais rien, mais toujours est-il qu’elle se leva, et de cet air de grande dame outragée qu’elle affectait dans les circonstances solennelles :

– Très bien, dit-elle, tu m’insultes, maintenant.

C’était là un genre de surprise auquel j’étais habitué.

J’avoue cependant que, cette fois, je me sentis monter au front une sueur d’ahurissement.

Je me retournai sur ma chaise, ma pipe dans une main, ma palette dans l’autre.

Henriette, debout, blanche comme un linge, enroulait précipitamment entre ses doigts une longue bande d’un tricotage bleu, dont on voyait dépasser à chaque bout la pointe effilée d’une aiguille de buis.

Elle enfouit le tout dans sa poche, prit son chapeau et vint s’en coiffer devant la glace.

Alors seulement la parole me revint.

Je hurlai :

– Moi ?… Je t’ai insultée ?

Elle ne daigna pas me répondre, les dents serrées sur l’épingle de son chapeau.

Fiévreuse, rageuse, les bras en l’air, elle se noua derrière la nuque les bouts flottants de sa voilette, après quoi elle fit volte-face et se dirigea vers la porte.

Moi, je sautai sur la serrure que je fermai à double tour.

– C’est trop fort, par exemple ! Tu ne sortiras pas !

– Donne-moi la clef, dit Henriette.

Je dis :

– Non !

et je lui tournai le dos, mais Henriette, simplement, reprit :

– Je te dis de me donner la clef.

Je la regardai.

Dure, froide, hautaine, elle tendait sa main gantée, dans la simple et calme assurance de son inexorable entêtement.

Je me sentis faiblir, j’hésitai, je tourmentai, au fond de ma poche, la clef, que je venais prudemment d’y enfouir, quand tout à coup, lasse d’attendre, Henriette courut à la fenêtre et l’ouvrit :

– Donne-moi la clef, ou je crie !

Je refoulai le flot de sang qui commençait à me monter aux yeux, et, avec une extrême douceur :

– Henriette, lui dis-je, au nom de ta mère, au nom de ton fils, au nom de ton Dieu, au nom de ce que tu as au monde de plus cher et de plus sacré, je te supplie de m’écouter cinq minutes, tu m’entends bien, cinq minutes ! pas une de plus, pas une de moins. Si, au bout de ce temps, je ne t’ai pas convaincue, hé bien, je te rendrai la clef, et tu feras ce que tu voudras.

Henriette trépigna d’agacement.

Elle eut un lent haussement d’épaules, leva les yeux au plafond comme pour en appeler à lui de son angélique patience, et, finalement, se laissa tomber dans l’angle du canapé-sofa qui bordait le fond de l’atelier.

Là, elle se croisa les bras, se jeta une jambe par-dessus l’autre, et parut prête à m’écouter. Je m’assis auprès d’elle et lui parlai comme suit :

– « En vérité, Henriette, il y a des moments où je me demande si tu es folle, ou si c’est moi qui n’y suis plus. A chaque instant, pour un oui, pour un non, te voilà partie, emballée, montée comme une soupe au lait ; tu comprends que ce n’est pas sérieux et qu’il faut que nous en finissions une fois pour toutes avee cette petite plaisanterie.

« Pour qui me prends-tu, à la fin, avec tes histoires d’insultes, et quel homme crois-tu donc que je sois ?

« T’insulter ? A propos de quoi ? et pourquoi faire ?

« Est-ce que j’ai l’ombre d’un reproche à t’adresser, moi ?

« Est-ce que tu m’as fait quelque chose, hormis te prodiguer à moi avec toute l’abnégation et tout le désintéressement dont tu es capable ?

« Mais c’est à crever de rire, ma parole d’honneur !

« Ma chère amie, pars donc bien de ce principe que je ne suis ni assez enfant pour m’aller amuser à de niaises taquineries, ni assez bête pour t’aller attaquer froidement au plus sensible d’une susceptibilité déjà ombrageuse par elle-même et que ta situation vis-à-vis de moi n’est naturellement pas faite pour amortir. J’ai au contraire la prétention de t’avoir, en tout et partout, traitée pour ce que tu es : c’est-à-dire pour une bonne et honnête petite femme, digne, non seulement de l’affection, mais aussi de l’estime profonde et des égards d’un honnête homme.

« Non, mais qu’est-ce que tu veux, c’est une monomanie ; tu es poursuivie de l’idée que je te considère comme la dernière des filles, parce que tu as un amant, et que cet amant, c’est moi.

« Cette ridicule comédie, que tu nous fais jouer aujourd’hui, ce n’est pas une fois déjà que nous l’avons jouée, mais c’est dix fois ! mais c’est vingt fois ! mais c’est cent fois ! Quelque chose que je fasse ou que je dise, tu l’interprètes, non seulement à faux, mais à mal ; il semble que tu n’aies pas au monde un ennemi plus acharné et plus féroce que le pauvre diable auquel tu as bien voulu faire l’immense joie et l’immense honneur de te donner : c’est désespérant, tu admettras !

« Voyons, Henriette, sois raisonnable ! Tâche d’ouvrir un peu les yeux, de voir, les choses pour ce qu’elles sont, et de ne plus m’insulter moi-même, à tout bout de champ, par des accusations telles, que si elles étaient justifiées au centième, elles suffiraient déjà à faire de moi un imbécile ou un méchant homme. »

Henriette n’avait point bougé.

Elle demeura impassible, l’œil fixé sur une fêlure du plafond, dans l’attitude parfaitement désintéressée d’une personne qui se trouve mêlée à la conversation de deux tiers et qui affecte de s’en tenir à l’écart.

Je repris :

– Je viens de m’adresser à la femme de cœur, je vais maintenant parler à la femme d’esprit ; j’espère que je serai plus heureux.

« Ma chère Henriette, comme j’ai eu l’honneur de te le dire, nous n’en sommes malheureusement pas au coup d’essai.

« Dieu seul pourrait dire combien de fois j’ai dû lâcher mon appui-main et ma palette pour me lancer à ta poursuite, à travers l’escalier de cette même maison que tu menaces encore de quitter aujourd’hui — pourquoi ? on n’en sait rien !

« Les premiers temps, c’était tout plaisir, parbleu, je te rattrapais à l’étage au-dessous et te ramenais à l’atelier avec les honneurs de la guerre.

« Puis, je me suis borné à te guetter par la fenêtre et à attendre, pour te rejoindre, que tu aies tourné le coin de la rue ; puis, j’ai attendu au lendemain pour m’aller mettre sur ta route ; puis je ne t’ai plus rejointe ni attendue du tout, te rappelant simplement d’une lettre — au reçu de laquelle tu te hâtais d’accourir, d’ailleurs. Car tu n’est ni rancunière ni méchante, tu as les nerfs bêtes, voilà tout.

« Mais enfin le moment est venu où je ne t’ai même plus écrit, où je t’ai laissée à ton malheureux sort et à tes tardives réflexions ; on se lasse à la fin, tu comprends ; et alors, ma chère Henriette, il a bien fallu que tu reviennes, que tu reviennes de toi-même, sous le premier prétexte imbécile venu, une voilette ou un mouchoir oublié, sachant fort bien qu’une fois là, je ne te laisserais plus repartir.

« Hé bien, ma chère amie, prends garde ; cette fois-ci tu n’oublies rien, ni un mouchoir, ni une épingle, ni une allumette, ni une feuille de papier.

« Or, tu ne serais pas femme si tu poussais la bonne foi jusqu’à me revenir purement et simplement parce que ton cœur te l’aurait commandé et que tu te serais dit cette chose, si profondément vraie pourtant, que je serais encore trop heureux de te revoir et de te ravoir. Non, il te faudra ton entrée, ta petite entrée à sensation, et cette petite entrée, tu ne la trouveras pas, parce que, je te le répète, tu n’oublies ni une allumette ni une épingle. D’où je conclus que tu te fermes irrévocablement la porte de cet atelier, si, en dépit de ces justes représentations, tu te détermines à la franchir.

« Henriette, mon enfant chérie, ma chère mignonne, je te jure que tu t’es trompée, que les oreilles t’ont corné, que je t’ai dit la chose la plus simple et la moins offensante du monde ; et, au surplus, si ces serments ne te suffisent pas, Henriette, je te demande pardon, je te demande pardon à genoux — non pour ce que j’ai dit, puisque j’ai rien dit, — mais pour ce que tu as entendu.

Et je me tus, attendant l’effet de ma petite improvisation.

– Tu as fini ? dit Henriette, tu es content ? je t’ai laissé parler ? Eh bien ! donne-moi la clef, maintenant.

Moi, là-dessus, la colère me prit, une de ces colères d’hommes gros, qui prennent à la gorge et aux yeux, vous aveuglent et vous étranglent.

Je poussai la clef entre les doigts d’Henriette :

– Va-t’en ! sors d’ici ! Fous-moi le camp !

Henriette se dressa, abasourdie, épouvantée.

Je la suivis jusqu’à la porte, que je lui jetai bruyamment dans le dos, puis je me livrai, à travers l’atelier, à une promenade de lion en cage, suant, suffoquant, crachant ma rage :

– Ah ! nom de Dieu ! Ah ! nom de Dieu ! Ah ! la misérable, la misérable !

J’en eus pour dix bonnes minutes à digérer mon exaspération.

Enfin j’avalai coup sur coup deux ou trois petits verres de cognac, qui me rendirent un peu de sang-froid, et je pus me remettre au travail.

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