Chapitre 3
Quatre jours entiers s’écoulèrent sans que j’entendisse parler d’Henriette.
Mon Mécène, complètement achevé, attendait maintenant la décision de ses juges, le nez tourné aux murailles du Salon ; mais la fatigue des dernières séances m’avait tellement dégoûté de cette grande bête de toile, sur laquelle, depuis près de six mois, je trimais et suais sang et eau, que je me trouvais payé de mes peines par la seule satisfaction d’être enfin dépoisonhé d’elle.
A l’activité fiévreuse de la veille, avait brusquement succédé un abattement général de tout l’être, une espèce d’avachissement intellectuel qui me tenait, des heures entières, cloué aux coussins du sofa, sans en mouvement, sans une pensée, sans un rêve, ayant gardé juste assez d’énergie pour débourrer ma pipe et la rebourrer ensuite.
Dire qu’Henriette ne me manquait pas, si ! Elle me manquait certainement, plus même que je ne l’aurais cru ; mais, outre que je sentais, pour elle, l’impérieuse nécessité d’une bonne leçon, j’avoue que je prenais le plus vif intérêt à connaître par quel prodige, prise qu’elle était en l’envie de revenir et le manque complet, absolu, de tout prétexte à rentrée, elle se tirerait de ce mauvais pas.
Et je me creusais la tête, pensant :
– Que diable va-t-elle inventer ? Qu’est-ce quelle rêve ? Qu’est-ce qu’elle mijote ? Ah ! tête d’oiseau, sotte, dinde, te voilà contente maintenant, avec ta stupide dignité ! Rage donc, ma fille, rage donc !
Une fois que je jetai un coup d’œil par la fenêtre, je l’aperçus, passant sur le trottoir en face, marchant fièrement, très vite, sans lever les yeux, et je me sentis envahi d’une telle commisération, que je dus me retenir à toute ma volonté pour ne pas lui courir sus, la rattraper par un bras et lui dire :
– Allons, c’est bon, tu as été assez malheureuse comme ça. Reviens et n’en parlons plus !
Je me contins, cependant, je tins bon et j’attendis paisiblement les événements, m’abstenant même de sortir, sachant fort bien que je n’eusse pas fait dix pas sans me jeter dans elle au détour d’une rue.
Le matin du cinquième jour, comme, un peu remis en humeur de travail, je posais sur une toile blanche une première indication à la craie, la porte s’ouvrit brusquement.
Je regardai.
C’était Henriette.
Elle entra comme un coup de vent, traversa tout l’atelier sans me jeter un regard ni un mot, prit une chaise, grimpa dessus, et, d’une panoplie d’armes qui décorait le mur, elle détacha… un yatagan !
Je jetai un cri d’admiration ! Elle avait trouvé son entrée !
Ce n’avait pas été sans peine, mais enfin elle l’avait trouvée.
Ma première idée, je l’avoue, fut de la lui faire manquer en la laissant purement et simplement agir, mais je réfléchis qu’aussi bien ce pouvait n’être pas malin ; Henriette étant capable de se passer dans le cœur tous les yatagans de la création plutôt que d’en avoir le démenti.
Un mien ami proférait un jour devant moi cet axiome d’une haute portée philosophique : « Ne défions jamais les femmes ni les fous ! » paroles dont je crus prudent de ne point mettre la profondeur à l’épreuve.
Je sautai donc sur l’arme que j’empoignai par le fourreau.
– Allons, voyons, ne fais pas la bête.
– Laisse-moi tranquille, exclama Henriette, laisse-moi tranquille, je veux mourir ! j’en ai assez de cette existence-là ! je te dis que je veux mourir, laisse-moi tranquille !
Elle était toujours sur sa chaise, cramponnée des deux mains à la poignée de l’arme. Nous tirions chacun par un bout ; le yatagan, rouillé dans sa gaine, résistait.
Brusquement il céda.
Tiraillée du haut en bas, la lame jaillit hors du fourreau, et Henriette, prise à l’improviste, s’envoya en plein nez le plus joli coup de poing qui se soit jamais abattu dans la figure d’une entêtée.
Ce fut toute une inondation, de sang d’abord, de larmes ensuite !
Passée du tragique au grotesque, désespérée, inconsolable, Henriette suffoquait au-dessus de la cuvette, avec de gros hoquets de désespoir, qui secouaient sa pauvre petite taille comme un prunier sous une bourrasque.
Elle sanglotait :
– Je me tuerai, va ! je me tuerai ! je me suis manquée cette fois-ci, mais une autre fois, tu verras !
– Mais oui, répondis-je, mais oui, c’est une affaire entendue, tu te tueras ; … mouche donc ton nez.
· · ·
A cinq ou six jours de là, comme la paix était ratifiée, je me hasardai à demander à Henriette :
– Enfin, dis-moi donc un petit peu ce que tu avais entendu, l’autre jour ?
– Ah ! fit Henriette, qui devint grave, ne reviens jamais là-dessus !
Je dis :
– Ah ! très bien, très bien.
Et je jugeai intelligent de ne pas insister davantage.
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