‹ Les femmes d’amisChapitre 17 sur 24 · Chapitre 1

Chapitre 1

Moi, dit Trielle quand son tour fut venu, ce ne fut pas avec le mari que j’échangeai des coups d’épée, mais bel et bien avec le fils, un polisson de dix-huit ans, que j’avais connu en bourrelet, que j’avais tenu sur mes genoux et bourré de sucre d’orge dans le Palais-Royal. Ah, ce fut une drôle d’histoire, à peine vraisemblable, ma foi. Je venais de rompre avec la mère, las d’une existence de querelles et de perpétuelles chamailleries, et je soufflais encore d’éreintement comme un cheval qui a fourni une trop longue course, quand l’enfant me tomba à son tour sur les bras, trouvant sans doute que le droit au repos ne m’était pas suffisamment acquis par seize années de purgatoire.

Il n’y eut qu’un cri :

– Seize années !

Trielle sourit :

– Mon Dieu oui ; seize années. Cette petite plaisanterie n’avait pas duré moins.

– Ah çà mais, demanda Fabrice, tu l’avais donc connue en nourrice, cette femme ?

– Non, reprit-il, pas tout à fait, mais enfin je sortais de collège ; j’avais dix-huit ans, j’en ai trente-cinq aujourd’hui, or, dix-huit et seize font trente-quatre, vous voyez que c’est encore récent.

Ah ! j’ai eu le temps d’en voir de grises ! Seize ans, ce n’est pas un jour, ça, et il faut y avoir passé, passé soi-même, pour bien savoir ce qu’une liaison de cette trempe vous réserve de désillusions, de découragements et de tristesses ! J’ai eu mes bonnes heures, parbleu, mais la vie est tellement absurde qu’à peine connaissons-nous, des joies qu’elle nous donne, autre chose que le regret de ne les avoir plus.

Tel que vous me voyez, mes enfauts, j’ai eu ma bonne part de douleurs, allez ; je vous flanque mon billet que j’ai bu le calice et payé de sacrés écots à cette Sainte Misère, patronne de la vie, qui se fait souhaiter sa fête si souvent. Ah ! nom d’un chien, s’il me fallait repasser par les mêmes épreuves d’où je sors, vous verriez, non mais vous verriez si je serais long à en finir. — Garçon, donnez-nous des bocks.

Il y eut un instant de silence.

On demanda :

– Tu as été très malheureux ?

– Excessivement malheureux, dit-il avec le plus grand calme.

– Pourquoi ? est-ce qu’elle te trompait ?

Un dédaigneux haussement d’épaules fut sa réponse.

– Est-ce que tu as senti qu’elle ne t’aimait pas ?

Il regarda fixement dans les yeux, comme s’il eut regardé un fou, celui qui posait cette question ; puis brusquement :

– Elle ? s’exclama-t-il ; elle ne m’aimait pas ? Mais, mon cher, le malheur m’aurait jeté dans la boue à l’autre extrémité du monde, qu’elle serait venue m’y chercher sur les genoux ! J’ai été aimé par cette femme comme jamais plus je ne serai aimé, comme personne, personne, entendez-bien, ne pourrait se vanter de l’avoir été plus. Non, mais qu’est-ce que vous voulez, c’est toujours la même histoire, la même fatalité imbécile de la vie, contre laquelle il n’y a pas à se débattre ; nous avons tous passé par là.

Si je vous disais que cette femme, dont j’ai reçu toutes les preuves de l’amour le plus tendre, le plus pur, le plus ingénu, dont j’ai épuisé tous les dévouements et toutes les abnégations, qui m’eût sacrifié son fils comme elle m’eût sacrifié son sang si je lui avais demandé, je l’ai traitée de fille, je l’ai traitée de catin, je lui ai jeté au nez les noms les plus ignobles, encore bien étonné, seulement, de n’avoir jamais tapé dessus !

Ah ! quand la vie se met à être bête elle l’est bien.

Il ricanait ; un mauvais rire sonnant le faux, où l’on sentait un tas de vieilles rancunes mal éteintes.

Il continua :

– Oh ! au début, ce fut tout plaisir. En avance sur moi de six ans, elle m’aima comme aiment les femmes plus âgées, de cet amour désordonné et fou où il y a de tout à la fois, de la maman et de la grande sœur.

Moi, c’est plus simple encore, je m’étais donné à elle, et vous savez si les gamins savent se donner.

Je vivais d’elle, par elle, pour elle ; j’aurais déjeuné de ses sourires et dîné de l’odeur de ses gants.

Nous nous étions accrochés l’un à l’autre — car je chercherais vainement une expression plus juste — moi à elle avec tout l’essort d’une complète virginité d’âme, elle à moi avec tout l’élan désespéré d’une femme aimante, mal mariée, qui a commencé par se croire perdue et a pleuré pendant quatre ans la triste déception de ses rêves. Et nous allâmes ainsi devant nous, côte à côte, marchant dans une planète à part, superbement dégagés de tout ce qui n’était pas nous, sous l’œil éperdument confiant du mari, une espèce de butor grossier et pas méchant.

Ce fut le meilleur temps de ma vie.

Là-dessus, la guerre arriva, avec elle la nouvelle lugubre des premiers revers, et tout de suite, dans la hâte effroyable de la catastrophe, l’affollement des Parisiens fuyant devant le blocus de leur ville comme devant la petite vérole ou le choléra. Du jour au lendemain les gares débordèrent, les trains se succédèrent sans relâche, emportant au bout du pays des régiments de poltrons empilés.

Moi, une pensée épouvantable m’était venue :

– Oh ! mon Dieu, est-ce qu’ils vont s’en aller eux aussi !

Ils s’en allèrent.

Non pas que le mari fut un lâche : le personnage, pour être pauvre homme, n’avait pas besoin de cette honte, mais enfin il y avait l’enfant, un petit être malportant, chétif, que les misères du siège eussent tué, et qu’il fallait mettre à couvert. Ils partirent donc ; j’étais l’ami de la maison, je dus les mener jusqu’au train et les installer dans le wagon, avec un souhait et un sourire.

J’eus ce courage ; où le puisé-je, je n’en sais rien, mais cependant j’eus ce courage dont le souvenir me donne aujourd’hui le vertige.

Il est vrai qu’une fois à l’air je n’eus que le temps de prendre mon mouchoir et d’y mordre de toutes mes forces, pour ne pas éclater en sanglots dans la rue.

Je passai toute la nuit dehors, battant les quais sous la pluie, transi de froid, voyant les flammes des becs de gaz s’allonger à travers mes larmes, n’osant rentrer par crainte de retrouver chez moi cet arrière-parfum de femme élégante que chacune de ses visites y laissait.

Je restai ainsi deux journées dans ce désespoir fou d’enfant auquel on a pris sa maîtresse, sans seulement une âme amie à qui confier mon chagrin, une épaule où pleurer à l’aise, car j’avais à tel point la religion de mon amour que j’eusse vu comme un sacrilège à en trahir le mystère.

Le troisième jour je reçus une lettre qu’elle avait trouvé le temps de m’écrire en cachette, quatre pages hâtives, désolées, sans un point, sans une virgule, saignantes comme une plaie à vif.

Le lendemain j’en reçus une seconde ; le surlendemain une troisième et ainsi chaque jour de la semaine jusqu’au jour où je ne reçus plus rien, les messages n’arrivant plus, et je me trouvai alors dans la situation du mineur sur qui l’éboulement s’est fait et dont la lampe vient de s’éteindre.

J’abrège.

Le blocus s’acheva, puis ce fut les affaires de la Commune, les fusillades dans les rues, est-ce que je sais ! en tout huit mois, huit mois épouvantables, pendant lesquels j’avais vécu comme une brute, dans une inconsolable douleur et dans une chasteté farouche, sans même savoir si elle était morte ou vivante.

Les balles des Prussiens n’avaient pas voulu de moi : une charité qui me laisse froid, du reste.

A la fin cependant, l’apaisement se fit, les fuyards rentrèrent en masse, la bouche pleine. de reproches et de larmoiements, et moi je me remis à espérer un peu, courant de chez moi chez eux et de chez eux chez moi, et comme ça toute la journée sans autre résultat que de m’aller buter le nez contre des persiennes éternellement closes.

Dire que j’ai fait ce manège-là deux cents fois, c’est me mettre au-dessous de la vérité.

Cette torture prit fin, pourtant.

Un matin on sonna chez moi.

J’allai ouvrir : c’était elle.

Je ne la reconnus d’abord pas à cause de son épaisse voilette et aussi de la déshabitude de la voir qui m’était naturellement venue.

Puis je sentis mon sang qui m’affluait au cœur, j’eus tout juste assez de force et de voix pour lui dire :

– Entre.

Elle entra.

Je poussai la porte derrière elle, et nous restâmes là, face à face, nous regardant éperdument dans le demi-jour du corridor, ne songeant pas même à nous embrasser.

Et brusquement, sans que nous ayons compris comment cela s’était fait, nous nous trouvâmes aux bras l’un de l’autre, les lèvres collées, pleurant à chaudes larmes, avec des sanglots convulsifs où tenait tout l’excès de nos misères passées. Je l’entraînai, elle tomba assise sur mes genoux, prise tout entière dans mon étreinte ; j’en eus pour dix bonnes minutes avant seulement que de songer à lui demander comment elle se portait.

A peine, d’ailleurs, eus-je le temps de la voir, car elle s’était échappée de chez elle, sous je ne sais quel mauvais prétexte ; et, en effet, je m’aperçus quelle était venue sans rien sur elle, les mains nues, avec un méchant chapeau de rien du tout, en petite femme de ménage qui va faire ses provisions.

Je lui dis :

– C’est bon, va, sauve-toi !

Et je la gardai sur moi, cependant, tout à l’éblouissement de l’avoir reconquise, de retrouver, après tant de temps, ses petites pattes, sa coiffure en chien fou, et son sourire de parisienne spirituelle.

Elle revint le lendemain, puis je reçus du mari une lettre m’annonçant leur retour à tous deux, et peu à peu nous reprîmes l’ancien train train de vie, elle toujours folle, audacieuse, se compromettant à plaisir avec ce toupet infernal des femmes qui se savent intelligentes et que l’épaisse lourdeur d’un mari imbécile n’est pas faite pour démonter.

Elle eut alors des bravades insensées, des hardiesses inouïes qui me coupaient bras et jambes, comme de me donner des rendez-vous à quatre heures de l’après-midi à la terrasse du café de la Paix, de monter avec moi en voiture découverte, de se montrer à mon bras au théâtre, aux Champs-Elysées, n’importe où. Je me laissais faire, entraîné, étourdi, me laissant moi-même gagner par cette assurance insolente et à laquelle l’événement venait toujours donner raison.

Quelquefois je lui disais :

– Tu es folle, nom d’un chien ; avec tes manières de te moquer du monde, tu finiras par nous faire pincer.

Mais elle avait un :

– « Bah ! »

qui répondait à tout, avec un petit rire de défi porté à l’humanité tout entière.

Et de fait, pendant plus de deux ans, nous avons promené notre amour au soleil d’un bout à l’autre de Paris, sans que jamais ni elle ni moi nous ayons rencontré un chat.

Il n’y a que les gens en faute pour avoir des chances pareilles.

Et, au surplus, que pouvais-je répondre à une femme qui courait de gaîté de cœur le risque de se perdre, jouait sa réputation et peut-être sa vie pour le seul plaisir de se donner davantage ?

Pauvre petite, je lui dois bien les plus grandes douleurs de ma vie, mais aussi les heures les plus douces, et, en somme, toute la question est de savoir si nous devons garder plus de rancune aux femmes, du mal qu’elles nous auront fait, ou plus de reconnaissance des joies qu’elles nous auront procurées.

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