Chapitre 2
Un beau jour, le mari mourut. J’accueillis avec toute la satisfaction imaginable la disparition d’un monsieur peu intéressant par lui-même, et dont je ne vous cacherai pas que j’étais sourdement jaloux. C’était cependant le plus grand malheur qui pût frapper notre amour, et si je n’en soupçonnais rien sur le moment, je n’en acquis plus tard qu’une preuve plus évidente.
Oh ! le mari, le précieux mari ! le personnage indispensable à la solidité des liaisons adultères, le monsieur qui vous gêne, vous irrite, vous assomme ! l’empêcheur de danser en rond qui fait rater vos rendez-vous, se met dans vos jambes, vous barre le passage, et avec ça entretient chez l’amant le désir toujours frais de la femme, par cela qu’il le contrarie et en modère les élans d’une main guidée par la prudence même !
Hélas, comme je tardai peu à reconnaître l’impérieuse utilité de ce serviteur méconnu !
Car, comme de juste, une fois débarrassé de lui, nous n’eûmes plus qu’une idée en tête : nous débarrasser de l’enfant qui commençait à avoir ses sept ans et dont les grands yeux clairs, fixés parfois sur nous avec d’étranges inquiétudes, ne laissaient pas que de nous gêner singulièrement.
Le parti fut donc vite pris : en quinze jours, la mère lui bâtit son trousseau tandis que je courrais moi-même tous les environs de Paris, à la recherche, d’un pensionnat propre que je finis par dépister entre Sannois et Argenteuil et où le gamin entra, séance tenante, les poches bourrées de pâtisseries.
Et alors, nous demeurâmes seuls, dans un seul à seul absolu et qui eut d’abord pour effet de donner une recrudescence à notre amour.
Nous nous aimâmes et nous nous prîmes comme si jamais encore nous ne nous étions eus, et comme si les quatre ans de liaison que nous avions derrière nos talons n’eussent été pour nous que de longues fiançailles. L’idée d’une possession complète, à laquelle ne venait plus se mêler cette vision odieuse du partage qui tant de fois m’avait poursuivi et hanté, m’avait jeté dans une sorte d’affolement, dans un paroxysme de désir insatiable qu’il me semblait que jamais rien ne pourrait éteindre, et, qu’elle, d’ailleurs, en pleine floraison de sa maturité ardente, laissait s’ébattre tout à (à à) l’aise.
Elle approchait de la trentaine, restée mince et élégante, avec quelques cheveux blancs précoces, et possédant au suprême degré cette coquetterie irritante des Parisiennes de pure race.
Je n’ai jamais connu la pareille pour savoir sauter du lit et mettre ses bas le matin, et aussi bien est-ce là l’une des plus grosses raisons qui font que je ne lui en veux pas, après tout le mal qu’elle m’a fait.
Au fond, voyez-vous, mes enfants, on pardonne toujours tout aux femmes hormis d’avoir les jambes maigres entre les hanches et les jarretières.
Cependant il fallait bien que cette petite fête eût une fin et elle eut une fin en effet, phénomène qui, naturellement, ne s’accomplit pas du jour au lendemain mais qui, au bout du compte, s’accomplit tout de même.
Ça commença par des bêtises, de vagues agacements que d’abord je pris plutôt pour des agaceries, de ces attaques anodines qui ne sont rien et qui ne méritent même pas la peine d’une remarque.
Il y a des heures où les femmes ne sont pas à prendre avec des pincettes, particularité qui échappe quelquefois et pendant un assez long temps aux amants des femmes mariées, parce que ces heures-là, en fines mouches qu’elles sont, c’est aux maris qu’elles les réservent.
D’ailleurs, vu la façon dont elles se terminaient, ces petites piques insignifiantes n’avaient rien que de très supportable et je les acceptai volontiers jusqu’au moment où commençant à m’étonner de leur fréquence, je harponnai ma coupable au passage, l’assis de force sur mon genou et lui demandai entre quatre z’yeux :
– Ah çà, qu’est-ce que tu as, voyons ? Tu deviens impossible depuis quelque temps.
Elle dit :
– Qui ça, moi ? En voilà une idée ! Je ne sais pas ce que tu veux me dire, seulement !
– Très bien, répondis-je, dès l’instant que tu ne sais pas ce que je veux te dire, voilà la question tranchée. Laissons cela et n’en parlons plus.
Et en effet, nous n’en parlâmes plus, car pendant toute la quinzaine qui suivit, elle fut plus chatte et plus charmante que jamais, avec de ces câlineries mièvres qui faisaient d’elle le plus exquis et le plus adorable petit être qu’il soit possible de rêver.
Justement les premiers beaux jours étaient venus, en sorte que nous nous donnions des indigestions de campagne, partant le matin, au saut du lit, pour ne rentrer chez nous que par le dernier train, éreintés d’avoir canoté ou couru toute la journée comme des enfants.
Ce fut une période charmante, qui se prolongea tant qu’il fît beau ; puis, peu à peu, les impatiences un moment dissipées reparurent, les besoins de gronderie pour des riens, pour un objet changé de place ou pour une cigarette éteinte demeurée par mégarde sur un angle de la cheminée.
Tout cela, d’ailleurs, n’était pas grave pour deux sous et j’eusse cru une absurdité d’attacher la moindre importance à de petites mauvaises humeurs momentanées qui s’en allaient comme elles étaient venues, avec un mot ou une caresse.
Je ne songeai à m’émouvoir réellement que quand elle commença à ne plus rendre le baiser, à se laisser embrasser comme par complaisance, avec une bouderie rancunière de femme blessée. Je ne dis rien encore, pourtant, la connaissant pour nerveuse en diable, redoutant avec raison le danger d’une première querelle, et me bornant à hausser les épaules à chaque avertissement nouveau d’une transformation de plus en plus évidente et à laquelle bon gré mal gré je m’obstinais à ne pas vouloir croire.
Et je me creusais la tête à m’efforcer de comprendre, me demandant :
– Mais qu’est-ce qu’elle a ? qu’est-ce que c’est ?
Ce n’était pourtant pas malin à deviner : c’était purement et simplement le caractère impossible de la femme que la passion rassasiée à demi n’était plus de force à dompter, et qui reparaissait lentement, comme reparaît la trame sous une étoffe qui s’use.
Vous n’avez pas la prétention, n’est-ce pas, de m’aller faire résumer en vingt mots le travail de douze années et vous analyser ici, phase par phase, la lente décomposition de cet amour, pétri de larmes, de joies, d’extases, de sanglots !
Cela procéda par nuances insensibles, par graduations insaisissables.
Ce fut d’abord la période du monsieur, qui, flairant une querelle dans l’air et voulant la paix à tout prix, use l’un après l’autre tous les écheveaux de patience dont la providence l’a pourvu, serre les mâchoires, ricane en dedans, oppose toute sa volonté et toute sa force à l’énervement qui le gagne peu à peu, tandis qu’elle, de son côté, visiblement exaspérée, affine les pointes de ses attaques, devient ironique et amère, fait de l’esprit, se venge bruyamment sur les meubles.
Ce fut ensuite la période plus aiguë du monsieur qui bondit subitement de sa chaise, saute sur son chapeau, s’élance dans l’escalier, va prendre un bock, deux bocks, trois bocks, le temps que ses nerfs se détendent ; puis la période plus grave encore du monsieur que la rage a gagné avant qu’il n’ait eu le loisir de gagner lui-même la porte, et qui se met enfin de la partie.
Successivement, je disparus ainsi, une heure, puis deux heures, puis trois heures, puis toute la journée, puis la nuit.
Ah, par exemple, cette fois, la leçon, un peu raide, porta.
Je me rappelle que le lendemain, quand je me décidai enfin à revenir, elle était rendue à la porte avant même que ma clef eût fait le tour du pêne :
– D’où viens-tu ? Qu’est-ce que tu as fait ?
Elle avait le visage retourné, avec les yeux mangés de larmes.
J’eus un haussement d’épaules :
– D’où veux-tu que je vienne ? J’ai couché chez moi, parbleu !
Elle répondit simplement :
– Ah !
Et elle resta une grande minute à me regarder dans les yeux, avec une fixité inquiète.
Ce fut tout.
Pendant quelques jours elle fut souple, douce, charmante, elle retrouva ses anciennes douceurs et ses gamineries enjouées des premiers temps.
Malheureusement ça ne dura pas et un mois ne s’était pas achevé que nous en étions révenus au point de départ.
Nous continuâmes ainsi des mois et des années, menant de front nos amours et nos querelles, dans un continuel ballottement du gris au rose et du rose au gris, nous prenant le matin aux cheveux, pour nous en aller dîner le soir dans quelque cabaret de banlieue d’où nous revenions à la nuit, amoureusement enlacés, comme des amoureux de Schiller.
Trente-six fois nous avions tâté de la rupture et toujours je ne sais qu’elle force nous avait ramenés l’un à l’autre.
J’essayai de tout ; j’eus des absences de quinze jours au bout desquels le premier lassé de nous deux arrivait un matin chez l’autre avec un sourire ou une larme qui scellait le bail d’une nouvelle réconciliation ; je la trompai, je pris des maîtresses, que je flanquais régulièrement à la porte à la fin de la première semaine ; une fois, je songeai à me marier, elle dit tranquillement :
Pourquoi faire ? Tu seras ici quinze jours après.
Et c’était parfaitement exact ; j’y eusse été quinze jours après.
Il semblait que la fatalité nous avait rivés l’un à l’autre, en même temps qu’en nous donnant à tous les deux une nature à peu près identique elle nous animait mutuellement de la force de deux aimants qui se repoussent.
Notez qu’elle m’eût tout sacrifié, comme je vous le disais tout à l’heure, et que si j’en eusse besoin, elle eût volé du pain pour moi. Seulement elle me l’eût flanqué à la figure. C’était comme un besoin chez elle, une nécessité absolue, impérieuse, inexorable de me chercher des discussions à propos de tout et de rien, un mouvement perpétuel de nerfs, quoi.
Ma parole d’honneur j’en suis à me demander si je ne lui eusse pas rendu un peu service en lui flanquant des calottes.
Quelquefois, aux heures d’accalmies, je la prenais doucement sur mes genoux, une main autour de la taille, comme on fait d’un bébé auquel on montre à lire, et je lui faisais de la morale, des représentations très sages, très sensées, qu’elle écoutait avec une gravité extrême, avec un petit air pénitent et contrit de pensionnaire à confesse, en suivant au bout de son pied le mouvement balancé de sa (sa sa) pantoufle.
Elle disait :
– Oui, ah ! je sais bien, je ne suis pas toujours très commode, mais qu’est-ce que tu veux, ça n’est pas de ma faute, il faut me garder comme je suis. Ça ne m’empêche pas de t’aimer bien, tout ça.
Elle n’avait pas pour deux liards de méchanceté, au fond.
Une fois, elle me dit :
– Vois-tu, mon pauvre chat, ce n’est pas bien drôle pour toi, mais il faut en prendre ton parti. Essaye de rompre si tu veux, c’est un courage qui au dernier moment finira toujours par te faire défaut. Il y a trop de larmes centre nous ; nous n’en sortirons jamais.
Elle se trompait ; nous en sortîmes.
q