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Chapitre 3

Nous en sortîmes parce que le jour vint où j’en eus tout de même assez. Déjà, à vingt reprises différentes, je lui avais envoyé sous forme de billets laconiques et à la suite de scènes violentes, le sceau définitif de notre rupture, mais une fois arriva enfin, qui fut la bonne.

Je disparus.

Un mois tout entier s’écoula sans qu’elle ni moi nous nous donnâmes signe de vie, après quoi je reçus une lettre enfantine, écrite en style de cérémonie, dans laquelle elle m’appelait monsieur, et m’assurait de toute sa considération en me priant de passer chez elle pour y recevoir un avis de la plus haute gravité.

Je remis le billet sous son enveloppe et l’envoyai retrouver ses semblables au fond du tiroir aux souvenirs où ils dormaient doucement côte à côte comme les sept frères du Petit Poucet.

Trois jours après ce fut elle-même qui vint.

Je fis dire que j’étais absent et je m’abstins de sortir avant la nuit tombée, ce qui me valut une nouvelle lettre, sincère celle-là, où il était parlé de trente-six choses à la fois, de torts mutuels, de désespoir, d’isolement, toujours sans points et sans virgules.

Je fus troublé ; je vis le moment où j’allais faiblir une fois de plus, d’autant que sitôt éloigné d’elle, les mauvais souvenirs s’effacaient pour ne me plus laisser que la vision mélancolique des bonnes heures qu’elle ne me donnerait plus. Je réfléchis, j’eus ma petite tempête sous un crâne, je fis battre l’un contre l’autre le peu de bon sens que j’avais et cette sentimentalité absurde de collégien dont je n’ai jamais pu me dépêtrer.

Bref, je pris l’énergique parti de m’éloigner et d’aller mettre ma faiblesse en sûreté de l’autre côté de la montagne.

Et c’est alors que je me sauvai en Italie où je demeurai tout l’hiver et une partie du printemps qui suivit.

Quand je revins, c’était fini et bien fini.

Je le compris à la froideur indifférente avec laquelle je parcourus l’une après l’autre les nombreuses lettres qu’elle n’avait cessé de m’adresser pendant le temps de mon absence et que je trouvai à mon retour, accumulées sur ma table de travail.

Je me sentis définitivement dégagé d’elle, arraché enfin à ces mains entre lesquelles j’avais laissé le meilleur de mon existence, à la domination de cette charmeuse étrange qui ne me paraissait déjà plus que comme nous apparaît encore le souvenir doux et un peu vague des morts que nous avons aimés.

Le temps passa ; les jours et les semaines croulèrent sans que j’entendisse plus parler d’elle.

Un jour que je travaillais seul, mon domestique vint entr’ouvrir ma porte et m’annoncer un nom qui me fit tressaillir.

Ce nom, c’était celui du fils.

Je donnai l’ordre de faire entrer et j’allai au-devant du jeune homme, en lui tendant une main qu’il parut ne pas voir.

C’était un garçon pâle et frêle, portant à peine ses dix-huit ans, et en qui je retrouvai tout de suite l’image vivante de la mère, a l’époque où je l’avais connue. L’expression singulière de ses traits me frappa, en même temps que l’air de grande gêne avec lequel il se présentait, et la première idée qui me vint fut qu’il venait me demander un service sans savoir par quel bout s’y prendre.

Je lui dis :

– Assieds-toi, mon cher ; tu es gentil d’être venu.

Puis, comme il demeurait debout :

– Voyons, repris-je, qu’est-ce qu’il y a ? tu as un air solennel ! Je parie que tu as fait des bêtises ; tu t’es fait nettoyer aux cartes, n’est-ce pas, et tu viens t’adresser à moi pour que je te tire d’affaire ? Eh bien, tu as bien fait, parbleu ! combien te faut-il, quinze louis, vingt louis, quoi ?

Mais il m’interrompit d’un geste :

– Non, oh non, merci, ce n’est pas cela.

Je continuai :

– Quoi, alors ? C’est une femme ? Parle ; il ne faut pas te gêner avec moi.

Cette fois encore, il eut un hochement de tête. Je commençai à m’étonner et je le regardai fixement.

A la fin, il se décida, s’assit, et, la tête baissée, avec un regard qui fuyait le mien :

– Monsieur, me dit-il, je viens accomplir auprès de vous, une démarche qui, peut-être, vous paraîtra bizarre, devant laquelle moi-même j’ai hésité longtemps, mais que je crois cependant de mon devoir de ne pas retarder davantage. C’est de ma mère qu’il s’agit.

Etonné de cette conclusion inattendue, je m’inclinai sans répondre, et j’attendis avec le plus vif intérêt la fin de ce petit discours évidemment préparé dans la rue.

Il continua, parlant d’une voix à demi éteinte et que son émotion visible secouait de hoquets par instants.

Tour à tour, il rappela sa toute jeune enfance, la mort de son père, et, tout de suite, son entrée précipitée dans le pensionnat de Sannois où il devait rester dix ans, reclus et presque abandonné, dans une mélancolie que le temps des vacances et les visites de la mère égayaient de rares coups de soleil, tout un poème d’enfance sensible et délaissée, que je connaissais aussi bien que lui.

J’écoutais toujours, silencieux, intrigué, me demandant où diable il voulait en venir, ouvrant des yeux de plus en plus larges à mesure qu’il entrait plus avant dans le récit, se montrait grand garçon déjà et parlait des rêveries étranges qui l’obsédaient pendant le silence et le recueillement des heures d’étude.

Brusquement, il s’interrompit, étouffa dans sa main un léger accès de toux, puis reprit de sa même voix blanche :

– Quand enfin, les etudes achevées, je pus rentrer à la maison, la première chose qui me frappa fut le changement considérable survenu en quelque mois de temps, aussi bien sur le visage même que dans le caractère de ma mère. Lors de mon dernier congé, je l’avais quittée gaie, jolie, presque jeune femme ; je la retrouvai presque vieille, les tempes blanches, avec une expression de tristesse qui me donna une secousse au cœur, car j’ai toujours eu pour ma mère une véritable adoration. Deux ou trois fois je la surpris à pleurer ; je l’interrogeai anxieusement, je n’obtins d’elle que des réponses vagues et des sourires qui m’attristèrent plus encore que ne m’avaient attristé ses larmes. Alors la tête me travailla, je cherchai, je voulus une explication. Et peu à peu, des rapprochements s’opérèrent, des coïncidences singulières, des détails déjà effacés à demi, où vous étiez mêlé, monsieur, vous dont la présence s’accouplait à mes plus lointains souvenirs, en qui je n’avais jamais vu jusqu’à ce jour que l’ami le plus ancien et le plus cher de ma famille, et dont la subite disparition, rapprochée d’une douleur que rien ne m’expliquait, éveillait brusquement en moi une idée tellement atroce que mon premier mouvement fut de m’aller jeter en pleurant aux pieds de celle que mon soupçon avait flétrie.

Il était devenu très pâle, les lèvres blanches comme de la cire, les paupières agitées d’un clignotement nerveux.

Il continua cependant :

– Ah ! monsieur, si jamais un cauchemar abominable a hanté la pensée d’un homme et torturé sa fierté, c’est bien celui contre lequel je dus me débattre avec toute l’énergie de mon désespoir et sentir s’enfoncer plus cruellement en moi à chaque effort que je tentai pour le combattre, le terrasser, l’anéantir sous mes talons. Car j’eus le courage de le regarder face à face, et de lutter corps à corps avec lui.

Hélas ! épargnez-moi, monsieur, l’extrême douleur d’aller plus loin ; vous savez, aussi bien que moi-même, quels résultats devaient atteindre toutes ces luttes et devant quelles évidences je devais enfin désarmer, anéanti, brisé par le plus effroyable chagrin que puisse frapper un honnête homme. Monsieur, je n’ai pas à disculper ma mère ; c’est à vous que je laisse ce soin ; mais s’il ne m’appartient pas de vous demander ici compte de sa conduite, tout au moins puis-je vous demander compte de son bonheur, et c’est pourquoi je viens vous sommer de me dire, dès l’instant que vous avez été l’amant de ma mère, pour quelle cause vous avez aujourd’hui cessé de l’être.

Je vous disais en commençant que cette histoire était à peine vraisemblable : le moment me paraît venu de le redire.

Tout d’abord je ne compris pas, démêlant péniblement au fond de ce fatras tout à la fois touchant, maladroit et prétentieux, je ne sais quel héroïsme vague dont l’excessif me déroutait.

Mais brusquement je compris tout, et alors je restai comme idiotisé, l’œil écarquillé, la bouche bée, devant le monstrueux dévouement de ce fils, étouffant toute la révolte de son orgueil, pour reconquérir à sa mère l’amant parti qu’elle pleurait.

Enfin, je me remis un peu, et, doucement :

– Mon cher enfant, lui dis-je, ton extrême jeunesse et aussi le bon sentiment qui te font agir, non seulement excusent, mais rendent presqu’admirable l’audace inouïe de ta démarche. Cependant je t’interromprai immédiatement : je n’ai jamais été l’amant de ta mère, je t’en donne ma parole d’honneur. Je l’aime profondément, c’est vrai, parce que c’est une femme pleine d’esprit et de cœur et dont j’ai pu en mille occasions apprécier le très grand mérite, mais sois sûr que je n’ai jamais été pour elle que son ami le plus sincère et le plus dévoué.

Alors il eut un petit sourire dont l’amertume me fît mal :

– Oui, dit-il simplement, je sais, je m’attendais à cette réponse, la seule que votre compassion pût vous dicter ; mais vous pensez bien, n’est-ce pas, que je ne serais pas allé m’aventurer dans une démarche semblable, sur la foi de pures suppositions. Soyez tranquille : si j’agis comme je le fais, c’est parce que je n’ai même plus, hélas, la triste consolation du doute. Dois-je vous montrer les lettres signées de vous que j’ai prises cette nuit à ma mère ?

Je n’avais plus rien à répondre.

Je dis :

– C’est bien.

Et je m’inclinai, dans l’attente d’une conclusion.

Lui, garda un instant le silence, puis comme je persistais à me taire :

– Eh bien, monsieur, fit-il, voici : quand on a commis la malhonnêteté de déshonorer une femme de bien, on a du moins cette probité de ne pas faire son désespoir après avoir causé sa chute, et de ne pas l’abandonner lâchement dans son isolement et dans ses remords. Que vous a donc fait ma mère, pour que vous la trahissiez ? Quels reproches pouvez-vous élever contre elle ? Qu’a-t-elle fait d’autre que de vous tout sacrifier, de vous aimer plus que tout et mieux que tout ? Ah ï tenez, ce que vous faites là est indigne, c’est une mauvaise, mauvaise action, dont vous aurez à vous repentir toute votre vie…

Une violente émotion le gagnait ; ses paroles tombaient de sa bouche par saccades, tandis que ses yeux, peu à peu, se gonflaient de larmes contenues.

Et brusquement, il éclata en sanglots, criant :

– Ma mère est une honnête femme ! Ma mère est une honnête femme !

J’étais bouleversé. Je m’exclamai :

– Eh ! parbleu, je le sais bien, que ta mère est une honnête femme !

– Alors, fit-il, subitement calmé, pourquoi agissez-vous ainsi, si ce n’est parce que vous-même vous êtes un malhonnête homme ?

– Ah ! mais, m’écriai-je, pardon ! voici qui devient un peu raide, et vous êtes heureux de n’être qu’un enfant. Qu’est-ce que vous venez réclamer, après tout ? Vous arrivez dans l’intention de me reprendre par la main et de me ramener, repentant et contrit, entre les bras de votre mère. En vérité, vous ne paraissez pas vous douter que si vous aviez seulement deux ans de plus, votre conduite serait tout simplement odieuse. Eh bien, parfaitement, c’est vrai, j’ai été l’amant de votre mère, je l’ai été pendant seize ans — en quoi je ne vous apprends rien, puisque vous avez poussé l’indiscrétion jusqu’à fouiller dans ses papiers — et si aujourd’hui je ne le suis plus, c’est parce que j’ai, pour ne plus l’être, des raisons dont je suis seul juge, et dont vous devriez, d’ailleurs, être le dernier à vous mêler. En voilà assez à la fin !

Là-dessus, ne le voilà-t-il pas qui se lève et s’avance sur moi, la main haute !

Heureusement, je vis le mouvement, j’arrêtai le soufflet au passage et je saisis mon gamin au poignet en me retenant à toute ma raison pour ne pas lui tirer les oreilles d’importance :

Il criait :

– Oui, vous êtes un lâche ; vous êtes un misérable et un malhonnête homme, et je vous souffletterai en pleine rue, si vous refusez de vous battre avec moi !

– Ah ! dis-je alors, c’est très bien ; c’est un duel que vous voulez, à ce que je vois ? Hé bien, mais mon cher, battons-nous, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise !

Et, en effet, nous nous battîmes ; nous nous battîmes le surlendemain dans les bois de Montmorency ; ce fut une chose ridicule et à la fois presque tragique. Me voyez-vous en face de cet enfant à peine fait, qui présentait à mon épée une poitrine et des bras de fillette !

Ah ! je m’en souviendrai, de celle-là, sacristi !

Je tremblais comme une feuille au vent, pensez donc, avec cet espèce d’enragé qui tapait à droite et à gauche et se fendait sur mon fer, comme un fou.

C’est un miracle si j’ai réussi à ne pas le tuer.

Enfin, tout finit pour le mieux, et je lui fis au doigt une piqûre qui mit fin à ce combat grotesque.

Pauvre bon petit être, si je lui avais fait le moindre mal, je crois que je le pleurerais encore.

FIN DES FEMMES D’AMIS

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