Chapitre 1 LE CANOT
En ce temps-là, elle et moi, nous filions le parfait amour, retirés du reste du monde, comme deux anachorètes, dans notre petite maison de Gravelle-Saint-Maurice.
Retirés du monde, ai-je dit, et tu sais si le mot est juste ! C’est tout au plus si nous te voyions toi-même une fois ou deux chaque mois, car la paresse de te lever à neuf heures t’a valu bien souvent, en place du grand calme que tu eusses trouvé près de nous, un dimanche de poussière et de vacarme au milieu des démolitions du boulevard Saint-Germain que tu habitais alors.
Pourtant, comme tu ne pouvais guère plus te passer de nous que nous pouvions nous passer de toi nous-mêmes, tu te décidais de temps en temps à t’arracher de cette torpeur dont s’amusait tant la pauvre petite morte, et à venir nous surprendre à l’heure du déjeuner au milieu de notre solitude.
« C’était bien, parce que c’était nous, » comme tu le disais en te faisant valoir ; peut-être était-ce bien aussi parce que tu savais ressentir et apprécier mieux que tout autre ce charme qui ne ressemble à rien, cette poésie subtile et particulière de la banlieue parisienne.
Nous te recevions, mon cher ami, avec une grande modestie.
La sauvagerie du pays en était cause.
C’est à peine si, en pressurant l’unique boucherie et les deux fermes de l’endroit, elle parvenait à réunir une demi-douzaine d’œufs frais et quelques côtelettes minuscules, sur l’opulence desquelles tu voulais bien t’extasier. Il est vrai que tu te rattrapais sur le café dont tu étais fort amateur et qu’elle réussissait, il faut le dire, en véritable artiste.
Puis, le vrai charme de ces repas, n’était-ce pas notre salle à manger elle-même, au premier et unique étage de la maisonnette ? Lorsqu’on y entrait au sortir de ce corridor sombre qui aboutissait à l’escalier, on demeurait un instant sur le seuil, comme ébloui de cette clarté d’atelier que rendait plus intense encore le fond vert tendre du papier dont était tapissé le mur. On n’y avait pas fort ses aises, mais notre intimité ne s’en trouvait que mieux ; il semblait que l’étroitesse même du lieu, où, pour peu que l’on fût cinq à table, on commençait à se sentir les coudes, lui donnât à elle ses coudées plus franches. Tu exigeais que quelque temps qu’il fît la croisée en restât ouverte, et je me gardais bien de contrarier en rien cette innocente fantaisie. D’ailleurs la vue en était charmante, du paysage à n’en plus finir, des arbres et encore des arbres avec de larges échappées de jour par où apparaissaient des bouts de murailles blanches, des encoignures de toitures rouges, et, là-bas, comme rideau de fond, des entassements de peupliers gigantesques derrière lesquels on pressentait la Marne.
Margot t’aimait beaucoup, tu le sais, et elle n’eut jamais contre toi qu’un seul sujet de mécontentement : tes éternelles taquineries à l’endroit de son jardinet, de ses pétunias qui ne donnaient pas de fleurs et de ses fraisiers qui ne donnaient que cela.
Même il paraît, à ce qu’elle m’en disait un jour, que tu avais à ce propos de petits sourires sournois et moqueurs, juste assez perceptibles pour qu’elle les devinât et qui avaient le don de l’exaspérer. N’aie point de remords trop cuisants, mon cher ami, pour avoir causé de ces petits chagrins momentanés à cette chère et fine créature dont nous ne conservons plus aujourd’hui que le souvenir ; elle te les avait elle-même pardonnés bien volontiers en faveur de tout l’esprit et de tout le cœur qu’elle avait reconnu.
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Ainsi que je te le rappelais quelques lignes plus haut, il t’arriva plus d’une fois de nous fausser compagnie, et c’est justement un de ces dimanches-là où tu avais préféré la société de ton lit à celle de tes vieux camarades qu’arriva l’anecdote suivante, tellement simple et tellement vide, que je me demande en te l’écrivant pourquoi diable je me donne la peine de te la narrer, et pourquoi surtout je te donne à toi celle de la lire.
Quoi qu’il en soit, nous t’avions attendu ce jour-là toute la matinée ; il y avait trois semaines au moins que l’on ne t’avait vu et bien que tu ne pris jamais le soin de nous prévenir, nous comptions à peu près sur toi.
Vers midi et demi, de guerre lasse, nous finîmes par nous mettre à table, mais sans appétit ; agacés, en proie à cette sorte d’énervement inquiet qui accompagne toujours une déception. Avec cela, il faisait un temps blanc d’octobre, un immense ciel mat boursouflé de gros nuages et qui donnait au vert des peupliers une tonalité noirâtre. Dois-je l’attribuer à cette première apparition de l’automne ou simplement à la frustration du plaisir qu’elle s’était promis, toujours est-il que Marguerite ne soufflait mot, tournait déplorablement au noir.
Ce mutisme encourageait le mien ; une atmosphère de gêne flottait entre nous. Bien que cet isolement absolu auquel nous nous étions condamnés fût cher à notre affection et qu’elle s’y complût au mieux, nous n’étions pas fâchés cependant, quand tu venais, ne fut-ce que quelques heures, en rompre la monotonie, et cette pensée que nous nous devinions mutuellement, jetait entre elle et moi un embarras glacial. Marguerite, très visiblement agacée et renversée en arrière sur sa chaise, lançait l’une sur l’autre au plafond les bouffées bleues d’une cigarette dont elle cassait la cendre au bord de sa soucoupe ; moi, plus calme, avec une indifférence apparente, j’arrosais de filets réitérés de cognac un lit de sucre fondu resté au fond de ma tasse, mais machinalement, tu le devines, la pensée à cent lieues de là, réfléchissant à ce que serait cet interminable après-midi écoulé dans un tête à tête sur lequel je ne comptais pas, flairant cette journée d’épouvantable ennui, de malaise indéfinissable où l’on resterait volontiers sur le dos, sans mouvement pendant des heures, les mains jointes à plat sur les yeux et les pieds plus haut que la tête soutenus par la barre du lit.
Cette perspective m’effraya à tel point que brusquement je me levai, mettant en fuite cet essaim de papillons noirs qui commençait à tourbillonner devant mes yeux.
– Au fait, dis-je, nous avons le canot.
Elle accepta immédiatement, comme elle eût accepté, d’ailleurs, toute autre proposition, heureuse surtout d’en avoir fini avec cette position fausse et de voir un but à cette journée manquée. En deux coups de mains la table fut desservie, la nappe enlevée, la vaisselle reléguée sur le fourneau de la cuisine, et Margot, debout devant la glace, épinglait déjà son chapeau.
Un tour de clé et nous voilà partis, gagnant la Marne à travers champs, enfonçant à chaque pas dans les terres pâteuses et grasses toutes détrempées encore des pluies violentes de la semaine. Le temps se maintenait incertain et selon toutes prévisions la journée s’écoulerait ainsi, sans une goutte de pluie, sans une éclaircie de soleil. A l’horizon seulement, dans la direction de Paris, le ciel se modifiait un peu, prenait une blancheur presque éblouissante.
Elle s’était emparée de mon bras et nous marchions côte à côte sans nous presser, elle, vêtue d’un peignoir rose qui ne la quittait à peu près pas, moi couvert d’un chapeau de jonc qu’enrubannait une ficelle rouge. Elle avait repris toute sa gaieté, tout son entrain, toute sa gaminerie, riant de tout, s’amusant de rien, pensant bien moins à toi, je te le jure, qu’à aplatir sous ses talons d’autres marguerites plus fragiles, dont le rose pâle, un peu passé, égayait autour de nous la grande monotonie du vert. Quelle étourdie ! un moment vint où je dus la saisir par le bras et l’arrêter court. Sans même qu’elle s’en fût aperçue, nous nous étions avancés si près de la rive qu’une mince lame d’eau se déplaçant venait de s’échouer sur le bout de sa bottine.
††
Alors seulement elle se décida à regarder.
La Marne coulait à nos pieds, très large à cet endroit, promenant les chapelets d’une mousse légère et blanche et venant se briser doucement contre le ventre de la petite barque que le courant avait repoussé le long de la côte.
On y arrivait à l’aide de quelques pilotis de bois à demi pourris et dont les têtes émergeaient de l’eau. Margot, craintive, risqua un pied, moi j’avais abordé déjà, et, debout, je lui tendais les bras pour faciliter sa descente :
– Embarque, mon mignon, embarque !
Hésitante, elle souriait, demeurait un pied en avant sans oser aventurer l’autre, persuadée que dès le pas qu’elle allait faire l’échafaudage croulerait sous elle !
– Saute donc, poltronne, saute donc.
Brusquement elle se décida, elle eut un mouvement d’élan, se lança toute trébuchante, franchit le bord et tomba dans le canot toute assise.
Je lui criai :
– Bravo, hurrah !
Elle riait, battait des mains comme une enfant, fière de son héroïque courage. Le canot était déjà loin, et, rejeté au large d’une poussée prenait peu à peu le courant. En trois coups de rames, il fut lancé.
– Oh ! dit-elle, passe-moi les rames.
– Tout à l’heure.
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Elle eut une moue légère, mais qui ne dura pas, et le splendide panorama qui se déroulait autour de nous parut bientôt l’absorber tout entière.
De chaque côté la rive filait, accidentée, là paraissant presque de niveau, émergeant de l’eau dans une pente insensiblement douce, puis se redressant tout à coup, remblai à pic dont le jour éclairait la crête d’une ligne de vert tendre. La Marne conservait son calme et son admirable limpidité, reflétait les nuages en clair, avait au loin des clapotements sourds, des sauts de grenouilles effarouchées, plongeant la tête la première. De longues traînées s’y poursuivaient, à leur aise, sans se presser, des enchevêtrements jaunâtres, pourris, tordus, raccolés de droite et de gauche aux bouches des écluses et d’où montait une vague odeur d’herbages humides, confondue dans le souffle de fraîcheur qui s’élevait de plus en plus sous la rapidité de notre course. A mille mètres en avant de nous, la Marne faisait un coude brusque et subitement disparaissait dans un immense bouquet de feuillages que de hauts frênes dominaient et où l’œil percevait encore la note blanchâtre des saules. Puis, au-dessus de tout, le ciel, d’une blancheur presque uniforme, pommelé à peine et percé tout à coup d’une éclaircie bien tendre égarée sans qu’on sût comment au milieu de cette lourdeur mate. Peu à peu le canot déviait, changeait de ligne, et maintenant nous côtoyions presque, nageant à trois mètres du bord, coupant court dans les îlots de joncs dont les hautes têtes s’abattaient sur notre passage avec un bruissement de feuilles mortes, écartant des écueils de nénuphars que couronnaient des fleurs épaisses d’un blanc de porcelaine.
– Passe-moi les rames, dit Marguerite.
Elle était assise en face de moi, retenue des deux mains à la banquette du canot, les genoux écartés et les jambes étendues en sorte que nos pieds se touchaient.
Son peignoir de percale rose toute unie, ainsi que je te lisais plus haut, était garni de bouillons aux manches et au cou et sur le devant étroitement fermé par une suite de nœuds défraîchis qu’encadrait une large dentelle. Elle, pour se mieux mettre à l’aise, venait de le dégrafer du haut, si bien qu’il bâillait maintenant avec un parfait sans-gêne et d’une façon d’autant plus piquante qu’il y mettait encore une sorte de discrétion. En outre elle s’inclinait légèrement contre l’oppressement du grand air qui venait la frapper de face, et cela laissait voir une bonne partie de sa gorge que le reflet de l’étoffe rosissait doucement.
– Passe-moi les rames, dit Marguerite.
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Ici se place, mon cher ami, quelque chose d’un caractère absolument particulier, devant lequel l’auteur reste embarrassé, et qu’il ne peut toutefois se décider à passer sous silence, sous peine de retirer à ce récit son seul côté un peu piquant.
La scène à faire ? comme dit l’autre.
Hélas ! oui, et même d’autant plus redoutable que je suis loin de posséder ton exquise souplesse de main. Dans ces conditions, mon cher, fais retirer ces dames s’il y en a ; pour toi qui viens d’achever ton volontariat, je te crois en état de tout entendre.
Tu me fis un jour le pari de me réciter d’un bout à l’autre et sans en sauter une lettre le roman de l’impeccable poète, Mademoiselle de Maupin. Tu te rappelleras donc sans peine le passage où D’Albert prend sa maîtresse Rosette, en robe de bal, au milieu des lumières et des fleurs du salon.
Lorsque Margot, pour la troisième fois, avec sa persistance d’enfant gâtée, eut réclamé les rames du canot, je ne sais quelle idée diabolique me passa par la cervelle, quel désir fou me vint de la posséder, en plein air, à la face de toute la nature.
Cela fut tellement soudain et en même temps tellement intense qu’il me courut comme un voile devant les yeux, et qu’il se forma instantanément dans ma mémoire une solution de continuité, une sorte de vide qui ne se comblera jamais.
Cependant cela dut être fort court.
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Quand je revins à moi, j’étais debout au milieu de la barque ; Marguerite, la bouche grande ouverte et les yeux aussi grands que la bouche, indice d’une immense stupéfaction, était renversée en arrière, à plat sur la paume des mains, les jambes en l’air retenues par l’étroite banquette où je venais de la voir assise, montrant le pantalon tuyauté, les jarretières bleues, les bas à jour.
Elle demeura un instant sans mouvement, comme tuée de stupéfaction, puis brusquement elle se releva, rouge de colère.
Je ne te ferai pas assister, crois-le bien, aux disgracieuses paroles qui profanèrent alors cette bouche délicate. Sache seulement que cela dura cinq grandes minutes, montre en main, avec détails, annotations et renvois aux bas de la page, sans qu’il me fût possible de placer un seul mot.
Le plus bizarre de l’affaire, c’est qu’elle n’y avait vu absolument que du feu. L’attaque avait été si prompte, si imprévue, qu’elle n’avait même pas eu le temps d’en rechercher la raison et le pourquoi, et qu’elle ne comprit enfin qu’en reconnaissant dans mes yeux ce regard étrange et affolé qui ne lui était pas inconnu.
Alors elle s’arrêta court, elle me cria : « Non ! » en plein nez et me tourna le dos purement et simplement, tandis que je restais avec ma courte honte et mon air niais d’interloqué.
Elle s’était rassise, ronchonnant, réparant par des tapes le désordre de ses jupes, quand tout à coup, redevenant souriante, et avec cette chatterie de voix qu’elle savait si bien prendre à l’occasion :
– Les rames d’abord, dit Marguerite.
· · ·
Quand nous rentrâmes dans notre petite salle à manger, nous n’avions faim ni l’un ni l’autre. Les dernières lueurs du crépuscule nous surprirent à table encore, sans lampe, accoudés devant nos assiettes vides, aspirant ces effluves du soir qui parvenaient jusqu’à nos tempes par les fenêtres restées ouvertes toute la journée. Dehors la nuit calme tombait, s’étendant sur la campagne morne, noyant d’une brume diffuse les cîmes des hauts peupliers. Et nous percevions par moments, à demi étouffées, les bribes d’une symphonie de Mozart qu’exécutait non loin de là une main de femme sur un clavecin.
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