Chapitre 1
C’est vous ! Dieu me pardonne, s’écria Lucienne. Cher, vous n’êtes donc pas mort encore ?
– Si fait, dit-il gaiement, si fait ! Il y a au moins six semaines.
– Et vous êtes sorti de la tombe ?
– Uniquement pour vous venir demander à diner.
Alors, sans trop savoir pourquoi, elle eut un joli rire perlé de femme contente ; elle s’empara de son bras, et, doucement, ils descendirent vers le jardin, le long d’une interminable bordure de géraniums.
– Ça, disait Lucienne, c’est gentil ; c’est bien gentil à vous, Fabrice.
Lui s’épongeait le front, soufflait.
– Oui, oh oui ; c’est assez gentil, et aussi pas mal courageux : Dieu que c’est loin et qu’il fait chaud !
Mais elle défendit son bien :
– Loin ? Chenevières ? Quarante-cinq minutes de chemin de fer, montre en main !
– Parfaitement, et une heure de marche pour aller prendre le convoi qui y mène : total, sept quarts d’heure de voyage ; on va à Rouen en moins que cela. C’est l’histoire de toutes les banlieues, ma chère amie : un mythe la banlieue ! un leurre, la banlieue ! une attrape-nigaud, la banlieue !
Lucienne, amusée, souriait.
Bien qu’il fût tout près de trois heures, elle n’était point habillée, vêtue seulement en chez soi, d’une matinée blanche rehaussée de vieil or, passée au sortir du bain, et dont la traîne, derrière elle, frôlait le sable fin de l’allée. Lui, élégant, ganté de clair, était fleuri d’une rose blanche achetée à Paris, au départ. Et, ainsi, ils étaient charmants, marchant côte à côte, tout proches, sous ce coup de soleil terrible de juillet, mettant leur élégance raffinée de Parisiens dans ce coin de banlieue parisienne, et semblables à quelqu’une de ces mondainetés exquises que signent Heilbuth ou Ballavoine.
Brusquement il demanda :
– Eh bien, mais au fait, et Gaston ?
– Gaston, mon cher, est en voyage, parti cette semaine, pour quinze jours.
– Ah ! dit-il.
Il baissa le nez.
Ça lui faisait un drôle d’effet, cette nouvelle, une très étrange impression, faite de vague inquiétude et, à la fois, de joie sournoise.
Depuis longtemps — c’était même là la raison pour laquelle il les venait voir si rarement — depuis longtemps il savait bien que son affection pour Lucienne n’était pas l’affection banale due à la femme de l’ami, et qu’il y avait un motif pour que sa sensualité d’homme blasé s’éveillât aussi violente, sous une simple pression de doigts, un regard ou un sourire d’elle. Ce sentiment, point impérieux encore, il pouvait, certes, à la rigueur, et en présence de Gaston, le dominer et s’en rendre maître par un effort de volonté et d’énergie, mais il sentit que, dans ces conditions, les choses n’étaient plus les mêmes, et il devint anxieux et inquiet à la pensée d’une journée entière s’écoulant dans un redoutable tête-à-tête, sous l’abri discret de ces arbres dont l’ombre épaisse allait jeter autour d’eux une si étroite intimité. Au fond, il comprenait que la lutte serait dure, et que son amitié pour Gaston, quelque sincère qu’elle pût être, allait sans doute peser bien peu dans sa loyauté un peu large de viveur usé et sceptique.
– Cela vous fâche, fit Lucienne que son silence surprenait, de faire la dînette avec moi ?
Fabrice sentit qu’il se coupait :
– Quelle idée, dit-il, au contraire ; je vous ferai la cour !
– Je l’espère bien !
En marchant devant eux, au hasard, ils étaient arrivés au sommet de la terrasse, et ils s’y reposèrent un instant, près l’un de l’autre, accoudés à même le mur bas, entre deux larges vases de fonte où se mouraient les derniers iris de l’année. Sous leurs yeux à perte de vue, s’étendait l’immense embrassée de la campagne, les longues plaines en branches d’éventail accolant au vert vif des récentes poussées le brun sombre des terres retournées fraîchement, tandis que là-bas, dans l’horizon, des forêts touffues s’indiquaient, d’une ligne bronzée, presque éteinte. Lucienne, très indifférente, enveloppait de son regard vague, voilé d’ennui, ce spectacle dont la grandeur lui échappait un peu.
Elle disait :
– Ces maisons, là-bas, devant vous, c’est La Varenne, vous voyez ? Au loin, tout au loin, à droite, c’est Sucy. Oh ! nous sommes très bien ici ; la Marne passe au bout du jardin, le bain en pleine eau chez soi-même, voilà une chose précieuse :
Fabrice hochait la tête :
– Oui, oui.
Et il s’abandonnait doucement, cédait au charme exquis de cet isolement à deux que semblait rendre encore plus grand la mélancolique solitude de la plaine….
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