‹ Les femmes d’amisChapitre 22 sur 24 · Chapitre 2

Chapitre 2

Le soleil s’était couché, rouge, dans une apothéose d’or vif dont l’éblouissement avait allumé toute la chambre d’une immense lueur d’incendie ; puis, sous la tombée croissante de la brune, les braises de l’occident s’étaient éteintes l’une après l’autre ; il y avait eu, pendant quelques instants, comme une lutte grandiose et désespérée, une formidable invasion de nuages lourds, crevés, de ci et de là, de brusques échappées, et dont de magiques empourprements embrasaient encore les crêtes, plus rien, enfin, qu’une teinte sombre où s’allongeaient encore, à peine perceptibles, de minces traînées orangées ; et, lentement, la nuit s’était faite, enveloppant le parc désert de son mystérieux assoupissement.

– Tenez, dit Lucienne très génée, je vais vous jouer du piano, voulez-vous ?

Fabrice s’inclina sans répondre. Elle s’assit, ouvrit l’instrument et préluda, puis brusquement, sans lumière, de souvenir, elle commença la valse du Danube bleu, la valse chère à Fabrice.

Une lueur flottait encore, vague, indécise, appâlie par les rideaux sombres de la fenêtre, et semant aux angles de la chambre la douce et mystique tristesse des agonies de jour mourant. Du coin obscur où, pour l’entendre, il s’était mis, perdu en un vaste fauteuil d’une autre époque, il écoutait, la gorge pressée, distinguant parmi toute cette ombre la silhouette blanche de Lucienne, et sa main qui courait, légère, sur la ligne blême du clavier. Sur le sol, la traîne trop longue de son peignoir enveloppait ses pieds comme d’un flot de mousse et ainsi elle jouait, divinement, et avec un art infini, sans oppositions et sans effets cherchés, nuançant chaque motif, chaque phrase, chaque mesure, de finesses presque insensibles et, que seule pouvait percevoir son âme suprêmement artistique de femme. Les motifs défilaient les uns après les autres, et, dans le mouvement arrondi de la valse, c’étaient de longs et maladifs alanguissements, des bercements assoupis et calmés où revivait la vaporeuse poésie des paysages de Bohême ; les chœurs en plaine, au soir tombant ; les matinées calmes et sereines, quand une brume de beau temps voile d’une gaze transparente de disque rose du soleil et le fond lilas clair des nues, et la nappe du Danube, coulant éternellement bleue, entre les ruines effondrées des manoirs et des abbayes. Lui, immobile, invisible, écoutait, affolé de cette solitude, comprenant qu’il devait être pâle, affreusement pâle, et serrant, de ses mains convulsives, les bras maigres de l’antique fauteuil.

Mais tout à coup, derrière elle, Lucienne eut la sensation qu’il s’était levé et que, doucement, il s’approchait. Elle ne bougea point cependant, comme si l’inexprimable angoisse qui s’empara de son âme lui eût ôté toute initiative et toute force ; elle demeura, droite et svelte, dans sa blancheur nuageuse d’apparition, la tête vide et à la fois pleine d’un grand trouble, sentant venir sur elle, imminent, le danger longuement prévu.

Et elle ne cessa point son jeu, quand, sur la chute de ses épaules frémissantes, elle sentit, comme une caresse imperceptible, deux mains s’apposer, tremblantes, deux mains dont la chaleur de fièvre perçait l’étoffe légère de son vêtement.

Un moment ils restèrent ainsi ; lui dans l’extase de cette première possession, elle les yeux clos, sans volonté, gagnée. Sous ses doigts, au piano, la valse, peu à peu, s’éteignait, devenait comme une insensible vibration, comme sous une bouffée d’air, le frémissement d’un cristal très fin.

Subitement, tout se tut. Alors, les mains immobiles et effleurant encore l’ivoire du clavier, alors elle leva la tête, et sans se voir, à cause de la nuit devenue très profonde, ils se regardèrent infiniment.

– Oh ! murmura-t-il tout bas, la valse aimée jouée par la femme aimée !

Et brusquement sans même savoir comment cela s’était fait, ils se trouvèrent l’un à l’autre, dans le suprême enlacement des lèvres et des bras.

– Allez-vous-en, dit Lucienne, allez-vous en,… Je vous céderais !

Pourquoi fût-ce lui qui céda ? Pourquoi écarta-t-il de lui, brutalement, cette possession qui s’offrait ainsi d’elle-même ? Peut-être bien s’éveilla-t-il, en son âme usée de débauché, le dernier cri des anciennes délicatesses et des puretés expirantes ; peut-être aussi, dans ce renoncement à la femme qui s’abandonne, trouva-t-il, réellement terrible et violente, la seule sensation nouvelle où pût encore se complaire son âme usée de débauché.

q

Page 1