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Chapitre 3

Mais le lendemain, comme nous déjeunions dans un café du boulevard, Madeleine laissa échapper, avec un drôle de petit rire, deux ou trois phrases qui réveillèrent tous mes soupçons et achevèrent de me confirmer dans l’idée qu’elle se moquait de moi. De cet instant ma résolution fut prise ; je résolus de tirer la chose au clair et d’en avoir, le soir même, le cœur net. La journée s’écoula sans incident notable ; nous allâmes passer la soirée au Châtelet, ensuite de quoi nous rentrâmes nous coucher, chacun, comme la veille, d’un côté de la cloison.

Je n’avais rien laissé percer de mon petit plan, que j’avais ruminé tout le jour ; je commençai par faire le mort pour laisser à Madeleine le temps de s’endormir ; puis, comme la demie d’une heure sonnait, je sautai sur mes pieds, je pénétrai chez elle, je posai un genou sur son lit, et je l’embrassai en pleine bouche.

Elle jeta un cri et se dressa, effarée :

– Qui est là ? Qui est là ? Qui est là ?

Je me mis à rire :

– Eh bien ! mais c’est moi, parbleu ! Est-ce que vous ne me reconnaissez pas ?

– Allons, dis-je, vous le savez bien ! Voilà assez longtemps que cette plaisanterie dure.

Je l’avais prise dans mon bras, et je sentais, à travers la chemisette, la tiédeur de son petit corps. Brusquement, d’un coup de reins, elle fut hors du lit, et je l’eus devant moi, debout au milieu de la chambre, ébouriffée, défigurée par l’indignation.

Elle bégayait :

– Comment !… Vous !… Vous !… Un ami… un si bon ami !… Oh ! jamais je ne vous aurais cru capable d’une chose pareille ! C’est abominable ! c’est abominable !

La façon dont ces mots furent dits coupa court à toute équivoque ; instantanément j’y vis clair et je compris quelle gaffe énorme j’avais commise.

Mais je m’étais trop avancé pour qu’il fût temps encore de revenir sur mes pas ; il fallait que la fille m’appartînt coûte que coûte, sous peine, pour moi, d’être rivé à un éternel ridicule, car l’homme qui s’est montré en chemise à une femme ne peut plus lui devenir qu’un maître ou un pantin.

Je déclare qu’entre les deux rôles je n’hésitai pas un instant.

Je m’avançai sur Madeleine, les mains tendues ; une tape nerveuse et énergique m’abattit successivement la main droite, puis la main gauche. En même temps, elle avait fait un saut en arrière, et remis entre nous une distance respectable.

Nous nous regardâmes sans rien dire.

Je compris que je me butais à une volonté implacable et je n’eusse certainement pas insisté, si la pensée du rôle idiot que je jouais ne m’eût rendu capable de toutes les infamies pour parvenir à en sortir.

L’étonnante facilité avec laquelle un honnête homme devient une brute et un galant homme un goujat, quand sa vanité est en jeu, est quelque chose d’extraordinaire.

Pourtant, avant que de rien brusquer et d’en venir à aucun extrême, je tâtai de la conciliation.

Je suppliai :

– Écoutez, Madeleine ; je sais que ce que je fais est odieux et que ma conduite envers Lucien est la dernière des lâchetés, mais si j’agis comme je le fais, c’est que j’y suis poussé par une force irrésistible ; c’est parce que, depuis des semaines et des mois, je vis dans l’adulation muette de cette extase qui est votre regard et de cette caresse qui est votre sourire, parce que toute ma vie se résume aujourd’hui dans le seul désir de vous avoir, parce qu’enfin, en un mot comme en cent, je vous adore, je vous adore, je vous adore.

Elle répondit :

– Ça m’est égal ; je vous prie de rentrer dans votre chambre.

Je repris :

– Eh bien, non, je n’y rentrerai pas, car j’ai assez de l’épouvantable nuit que vous m’avez fait passer hier ! Non, voyez-vous, Madeleine, j’ai pu garder pour moi, sans que vous en soupçonniez rien, le secret de ce qui, je vous le répète, résume aujourd’hui toute ma vie, toute mon âme et toute ma pensée : le profond et immense amour que j’ai pour vous ; mais je n’ai pas la force nécessaire pour sentir sans tentation votre lèvre à portée de la mienne ; je trouve que j’ai assez souffert, assez pleuré et assez combattu, et que je ne vous ai rien fait qui puisse vous donner le droit de me torturer plus longtemps.

– Oui ou non, répéta Madeleine, voulez-vous rentrer dans votre chambre ?

Son calme inflexible me démontait, d’autant que je me trouvais en présence d’une figure toute nouvelle pour moi.

J’avais tout prévu, moins une chose, qui, justement, se présentait : la rencontre inopinée d’une femme là où je croyais n’avoir affaire qu’à une enfant.

J’eus un instant d’hésitation, puis je hurlai un

– Non !

stupide, auquel elle répondit avec une indifférence dédaigneuse :

– Eh bien ! mon cher, à votre aise ; restez ici.

Et elle-même quitta la pièce.

Elle me cédait son lit… à vide !

Un éclair de folle rage me passa devant les yeux :

– Ah petite gueuse, criais-je, je t’aurai tout de même !

Je m’étais élancé sur elle ; elle vit le mouvement et fila ; mais je m’attachai à ses talons.

Tout mon désir avait fait place à un simple entêtement de sauvage qui ne veut pas en avoir le démenti.

Ce fut une course désordonnée à travers l’appartement ; les portes battaient, des chaises bousculées s’écroulèrent ; Madeleine continuait à fuir devant moi, et, dans la pénombre des pièces, je distinguais la tache blême de sa chemise, semblable à ces nuages légers qu’on voit flotter, les nuits claires, au-dessus des toits. Brusquement tout s’éteignit ; je me trouvai plongé dans une obscurité de cave, en même temps que je recevais en pleine figure le coup de vent d’une porte lancée avec violence.

Je poussai.

La porte résista.

Je me dis :

– Celle-là est raide ! Je parie quelle m’a enfermé ?

Et je me livrai, sur la porte, à une seconde tentative qui demeura aussi vaine que la première. Je secouai le panneau de toutes mes forces ; je fis, de l’épaule, une pesée sur les ais en m’arcboutant au mur en face : rien n’y fit, j’étais prisonnier, pincé dans une souricière, mis au cachot comme un polisson turbulent dont le pion s’est débarrassé. Ah ! pour drôle, elle était drôle ; seulement, au bout d’un instant, je sentis la tête me tourner et je me demandai, éperdu :

– Ah çà, mais qu’est-ce que je vais devenir ?

Je promenai lentement mon regard autour de moi. Rien, rien du tout ! le noir opaque, massif, pesant comme une masse de plomb ! j’écoutai : Madeleine, à son tour, faisait la morte. C’était le silence vertigineux, l’ombre écrasante de la tombe. A la fin, pourtant, je m’habituai ; la nuit plus claire de l’escalier m’arriva par les glaces dépolies de l’entrée, sous la forme d’un grand carré, vague et livide, papillotant devant mes yeux.

Je compris que j’étais bloqué dans le vestibule.

Si j’avais eu mes vêtements, j’eusse filé et je n’eusse jamais remis les pattes dans la maison, sauf à avoir, un jour ou l’autre, avec d’Audierne, une explication franche et nette ; malheureusement, depuis les bottes jusqu’au chapeau, tout était là, bien à l’abri, de l’autre côté de cette porte inexorablement verrouillée.

Je me dis :

– Je vais essayer des pourparlers.

Le vestibule donnait accès, à gauche dans la salle à manger, à droite dans le salon où je couchais et qui communiquait lui-même avec la chambre de Madeleine. Machinalement j’en secouai la porte une fois encore, puis, me baissant jusqu’au trou de la serrure, j’appelai :

– Madeleine ! Madeleine !

Pas de réponse.

Je continuai :

– Voyons, Madeleine, ce n’est pas sérieux, sapristi ! Ouvrez-moi ! je gèle, pensez donc !

Rien encore.

– Vous savez, Madeleine, c’est idiot ce que vous faites là ; vous me ferez attraper du mal avec vos blagues. Nom d’un chien, ouvrez-moi, voyons, ou alors faites-moi passer mon pardessus ; ça devient ridicule, à la fin.

Peine perdue, je n’obtins ni mon pardessus ni le moindre signe d’existence. L’appartement eût une double sortie que j’eusse cru ma gamine enfuie !…

Les dents serrées, l’oreille collée à la serrure, d’où m’arrivait le tic-tac lointain d’un balancier battant la mesure dans le silence, je pensais :

– Petite misérable, si je te tenais !…

Un moment, la tentation me vint de crever la porte à coup de pied, mais la pensée du scandale m’arrêta, et je pris un parti d’autant plus raisonnable que c’était le seul qui me restât à prendre : celui de m’aller, purement et simplement, réfugier dans la salle à manger, et d’y attendre, enveloppé dans le tapis de la table, que Madeleine voulût bien enfin me rendre à la pudeur et à la liberté.

Je passai ainsi toute la nuit, accroupi dans un angle de murs, tels que la Sachette de Hugo, les reins brisés, pleurant de fatigue, claquant des dents sous mon tapis dont l’épais tissu granuleux me dévorait les jambes comme une bande de rats. D’heure en heure le froid augmentait ; les jointures mal closes des croisées me soufflaient au visage l’air glacial du dehors, me rendant — restitution dont je me fusse admirablement passé, je vous prie de le croire, — les belles nuits de salle de police d’autrefois.

Enfin, vers cinq heures du matin, crevé, n’y pouvant plus tenir, je me relevai, déterminé à tout, hormis à supporter une minute de plus l’atroce supplice que j’endurais.

J’ouvris le tiroir du buffet, je m’emparai d’un casse-noisette en fer, et, à l’aide de ce levier improvisé, j’allais faire sauter la serrure de ma porte, quand, à ma grande surprise, elle s’ouvrit toute seule.

Ma première idée, comme de juste, fut de sauter dans mes vêtements et de m’éclipser sans tambours ni trompettes ; mais j’aperçus mon lit béant, et la tentation fut trop grande ! Trois quarts d’heure de promenade dans la nuit et la gelée après une séance pareille, ça me parut dur à avaler, et je me fis cette réflexion que, Madeleine se levant généralement fort tard, je pouvais dormir deux bonnes heures avant que de me mettre en route ; je me glissai donc dans les draps avec une inexprimable béatitude.

Dix minutes après, je ronflais.

Comme s’était facile à prévoir, je me réveillai à onze heures.

Madeleine, levée et habillée, allait et venait dans sa chambre en jetant de temps en temps un coup d’œil dans la mienne, par l’entre-bâillement de la porte.

Quand elle me vit les yeux ouverts, elle entra, s’approcha de mon lit, et me demanda avec intérêt comment j’avais passé la nuit. Le choix de l’expression n’était pas très heureux et j’y crus voir une intention de moquerie.

Je répondis brutalement :

– Allons, fichez-moi la paix ! Vous vous êtes assez moqué de moi comme ça.

Elle dit :

– Oh ! comme vous me parlez !

Je continuai :

– Vous êtes une grue ; laissez-moi m’habiller et m’en aller, je vous prie.

Elle ne bougea pas ; gardant sa contenance déconfite de petite fille surprise en faute, et continuant de me regarder sans trouver une parole à dire.

Elle m’agaçait, je lui criai :

– Eh bien, quoi ? quand vous resterez là une heure à me regarder comme une oie ? Ça vous étonne peut-être qu’après une nuit semblable je ne sois pas encore claqué ? Je comprends ça ; ça me surprend encore bien davantage, mais il n’y a pas de temps perdu, rassurez-vous.

Elle murmura :

– Vous êtes fâché, n’est-ce pas ?

Comment donc, m’écriai-je, fâché ? mais pas du tout ! Au contraire, ma chère amie, au contraire.

Puis, avec un haussement d’épaules :

– Tenez, laissez-moi donc tranquille, voulez-vous ? parce que, vraiment, c’est trop bête.

Je me sentais envahi pour elle d’une haine basse et féroce, et j’aurais éprouvé une joie infinie, moins peut-être, à taper dessus qu’à la couvrir froidement d’ignominies, d’outrages blessants, d’insultes bêtes, qui l’eussent fait bondir et pleurer. J’avais été trop ridicule, j’éprouvais le besoin d’être odieux, comme si j’eusse dû rencontrer, dans les révoltes désespérées et impuissantes de cette plus faible, un baume calmant à appliquer sur la blessure saignante de mon amour-propre. Ah, si elle avait dit un mot ! fait seulement l’ombre d’une allusion ou d’un reproche !… Mais non, elle restait calme et douce, se justifiant avec une contrition naïve qui laissait ma rancune sans prise.

Elle disait :

– Ecoutez, je sais que j’ai eu tort, mais, aussi j’ai perdu la tête ! je me sentais à un pas de vous, sous votre main presque, et j’ai eu peur d’un malheur, ça se comprend. Ensuite, naturellement, j’ai été désolée, mais je ne savais plus quoi faire ; je me disais : « Il est furieux ! Si je lui ouvre et qu’il ne me laisse pas à moi-même le temps de revenir m’enfermer, que se passera-t-il ? » Je vous entendais bien m’appeler ! mais je n’osais faire un mouvement. Ce n’est qu’au bout d’une heure que je me suis décidée. Alors je me suis relevée, je suis venue sur la pointe du pied jusqu’à la porte, et j’ai mis au moins cinq minutes à faire deux tours à la clef. Voyons, Christian, ne m’en veuillez plus, tout ça, au fond, c’est des bêtises. Et puis, je vais vous dire une chose : il ne faut pas être froissé… si… je n’ai pas voulu avec vous. Ce n’est pas parce que c’était vous plutôt qu’un autre, certainement non. Au contraire, vous me plairiez plutôt ; je vous aime bien, même. Seulement voilà, je ne veux pas tromper Lucien, qui est très bon et très gentil pour moi, et qui ne m’a jamais rien fait pour que je puisse me conduire mal. Je vous jure que c’est pour cela, pas pour autre chose ?

De la femme d’hier, plus rien ! Enfuie, dissoute, évaporée ! La gamine était reparue, avec ses airs et ses candeurs d’enfant de sept ans. Et je regardais, méfiant, cet étrange petit être dont la complexité me déroutait ; cette façon de Protée en jupe, insaisissable, changeant et rechangeant de peau avec la spontanéité des transformations à vue. Du reste, loin de calmer mes nerfs, la tournure conciliante que prenait l’entretien redoublait ma mauvaise humeur ; je me complaisais peu à l’idée d’un replâtrage au bout duquel j’en restais pour mes frais, pour ma veste et pour ma nuit blanche. Non que je tinsse plus que cela à la femme ; je n’y pensais même plus, grand Dieu ! et ça m’était parti comme ça m’était venu ; mais enfin c’est vexant, quant on a trente-trois ans, de se faire berner et flanquer une leçon par une petite pensionnaire dont on serait presque le papa.

Elle, cependant, insistait :

– Voyons, Christian, laissons cela. Voulez-vous, dites, que nous n’en parlions plus ? Il fait beau temps et pas trop froid ; vous vous lèveriez en deux temps, nous irions déjeuner, par exemple à Versailles, et ce serait joliment plus drôle que de rester brouillés tout le temps pour une sottise.

Que faire ? Refuser la main qu’elle me tendait ? M’obstiner dans Une bouderie niaise et qui n’eût servi qu’à donner plus de relief à mon dépit ? Je préférai en rester là et lui tendre le bout des doigts avec une mauvaise grâce hautaine et protectrice. Seulement, je me dis à moi-même :

– Toi, ma fille, je te repincerai.

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