‹ Les femmes d’amisChapitre 8 sur 24 · Chapitre 4

Chapitre 4

Toute la journée, elle fut charmante, oh mais charmante absolument, avec une grâce attentionnée d’écolière qui veut faire oublier sa faute, et une certaine coquetterie, confiante et enjouée, que je lui voyais pour la première fois.

On sentait que quelque chose s’était passé entre nous, un quelque chose dont nous affections de ne nous souvenir ni l’un ni l’autre, mais dont, par cela même, elle goûtait sourdement la piquante saveur de mystère. Et puis, j’avais donné pâture à ce besoin de romanesque sans lequel nulle femme n’est née ; elle avait eu son petit roman, dont elle s’était su tirer à son honneur et sans y laisser ses plumes, et dans son parler, son sourire, la pression de son bras sur le mien, il y avait une secrète reconnaissance. Conformément à son désir, je l’avais conduite à Versailles, pilotée à travers le parc, puis par les salles vides du Musée de peinture. Trois heures durant je l’avais remorquée à mon flanc, d’une toile à une autre toile, éreinté, bâillant dans ma main, en proie à un énervement sans cesse croissant, et ne prenant même pas la peine de déguiser ma maussaderie.

Même, un moment, elle me secoua le bras, avec une mutinerie impatiente :

– Et bien ! vous en faites, une figure ! Soyez donc plus aimable que cela !

J’ébauchai un vague sourire et mâchonnai je ne sais quoi sur la migraine.

La vérité, c’est que, plus j’allais, plus ma triste équipée de la nuit me faisait poids sur l’estomac ; quelque effort que je fisse pour m’en débarrasser, toujours, éternellement, sans relâche, la même silhouette venait se replacer devant mes yeux : une silhouette grotesque, monstrueuse, courant nu-pieds et en chemise dans un désordre d’appartement bouleversé ! Et, cette silhouette, c’était la mienne ! C’était moi, ce fantoche inepte, cette marionnette imbécile finissant par aller échouer, comme un paquet, dans une encoignure de pièce et y grelotter de froid sous un tapis de table !

Ah, le sale cauchemar, mon Dieu ! l’obsession atroce et odieuse ! et comme on s’explique que l’homme, qui en a, toute une journée, été hanté, poursuivi, torturé, en arrive à cette conclusion :

– Eh bien, non, non, mille fois non ! N’importe quoi, pourvu que ça cesse !

Et dame, vous savez, on va loin, avec le n’importe quoi !

Pour mon compte, voici où ce raisonnement m’amena.

De retour à Paris et la soirée achevée, j’emmenai ma compagne au Lyon d’Or, où nous nous attardâmes une heure devant un petit souper froid, puis nous rentrâmes en nous promenant, au clair de lune. Il pouvait être deux heures et demie comme Madeleine mettait le doigt sur le bouton de la sonnette. Alors seulement tranquillement, avec cette belle sérénité que donne le devoir accompli :

– Et maintenant, lui dis-je, je vous souhaite le bonsoir.

Elle tressauta :

– Comment, bonsoir ? Vous me quittez ?

Je répondis :

– Incontestablement.

– Pourquoi ?

– Pourquoi ? Parce que.

– Voyons, fit-elle, ce n’est pas sérieux, je suppose ?

– Tout ce qu’il y a de plus sérieux, dis-je très nettement. Ma chère amie, écoutez-moi : ainsi que je vous l’ai déjà dit, j’ai le malheur d’être amoureux de vous.

Elle railla :

– Tiens, ça vous reprend !

– Ça ne me reprend pas, répondis-je, par cette excellente raison que ça ne m a jamais quitté. Donc, je suis amoureux de vous, ça vous laisse froide et je comprends ça ; mais vous admettrez, n’est-ce pas, que l’humaine force à ses limites. Or, si cela ne vous fait rien de me sentir près de vous, cela me fait beaucoup de vous sentir près de moi. Vous avez vu hier à quelle extrémité un honnête homme, poussé à bout, peut en venir ; vous avez bien voulu me pardonner et je vous en remercie de tout mon cœur, mais je n’éprouve aucune envie de recommencer cette petite fête, — ce qui arriverait inévitablement si je ne prenais la précaution de mettre la moitié de Paris entre nous deux. Par conséquent, bonsoir ; à demain, et sans rancune.

Je lui tendis la main, mais elle ne la prit pas. Elle demeura immobile, sans parler, regardant vaguement devant elle. Mais tout à coup elle me fixa, et, avec un sourire que je n’oublierai jamais :

– Mon cher, dit-elle, vous savez ; c’est rudement lâche ce que vous faites là !

J’eus un mouvement de surprise bien joué :

– Lâche ? Comment cela ?

Elle continua :

– Ne faites donc pas l’étonné ; vous me croyez par trop enfant. Mais si vous étiez de bonne foi, est-ce que vous auriez attendu jusqu’à deux heures du matin pour me tenir un pareil langage après être resté tout le jour à ne rien dire ? Cela tombe sous le sens, voyons.

Je protestai :

– Pardon, j’affirme…

– N’affirmez rien, reprit-elle avec douceur ; si vous pensez que je ne lise pas dans votre jeu et que je voie pas les fils blancs dont vos malices sont cousues, vous vous trompez carrément. C’est comme cet amour spontané, qui vous arrive comme un rhume de cerveau, est-ce que, tout de bon, vous espérez que j’en crois seulement une syllabe ? Non, voulez-vous que je vous dise ? Vous m’avez prise pour une autre, voilà tout, et quand vous vous êtes rendu compte que vous vous mettiez le doigt dans l’œil, cela vous a vexé, parbleu ! Oh, il est inutile de faire les grands bras ; je vous aurais conçu, créé et mis au monde, que je ne vous connaîtrais pas mieux : vous êtes orgueilleux comme un paon ! — Et alors, avec ce cynisme égoïste qui est le plus bel apanage de votre sexe, vous vous êtes tenu ce raisonnement : « Au fait, je serais bien naïf de me gêner, j’ai affaire à une poltronne, spéculons sur son côté faible en la mettant dans la dure nécessité — ou de coucher seule — ce dont je la sais incapable, — ou de coucher avec moi, ce qu’il fallait démontrer. Voyons, est-ce cela, oui ou non ? Soyez franc, une fois en votre vie.

Je répondis avec une dignité hautaine :

– Je crois être au-dessus de semblables soupçons et je ne m’abaisserai, certes pas, jusqu’à prendre la peine de me justifier. Croyez ce qu’il vous plaira de croire, et, encore une fois, bonne nuit.

Mais cette fois, ce fut elle qui me sauta sur la main, et, m’attirant vivement à elle :

– Christian !

– Quoi ? ma chère enfant ?

– Ce n’est pas, ce n’est pas possible, que vous parliez sincèrement !

– Je vous répète, répondis-je, que rien au monde n’est plus sérieux.

– Mais ce serait une infamie !

– Quoi ? de mettre à profit la confiance d’un ami pour lui voler sa maîtresse ? Cela ne fait pas l’ombre d’un doute. C’est justement pourquoi je m’en vais.

– Alors, vous vous sentez du bois dont on fait les malhonnêtes gens ?

– Pardon, dis-je, vous vous méprenez : il n’y a pas ici de malhonnête homme, mais simplement un monsieur auquel le veuvage est pénible et que vous condamnez depuis trois jours, à une abstinence qui lui pèse. Ce n’est pas plus grave que cela.

– Et en conclusion, fit-elle, il faut que j’en passe par votre bon plaisir ? C’est votre dernier mot, n’est-ce pas ?

Je me tus.

Elle dit :

– Très bien. C’est abject, mais je me résigne.

Ça y était !

Le sang me battit dans les tempes avec violence ; je me sentis changer de couleur.

Je balbutiai :

– Que voulez-vous dire par là ?

– Ce que je veux dire ? Eh, c’est bien simple ! je vous cède ! Qu’est-ce que vous voulez que je fasse !

Je la regardai dans les yeux. J’avais tout fait, elle l’avait compris, pour l’amener à cette solution, et, maintenant qu’elle y était venue, je me sentais envahi d’une vague méfiance. Je m’étais attendu à plus de tiraillements et de révoltes, à une réussite sinon moins éclatante du moins plus marchandée, et ce succès sans coup férir m’épouvantait.

Je m’approchai, lui pris les poignets dans mes doigts, et, d’une voix sourde :

– Assez d’équivoque, n’est-ce pas ; j’entends coucher avec vous et près de vous ; vous entendez bien : près de vous ! Jurez-moi qu’il en sera ainsi.

Elle dit :

– Mais oui, je vous le jure ! Vous devenez bête, mon cher ! Tenez, passez donc !

Il y eut dans la façon dont ses paroles furent dites, une intention méprisante qui me fît plaisir.

Je pensai :

– Elle est furieuse, c’est bon signe.

J’obéis donc, et je montai devant elle, mais parfaitement décidé à ne pas la perdre de vue un seul instant.

A cet effet, je commençai par prendre possession de la chambre : ma canne dans un coin, mon chapeau sur un meuble, en homme qui rentre chez soi et prend ses quartiers pour la nuit ; puis je m’assis à demi sur le lit, et je roulai une cigarette.

Elle, cependant, tournait, virait, allait et venait d’une chaise à l’autre.

Méthodiquement, doigt par doigt, elle avait enlevé ses gants et perché ensuite son chapeau sur le globe de la pendule, tout cela sans prononcer un mot, avec une mauvaise volonté et une lenteur systématiques. Dire que j’éprouvais pour elle l’ombre seulement d’une tentation ou d’un désir, mon Dieu non ! Elle m’eût dit :

– Je me rends, prenez-moi !

Que je lui eusse vraisemblablement serré la main et que je m’en fusse allé dormir dans le salon, avec autant de calme et de sang-froid que si elle n’eût pas été là ! Mais je la sentais de mauvaise foi, déterminée à m’échapper quand même, et il n’en fallait pas davantage pour m’enferrer de plus en plus dans mon parti énergiquement pris de l’amener à soumission. Car, maintenant, tout se résumait là : l’entêtement de l’une à se défendre stimulant l’entêtement de l’autre à conquérir.

A la fin, elle se laissa tomber sur un fauteuil, amena l’un de ses pieds sur son genou, et commença de délacer sa chaussure : mais presque immédiatement elle se redressa, et, avec une impatience coléreuse :

– Mais enfin allez-vous-en donc ! Vous voyez bien que vous me gênez ! Passez cinq minutes au salon, je vous appellerai quand je serai prête.

Je dis :

— Pour me remettre sous clef ? non, merci ! Ça ne prend pas deux fois, ces choses-là. A cette heure, je suis ici et je m’y trouve bien.

Alors elle leva les épaules, lentement, laborieusement, comme sous l’accablement d’un poids énorme, et elle murmura un :

– Quelle plaie !

qui m’eût pleinement édifié sur la nature de ses sentiments, si j’eusse encore conservé quelque illusion à cet égard.

Je ne bougeai pas.

Elle reprit :

– Mais en vérité c’est inouï ! Mais qui est-ce qui vous a élevé ! Mais de quelles femmes, jusqu’ici, avez-vous donc été l’amant ! Alors vous ne comprenez pas que vous m’empêchez de me coucher ? que j’ai besoin d’être seule un moment ? Il faut donc tout vous dire, enfin !

Une honte me prit ; la pensée que je me conduisais comme un simple charretier en noce, me fit monter le rouge au visage.

Je balbutiai :

– Pardon… c’est vrai… je vous demande pardon…

Et je quittai précipitamment la chambre.

Dans le salon, mon lit, préparé du matin, m’attendait.

Je me jetai dessus, tel que, avec mes vêtements et mes bottes, et je m’accoudai dans l’oreiller. J’étais énervé, inquiet, mécontent de moi et de tout. Quelque effort que je pusse faire pour réagir et m’en faire accroire à moi-même, ma mauvaise action me tournait sur le cœur, et le dégoût instinctif qu’elle m’inspirait ne trouvait pas une suffisante compensation dans la triste satisfaction qu’y puisait ma vanité. La vérité, c’est que j’eusse donné dix ans de ma vie pour ne m’être pas fourvoyé dans cette galère, dans cette déplorable et malpropre aventure d’où mon orgueil ne pouvait plus sortir sauf, qu’en le rachetant de mon honnêteté ; car l’homme est ainsi fait, pourtant, qu’il pardonnera à la femme de l’avoir trompé et trahi mais non pas de l’avoir brutalement désabusé en l’éclairant une fois pour toutes sur la grandeur de sa fatuité, l’étendue de sa maladresse, et la niaiserie de sa présomption.

Quelques minutes s’écoulèrent.

Successivement le bruit m’arriva, d’abord des deux petites bottines qui s’abattent près l’une de l’autre, sur le parquet, puis des jupes, qui glissent et s’affaissent avec un frou-frou de soie froissée. Un silence long et éloquent traduisit l’extirpation, toujours délicate, des bas. J’écoutais, anxieux, fiévreux, guettant l’instant de ma réplique. Enfin, des craquements de sommier m’avertirent que mon tour d’entrer en scène était venu ; je m’approchai, frappai discrètement à la porte, que j’avais ramenée à demi en me retirant, et je demandai :

– Puis-je entrer ?

Une voix répondit :

– Entrez, si vous voulez.

J’entrai, et tout d’abord je ne distinguai pas grand’chose dans le demi-jour de veilleuse où baignait doucement la chambre. Madeleine, perdue au fond du lit et le nez tourne à la ruelle, semblait endormie déjà. Silencieusement, d’un tour de main, je me débarrassai de mes vêtements et j’allai m’étendre près d’elle, ce qu’elle me laissa faire sans même tourner la tête, avec une soumission insensible et passive.

Cependant, machinalement, cherchant le drap à ramener sur moi, je promenais, sans le trouver, ma main le long du lit. En même temps, mon œil s’accoutumant, Madeleine m’apparut tout à coup comme une masse empaquetée, comme une manière de poupart ficelé jusqu’au cou en ses langes. Je me penchai, et instantanément je compris : la petite drogue s’était enroulée dans son drap, tel qu’une momie l’est dans ses bandes, et de la main, à l’intérieur, le maintenait étroitement pressé contre son corps, aussi parfaitement défendue ainsi, que si elle se fut engloutie dans un sac !

Je poussai un éclat de rire exaspéré :

– Et allons donc ! j’aurais dû m’attendre à cela !

Elle dit :

– Vous attendre à quoi ? Je tiens le serment que j’ai fait de vous laisser coucher avec moi et près de moi. Couchez-vous ; qui vous en empêche ?

L’ingénuité admirable avec laquelle ces paroles furent prononcées, acheva de me mettre hors de moi.

Je hurlai :

– Ah petite misérable ; j’aurai raison de votre entêtement !

Et je sautai dessus, comme une brute.

Mais tranquillement, sans s’émouvoir, elle fit bascule sur le côté et se laissa glisser dans la ruelle avec une souplesse de couleuvre. Moi j’empoignai le bois de lit que j’attirai violemment, affolé, décidé à tout, fût-ce à la prendre sur le plancher, entre le flanc des matelas et la boiserie de la cloison. Le lit, énorme et pesant, résista. Madeleine, avec un sang-froid qui aiguillonnait ma fureur, dit simplement :

– Pourquoi faire vous obstiner ? On ne prend pas une femme de force, et je vous répète que je ne tromperai pas Lucien.

J’en étais pleinement convaincu, mais je ne m’en obstinais que davantage dans mon idée fixe imbécile. Moins découragé qu’enragé par l’échec d’une première manœuvre, je me bornai à déplacer le terrain de la lutte, et, m’abattant en travers du sommier, je commençai de m’exténuer en efforts pour saisir et ramener à moi cette masse inerte, quasi morte, sur laquelle, exténués, brisés, mes doigts glissaient sans trouver prise. Et je me rappelais à moi-même ce paysan mettant son stupide point d’honneur à déraciner de la main une pièce de six liards plantée debout, à coup de marteau, entre deux pavés. Madeleine, muette, les dents serrées, me poursuivait de son regard fixe.

Un moment vint où je dus m’arrêter pour souffler.

Elle dit alors :

– Ne vous donnez donc pas tant de peine, puisque je vous déclare que c’est du temps perdu.

– Et moi, répliquai-je, jt vous déclare que vous ne sortirez de mes mains que morte ou conquise !

– En ce cas, dit-elle, assassinez-moi tout le suite ; c’est plus simple.

Vous l’avouerai-je ? eh bien ! la tentation m’en vint !

Oui ! parfaitement ! C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire ! Tout insensé et tout invraisemblable que cela puisse vous paraître, je vis rouge, rouge, entendez-vous ! et pour la première fois de ma vie je connus le vertige du meurtre, le désir fou, impérieux, irrésistible, de fermer, coûte que coûte, une bouche qui défie, d’éteindre la bravade horripilante d’un regard, — le regard dût-il y rester ! Il me semblait que derrière moi quelqu’un d’invisible me poussait le coude, me soufflait tout bas à l’oreille :

– Hardi ! Vas-y ! Un bon mouvement ! Tu te flanqueras par la fenêtre ensuite.

Ma foi je crus que ça y était ! Et puis c’eût été fait si vite !… Juste le temps d’étendre le bras et de serrer un peu la main ! Je me souviens de cette minute comme de l’instant le plus épouvantable par lequel j’aie jamais passé !

Mais brusquement un éclair de raison se fit jour dans mon cerveau ; ce fut comme si le quelqu’un d’invisible m’eût jeté sous les yeux un miroir, reflétant fidèlement l’ensemble de la scène : moi, féroce, bestial, monstrueux ; elle, toute blanche, la prunelle agrandie par l’angoisse. Et alors je bondis sur mes pieds, je sautai dans mon pantalon, criant :

– Et allez donc vous faire foutre, au surplus ! Qui est-ce qui m’a flanqué une rosse pareille ! Est-ce que vous vous figurez que j’ai besoin de vous !

Tout de suite elle se sentit sauvée ; et, dégageant ses bras, elle se regrimpa sur son lit, d’un effort.

– Elle est bien bonne ! exclama-t-elle ; est-ce moi, par hasard, qui vous demande quelque chose ?

Mais le timbre seul de sa voix me donnait des convulsions.

De nouveau, je me ruai sur elle, je lui vociférai dans le nez :

– Nom de Dieu, voulez-vous vous taire ! Hein ? Dites ? S’il vous plaît ? Voulez-vous ?

Elle comprit que les choses tournaient mal, et, du coup, elle ne dit plus rien. Moi, j’achevai de me rhabiller, sombre, sans un mot, enfonçant mes chaussures à grands coups de talon, crevant mes coutures de gilet dans ma hâte d’être dehors. Tout à coup Madeleine se dressa ; elle eut de la main un geste impérieux :

– Chut ! Taisez-vous !

Je m’arrêtai, un bras en l’air, à demi entré dans la manche de la redingote, et il y eut un instant de silence pendant lequel arriva jusqu’à nous, comme un lointain grignottement de souris, le bruit d’une clef fourgonnant dans la serrure.

Nous nous regardâmes.

Madeleine murmura :

– Oh mon Dieu, c’est Lucien !

– Eh bien, m’écriai-je, tant mieux ! je vais avoir affaire à un homme, il n’est que temps !

Et presque immédiatement d’Audierne parut.

A ma vue, il s’arrêta net, dans l’encadrement de la porte ; ne songeant même pas à poser sa valise. Il fit :

– Tiens !

Et jeta un coup d’œil vers le lit.

– Est-ce que Madeleine est malade ?

J’allai à lui :

– Écoutez-moi : je pourrais vous répondre « oui », ce qui couperait court à toute discussion, mais j’ai besoin de placer mes nerfs et c’est pourquoi j’aime mieux en finir une bonne fois et trancher carrément dans le vif. Vous placez trop légèrement vos amitiés, mon cher d’Audierne, et si je puis me permettre de vous donner un conseil, c’est de me retirer immédiatement la vôtre. Je me suis conduit avec vous comme tant de fois je me suis conduit avec les autres : en goujat, en malhonnête homme et en mauvais camarade ; amené ici par mademoiselle, qui, comme une petite bête qu’elle est, a peur des plis de ses rideaux, du dessous de ses fauteuils et du revers de ses portes, j’ai tout fait pour l’amener à être ma maîtresse, tout fait ! ce qui s’appelle tout fait ! jusqu’à la menacer de l’étrangler si elle se refusait à me céder ! Ecce homo ; le procédé envers la femme vaut le procédé envers l’homme ! Et le plus curieux de l’affaire, c’est qu’en effet elle n’a pas cédé ! Ça peut paraître extraordinaire, mais enfin c’est comme je vous le dis ; j’ignore si elle est sincèrement vertueuse, mais en tout cas elle est bougrement entêtée, ah sacristi, la sale mule ! Vous êtes libre, sur ce point, de me croire ou de ne pas me croire et de vous tenir pour cocu si bon vous semble ; quant à moi, je vous ai dit le fait dans sa brutalité sincère ; et maintenant, si vous n’êtes pas satisfait, vous pouvez me flanquer des calottes : je vous donne ma parole d’honneur que je les garderai !

D’Audierne semblait très gêné ; il eut un instant de silence, puis, avec un demi-sourire :

– Oh ! il ne s’agit pas de cela, fit-il en protestant de la main ; nous ne sommes, ni vous ni moi, d’un monde où les questions se tranchent à coups de poing.

Je compris que j’avais dit une bêtise, et je me fis un devoir, comme de juste, de la maintenir énergiquement :

– Si ! Si ! Ne vous gênez donc pas ! Je vous assure que cela me fera plaisir !

Il m’interrompit :

– Laissons cela ; Madeleine, d’abord, n’est jamais que ma maîtresse, et au surplus il y a eu dans tout ceci, de sa faute autant que de la vôtre.

– Voyons, m’écriai-je, est-ce vrai ? On ne ramène pas les gens coucher, quand le diable y serait ! Il faut ne pas avoir pour deux liards de bon sens !

– C’est évident, fit d’Audierne ; Madeleine a eu très grand tort, elle eut dû me prévenir avant que je ne parte, j’aurais vu ce que j’avais à faire !

J’approuvai :

– C’est incontestable !

Deux ou trois fois il répéta :

– Incontestable, incontestable !

Puis nous restâmes en face l’un de l’autre, nous regardant, ne trouvant plus rien à nous dire.

La situation devenait embarrassante.

Brusquement je me décidai.

Je demandai :

– Et vous avez fait bon voyage ?

– Excellent, dit-il, je vous remercie.

Je lâchai un :

– Nous ne vous attendions pas si tôt

que je regrettai immédiatement, mais d’Audierne parut ne pas s’apercevoir de la saugrenuité du mot ; il m’expliqua que son affaire avait été expédiée en deux temps et trois mouvements, ce dont je me montrai ravi.

Ainsi, durant quelques minutes et comme si rien ne se fut passé, nous causâmes de nos petites affaires, du temps qu’il avait fait, de l’ennui des voyages, etc., etc. A la fin, la conversation languissant, je lui tendis la main et lui souhaitai le bonsoir. Il me rendit le bonsoir et me donna la main :

– Eh bien ! bonne nuit, et merci.

Je répondis machinalement :

– Il n’y a pas de quoi.

Et nous prîmes congé l’un de l’autre sur ce mot.

Deux jours plus tard, je me risquai à donner un coup de pied jusque chez d’Audierne. Je reçus de lui un accueil poli sans empressement ; — je dis que je le reçus de lui, car Madeleine s’abstint absolument de paraître, bien qu’elle fût à la maison et que je l’entendisse fort bien aller et venir dans la pièce voisine.

L’entrevue fut courte et gênée, et prit fin sur un : vague « à un de ces matins ! » qui ne m’illusionna en aucune façon.

Inutile de vous dire, n’est-ce pas, que nos relations en restèrent là, et que, depuis, nous n’entendîmes plus parler l’un de l’autre. J’ai seulement appris, dernièrement, qu’un camarade commun lui ayant posé cette question :

– Qu’est ce que vous faites de Lestenet ? d’Audierne lui avait répondu :

– Ma foi, nous sommes un peu en froid ; il m’avait fait une visite, j’ai négligé de la lui rendre, et il s’en est formalisé. Je le crois un peu susceptible.

q

Page 1