Chapitre 1
Le poète Georges Lahrier, qui comprit que son tour était venu de passer au confessionnal, s’exécuta de bonne grâce. Il prit ce qu’on nommerait en style de vaudeville une position commode pour parler, et, renversé en arrière dans le velours de la banquette, les deux mains enfouies en ses poches, voici l’histoire qu’il conta :
– Au cours d’une excursion que je fis en Hollande, il y a de cela quelques années, je me trouvai placé, un jour, à une table d’hôte de Dordrecht, auprès d’un gros garçon réjoui, que flanquait une assez jolie femme, maigre et brune, et que j’avais immédiatement reconnu pour compatriote ; — car c’est un fait que les Parisiens s’entredevinent avec une sûreté de flair et de coup d’œil près de laquelle la poignée de main franc-maçonnique est une simple plaisanterie.
Le temps de nous passer les burettes, la salière et le pot de moutarde, et la connaissance fut faite, comme c’était inévitable entre gens de même sang et de même race, que le hasard fait se rencontrer nez à nez à cent lieues de chez soi.
Nous nous présentâmes l’un à l’autre sans autre forme de procès :
– M. Bernard Aubry.
– M. Georges Lahrier.
– Voyage de noces.
– Tournée de vacances.
– Monsieur, je vous présente ma femme.
– Madame, je vous présente mes devoirs.
C’était autant qu’il en fallait pour sceller le pacte d’une camaraderie de passage et s’aller attabler ensemble à une terrasse de café.
J’étais tombé sur une de ces aimables mais extraordinaires pies borgnes, dont l’intarissable galoubet devient rapidement à l’esprit, comme un ronronnement satisfait de matou en bonne fortune, un bourdonnement de goutte d’eau restée dans l’oreille, après le bain. Nous n’en étions pas au second bock, que déjà, intime confident, je me voyais initié aux secrètes divisions de l’estimable famille des Aubry, promené comme en un labyrinthe, d’un bout à l’autre d’une inextricable parenté ! Trois cents oncles, neveux, beaux-frères, cousins, cousines, dansaient autour de moi la ronde, me traversaient la tête de l’une à l’autre oreille, à l’instar d’une ahurissante et interminable farandole : histoire sans fin et défiant toute issue, d’où sortaient par moment, sans que l’on sût pourquoi et tel que les gamins de la mère Gigogne de dessous les jupes maternelles, d’autres histoires plus petites, mais non moins incompréhensibles ; le tout scandé, haché, coupé, d’un éternel :
« N’est-ce pas, Margot ? »
que l’on voyait surgir de terre à chaque entrée en scène d’un nouveau personnage.
Mais ladite Margot restait muette, se bornait à des hochements de tête approbatifs, envahie d’une somnolence à laquelle elle s’arrachait subitement dès que pointait à l’horizon la tache claire d’un uniforme d’officier. Alors elle levait les paupières, et, de ses yeux cerclés de bleu, bleus eux-mêmes, elle allait au devant du soldat, s’en emparait, l’amenait à elle, puis le suivait de loin par la foule, jusqu’à ce que l’éclair du sabre se fût éteint à un tournant de rue.
Elle m’intriguait ; ce profil pur et maladif de vierge éreintée et vicieuse, dont le double bourrelet des lèvres rompait la délicate finesse avec la brutalité choquante d’une invite, ce regard flottant et perdu devant lequel on sentait défiler et se battre les visions sorties tout armées d’une névrose de mauvais aloi, exerçaient sur ma curiosité une véritable attirance, qui, d’ailleurs, ne contribua pas dans une faible mesure à me faire accepter la subite proposition, à moi faite par Bernard Aubry, de continuer notre route de compagnie.
Ainsi pris comme au coin d’un bois, j’eus cependant une minute d’hésitation, retenu par un naturel sentiment de discrétion.
J’objectai :
– Ce n’est pas sérieux ! On sait ce qu’est un jeune ménage ; je vous gênerais, sapristi !
Mais si spontanément et si ingénument il me répondit :
– Pourquoi donc ?
que je ne pus m’empêcher de rire.
– Qu’est-ce qui vous fait rigoler ? dit alors mon nouvel ami qu’une certaine quantité de bocks avait peu à peu dégagé de la retenue forcée d’une première entrevue, et qui rentrait instinctivement dans ses allures lâchées de commis voyageur, de bon garçon resté garçon quand même, malgré le maire et le curé.
– Mais, dis-je, c’est tellement… étrange, cette idée ! Nous nous connaissons depuis deux heures, quand le diable y serait ! et je ne sais si je puis me permettre…
Il ne me laissa pas achever :
– Laissez donc, mon cher, vous blaguez ! Est-ce que l’on se gêne jamais, entre jeunes gens ? Ce sera charmant, au contraire ; n’est-ce pas, Margot ?
– Certainement, répondit Margot qui ne mit dans cette affirmation ni enthousiasme bien flatteur, ni, je dois le dire, froideur blessante.
Moi, j’en avais dit un peu trop pour qu’il me fût possible encore de me dégager.
Le bonhomme, d’ailleurs, n’avait rien qui me déplût ; un certain courant de sympathie me poussait même vers ce fou, que je sentais bien ne pas valoir grand’chose, être un peu flemme, un peu traînier, un peu ivrogne, niais enfin bâti d’une seule pièce dans sa candeur et sa droiture de gros gamin mal élevé.
Je m’avouai donc convaincu, et, de cet instant, nous ne fîmes plus qu’un.
Côte à côte, barrant les trottoirs, nous traversâmes Leyde et Harlem, puis la Haye, d’où nous emportâmes l’impression d’une ville qu’on brosserait le matin à la façon d’une paire de bottes, et dont les citoyens gagneraient les banlieues pour y cracher, vider les culots de leurs pipes et secouer la poussière de leurs descentes de lits ; Amsterdam, où le touriste inquiet n’ose tourner un angle de rue dans la crainte de se faire enlever au passage par quelque aile de moulin à vent exaspéré ; Amsterdam, dont les rouges maisons ont leurs escaliers sur la tête et que les mâts
« violet, indigo, bleu, vert, jaune, orange, rouge »
d’innombrables barques à l’ancre, pavoisent d’un formidable et mobile arc-en-ciel.
Ici comme là et comme partout, Margot demeura la même, promenant d’une cité à l’autre ce masque d’incurable ennui dont la désespérante impassibilité avait fini par me devenir un intolérable supplice.
De temps en temps un pâle sourire, à la fois éclos et éteint, l’aumône d’un regard de complaisance jeté à droite ou à gauche avec un
– Ah ! oui !
glacial, ce fut tout ce qu’on obtint d’elle, et elle se retrouva à Paris, exactement aussi avancée que si elle n’eût pas mis les pieds hors de chez soi.
Pour Bernard, c’était autre chose.
Dire que la qualité de la bière hollandaise n’occupait pas une place un peu exagérée dans son enthousiasme bruyant et que le manque presque absolu de pain dans un pays où les moulins abondent comme les giboulées en mars, n’avait pas plus que de raison frappé cette imagination contemplative à sa manière, il y avait bien un peu de ça. N’importe, il se montrait ravi, comme il se montrait ravi de tout, étant de ceux qui aiment l’existence depuis les pieds jusqu’à la tête et qu’assure d’une inaltérable sérénité un de ces bons diables d’égoïsmes auxquels on n’a pas le courage d’en vouloir.
– Drôles de corps et drôle de couple ! pensai-je en moi-même tout bas, quand, la dernière poignée de mains échangée par la glace baissée du fiacre qui les ramenait à leurs pénates, je me retrouvai — enfin seul ! — les pieds sur l’asphalte parisien. Il n’y a rien à dire de lui, qu’il faut admettre tel qu’il est ou ne pas accepter du tout ; quant à elle, si ce n’est pas le vice en personne, c’est l’au delà de toutes les stupidités !
Et, ma foi, des mois s’écoulèrent sans que l’événement vînt me fixer sur l’une ou l’autre de ces deux alternatives.
Car nous étions, Bernard et moi, restés excellents camarades.
Il était rare qu’une quinzaine se passât sans qu’il me fît l’amitié de monter une heure chez moi, fumer un chapelet de cigarettes en me contant les nouveautés, et moi-même, par ci par là, j’allais prendre avec lui l’absinthe dans un petit café d’habitués où je savais le rencontrer de cinq à sept, s’absorbant dans d’interminables parties de manille avec trois aimables nullités de sa connaissance.
J’étais tenu ainsi au courant de sa précieuse santé, toujours florissante et tout à la douce, Dieu merci ! ainsi que de celle de madame.
Seulement, de ce côté, c’était moins brillant :
– Peuh ! peuh ! toujours la même chose : patraque, galette, mal fichue ! Manque de sang, qu’est-ce que tu veux ! Un tempérament de navet.
– C’est embêtant ! il faut lui faire prendre du fer et de l’huile de foie de morue.
– Oui, je sais bien ; c’est ce que tout le monde me dit. J’y songerai. Il retourne du trèfle, cinq pour nous !
Au fond, il n’était pas douteux que la pauvre santé de sa femme lui allât moins profondément au cœur qu’un simple manque d’atouts dans le jeu de son partenaire.
Un jour, enfin, j’appris que Margot, sur les conseils de plusieurs, se décidait à quiter Paris et à s’aller, quelques semaines, mettre au vert dans le midi de la France.
J’allai, à cette occasion, lui porter mes souhaits de bon voyage et de prompt rétablissement : souhaits qu’elle accueillit et dont elle me remercia avec cette indifférence froide et polie qu’elle manifestait pour toutes choses.
Elle était toujours la même, ni plus maigre ni plus pâlotte, ayant gardé son charme étrange, inquiétant sans qu’on sût pourquoi, de femme jolie avec tout ce qu’il faut pour être laide ; et ma foi, plus je la regardais, plus je laissais courir sur le mien la dureté de cet œil bleu sans regard où s’éveillaient sournoisement, par instants, des miroitements aveuglants et inattendus de lame d’acier au soleil, moins je me faisais à l’idée que j’avais devant moi une anémique vulgaire.
Non, vraiment non, point cela du tout ; vous dire quoi, je n’en sais rien, mais plutôt quelque chose comme une plante souffrante piquée au plus secret d’elle-même, une fleur chétive que mine et dévore sourdement le lent travail d’un mal caché.
Elle partit, resta près de trois mois absente, puis, un beau matin, reparut, transfigurée, fraîche comme une rose, engraissée à ne pas la reconnaître.
Bernard Aubry exultait :
– Le Midi, mon cher, le Midi ! Quand je te dis qu’il n’y a que cela !
Ce ne fut là, au surplus, qu’une simple apparition, car presque aussitôt elle se remit en route, pour revenir six semaines plus tard et repartir encore une fois, l’air de Paris ne lui valant décidément rien, lui nettoyant en quelques jours les belles couleurs de santé prises au grand et rude soleil de la province.
Et dès lors, ce fut chose convenue : le ménage à la navette, madame disparaissant de la circulation pendant des deux et trois mois d’affilée et se faisant paisiblement des joues, tandis que monsieur usait de la situation pour prolonger jusqu’à complet épuisement les quotidiennes parties de manille, sans pour cela se buter, en rentrant, à un laconisme glacial gros de reproche, trouver devant lui, sur la table, sa soupe refroidie et figée dans l’assiette, son vin versé à l’avance et déjà échauffé dans le verre.
Et tout à coup, retour inattendu de madame, ayant tout de suite avec elle, dans une valise à la main, deux chemises, quatre paires de bas, et autant de mouchoirs de poche, l’indispensable, juste ce qu’il faut pour une villégiature de quelques heures. Là-dessus, air connu, bonheur de se revoir, embrassades de part et d’autre !
– Bonjour, mon chou ! Tu vas bien ? Tu ne t’es pas trop ennuyé ? La tante Nathalie t’embrasse et tout le monde te dit bien des choses. Je repars mercredi, tu sais.
Lui, trouvait cela tout naturel :
– Ah bon, très bien, quand tu voudras.
Il était né pour faire un mari, comme moi pour faire un gendarme, et pourvu que sa femme, dont la vie de province avait agi en même temps sur l’estomac et sur le caractère, lui fît risette et bon visage durant ses courtes apparitions, il se tenait pour satisfait.
Il me disait :
– A bien compter, je ne dois pas avoir ma femme plus d’une trentaine de jours par an, mais à chacun sa façon de voir ; moi, j’aime mieux un bon mois qu’une mauvaise année ; qu’en penses-tu ?
Je pensais que c’était là un raisonnement de cocu ou d’homme destiné à le devenir, mais comme, après tout, je m’en fichais, je me hâtais de conserver pour moi cette appréciation gratuite.
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