‹ Les femmes qui tombentChapitre 10 sur 29 · 01 · 9

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Adhémar de Monthaut, né à Toulouse, marié en Suisse, à la belle juive Sarah Schumd, un mariage d’amour, c’est-à-dire sans dot, avait, à l’heure actuelle, achevé de manger ses biens patrimoniaux, jusqu’à la dernière masure. Il lui restait juste cinq cent mille francs de dettes.

Cependant, l’habitude d’avoir de l’argent lui donnait l’illusion qu’il ne pouvait manquer d’en avoir toujours. En y songeant un peu, il possédait un assortiment assez complet de tantes et d’oncles célibataires pourvus d’un nombre respectable d’années, et il ne s’agissait, après tout, que d’attendre sans trop d’ennui, l’échéance fatale de ces héritages.

Il arriva toutefois plusieurs événements désagréables au baron Adhémar. Cette même année, au moment précis où les créanciers lassés refusaient d’allonger de cent sous seulement le chiffre des sommes qui leur étaient dues, la plus âgée des tantes à succession épousa son intendant, avec un bon contrat qui payait celui-ci de sa complaisance.

Une autre passa dans un monde meilleur après avoir offert, pour le rachat de son âme, tous ses biens à l’Église ; et un oncle octogénaire poussa l’illusion jusqu’à reconnaître pour le sien, un affreux bambin que sa gouvernante avait eu d’un valet de chambre.

Le baron cria comme un volé ; mais cela ne lui redonna pas des rentes.

C’est pourquoi, son honneur étant déjà pris dans l’engrenage des manipulations d’argent presque douteuses, il y passa tout entier, et le baron déroba un soir, pour la Nina, les diamants de sa femme.

Mais cela ne suffisait pas. La Nina entrait dans le demi-monde avec un appétit formidable et tout neuf, qui demandait à être promptement servi.

L’amour-propre bête des entreteneurs de filles le poussait à tout risquer afin de garder pour lui seul cette courtisane dont la chair, maintenant haut cotée, allumait en lui des frénésies de désirs.

Le lendemain et le surlendemain de la première de Madame Ève, il courut après un crédit nouveau, tournant autour de Paris en descendant toujours plus bas, de spirale en spirale, comme dans l’enfer du Dante. Lorsqu’il fut au fond, il n’avait rien trouvé ; il se décida à rentrer chez lui, pour s’adresser en dernière ressource à la baronne.

Cette audace était soutenue par l’espoir que sa femme ignorait encore le vol de ses bijoux : il avait fait supprimer tout envoi de journaux à son hôtel, et la baronne n’avait pas eu, depuis lors, l’occasion de se parer. Il rentra à l’heure du dîner et trouva ses gens qui couraient affolés : madame était tombée dans une crise de nerfs épouvantable.

— Diantre ! murmura le baron. Au fait, il vaut mieux en finir.

Et il passa résolument chez sa femme.

Celle-ci venait de recevoir sous enveloppe un fragment de journal découpé. Elle avait lu ceci :

« L’événement de la soirée, c’est la première de Madame Ève. La revue est idiote ; mais l’artiste qui la conduit est superbe. La Nina de l’Alcazar sera célèbre demain, grâce surtout aux admirables pierreries qui lui viennent, dit-on, du baron de M…, très connu à cause de la splendide chevelure rousse de sa belle et malheureuse jeune femme.

» On dit même tout bas que l’on a reconnu au cou de madame Ève, un cordon de fleurs en diamants, fort remarqué au dernier bal de l’Élysée sur les blanches épaules de la baronne. »

Elle avait sauté sur le coffre qui renfermait ses bijoux, et, le trouvant vide, s’était jetée à terre avec des hurlements de fureur.

Quand son mari entra, elle cria à ses femmes :

— Sortez !

Et, d’un bond, elle fut sur le baron, les doigts noués autour de sa gorge.

Elle était dévêtue, fripée, les cheveux pendants et emmêlés, les yeux sanglants.

— Vous me les rendrez, criait-elle, la voix rauque, vous me les rendrez ou je vous dénonce à la police…

Il se dégagea, haussant les épaules.

— Juive, va ! dit-il avec mépris ; qui te les a donnés ?

Elle éclata de rire.

— Ce n’est pas vous, vous le savez bien.

— Tu les as achetés avec ma première ferme, que j’ai vendue pour cela.

— Imbécile, combien ta ferme ?

— Quatre-vingt mille francs.

— Ils en valent six cent mille, dit-elle, les bras croisés, insolente.

Il la regarda les yeux élargis, puis enfonça ses doigts dans la chair potelée de ces bras superbes, les desserra, les étendit en croix d’un geste violent.

— Qui les a payés ? dit-il lui soufflant au visage. Réponds ou je te tue !

Elle se calma.

— Rendez-les-moi, d’abord, dit-elle, et surtout, lâchez-moi.

Il la secoua et la jeta de toutes ses forces sur sa chaise, où elle tomba renversée, les jupes flottantes, les cheveux balayant le tapis.

Il avait mis le pied dessus et la tenait ainsi, répétant :

— Réponds, ne m’affole pas, réponds, ou je t’étrangle…

Elle mourait de peur, affreusement pâle, les yeux fermés. Elle gémit :

— C’est cela, tuez-moi maintenant, après m’avoir volée. Votre affaire sera claire devant les juges.

Il recula épouvanté.

— Vipère, dit-il, tu me tiens, je ne puis pas même t’écraser.

Elle se redressa, soufflant, la poitrine soulevée, avec un geignement d’enfant malade.

Ils restèrent ainsi, s’apaisant dans le silence et dans la mollesse des odeurs douces qui emplissaient cette chambre de femme, toute voilée des ombres attendrissantes des dentelles drapées largement sur les murs par des agrafes de satin pâle.

Il allait et venait, lentement, repris maintenant par ses besoins d’agent, si vifs, que toutes ses pensées se noyèrent bientôt dans cette préoccupation.

Il se rappelait qu’il était venu pour demander de l’argent à sa femme. Une lutte se faisait entre ses derniers scrupules et la nécessité d’en passer par l’infamie qui lui permettrait de satisfaire ses vices. Dans sa conscience, qui se lâchait, peu à peu, un raisonnement nouveau lui venait :

— Après tout, se disait-il, qu’est-ce que cela me fait ? Il faut bien nous tirer d’embarras ! Qu’y a-t-il de pire que la misère quand on a vécu comme nous ?… C’est égal, si j’avais su que les diamants valaient six cent mille francs, je ne les aurais pas donnés… je les aurais vendus.

C’était fini. Il avait accepté la situation. Par un reste de pudeur, il se taisait, attendant une occasion de se faire comprendre.

Elle le regardait, hébétée de ses coups, sournoise, cherchant à revenir sur ses diamants volés sans l’exciter ; elle avait peur, lâchement.

La femme de chambre frappa ; on ne répondit pas. Elle poussa la porte et fit un mouvement pour s’enfuir : elle tenait une lettre.

Mais le baron lui saisit le poignet, prit la lettre adressée à sa femme et referma la porte.

Il ouvrit tranquillement le billet qui ne renfermait que ces mots :

« Je t’attends ce soir à la même heure.

» Edwards. »

— Ah ! c’est lui, pensa le baron.

Puis, avec un air digne, la voix douce cependant, il tendit le papier à sa femme.

— Madame, voilà ce que vous écrit votre amant.

Elle le regarda et devint très rouge.

Comme elle ne disait rien, il se décida.

— Je ne suis pas un tigre, ne tremblez pas. J’ai eu tort tout à l’heure ; du reste, tous les torts sont de mon côté. Je vous prie donc de me pardonner.

Elle leva les yeux, étourdie de surprise.

Il reprit, avec un air théâtral, forçant sa voix dans une note attendrie qui sonnait faux :

— Je vous ai abandonnée, jeune encore, à tous les entraînements de la vie à outrance ; vous avez succombé ; je vous pardonne. À votre tour, pardonnez-moi, Sarah !

Elle répondit, avec l’entêtement d’une mule :

— Je veux mes diamants, rendez-les-moi.

— Hélas ! dit-il, avec un hoquet hypocrite, ce journal a menti : je les ai pris, c’est vrai, non pour les donner, mais pour les vendre : des dettes à payer, des dettes d’honneur, de jeu… Et tenez, je rentrais ce soir justement pour vous demander s’il vous restait quelques louis avec lesquels je pourrais encore tenter la fortune ; car nous n’avons plus rien, Sarah, nous sommes ruinés, si…

— Si… ? dit-elle le regardant.

— Si vos amis ne nous viennent en aide. Les miens sont à bout de complaisance ; on m’a éconduit partout. Un emprunt nous sauverait, en attendant…

— En attendant quoi ? dit-elle levant les épaules.

Elle avait enfin compris et l’audace lui revenait.

Brutalement elle ajouta :

— C’est bon, je demanderai cela, ce soir, à Edwards D…

— Je vous en prie, dit-il, souffleté par cet aveu, n’abusez pas de mon malheur. S’il faut que vous ayez recours à… cet homme, au moins que je ne le sache jamais.

— Ah !…, dit-elle étendant les bras dans un bâillement large, je suis lasse, brisée ; finissons-en et jouons cartes sur table. Vous êtes ruiné et il vous faut de l’argent, à moi aussi. J’en chercherai, vous ne me chicanerez pas sur le choix des moyens. C’est dit, maintenant laissez-moi prendre mon bain. Et, puisque vous voulez aller jouer, ma bourse est là, sur la cheminée, servez-vous.

Il prit le portefeuille sans l’ouvrir et le glissa dans sa poche. Déjà son regard s’allumait, il sentait revenir la fortune et avec elle le triomphe sur ses rivaux près de la Nina.

Il tourna sur ses talons avec son élégance de gentilhomme, disant sans trop d’embarras :

— À demain, chérie.

La baronne l’arrêta du geste.

— Dites donc, si vous gagnez, n’oubliez pas de racheter mes diamants ; car, foi de juive, comme vous me dites, je vous les ferai payer cher, si vous ne me les rendez pas.

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