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Les habitués de la salle du faubourg Poissonnière éprouvèrent, le soir de la première de Madame Ève, une surprise qui faillit se tourner en émeute, quand ils se virent dépossédés par la location des premiers rangs de fauteuils et des places avancées aux balcons du rez-de-chaussée et de la galerie.
Des groupes, repliés dans le fond de la salle, gesticulaient. Les ouvreuses, affairées, couraient après les récalcitrants. On parlait de s’en aller ; mais la curiosité était bien trop vive maintenant. Il fallait voir ; on ferait du tapage pendant la pièce, voilà tout. Des messieurs ornés de casquettes se disposaient à jouer des castagnettes avec les soucoupes des bocks.
Pendant la première partie du spectacle, composée de chansons idiotes, les places louées restèrent vides. Les artistes favoris s’évertuaient mollement sous les maigres applaudissements des gamins du faubourg.
Brunin nouait ses bras derrière son dos en gloussant, la bouche énorme : « Ah ! ma Jeannette ! » Demay, la voix grasse, envoyait son refrain à succès : « Je demeure rue Po, je demeure rue pin, je demeure rue Popincourt ; » le petit Norbert, lui-même, grimaçait, en cotillon troussé, sa paysannerie égrillarde, sans obtenir de ce public fiévreux les bravos et les rires à pleine gorge où il se lâchait chaque soir en les écoutant.
On baissa la toile : c’était l’entr’acte.
Un silence se fit, personne ne bougea. Alors, on vit arriver, comme une troupe d’écoliers en vacances, des jeunes gens du boulevard, qui semblaient ivres, le chapeau en arrière, la canne au vent, se bousculant avec des éclats de rire faux, qui voulaient témoigner de leur dédain pour le « bouis-bouis », où ils daignaient venir un soir faire du potin en faveur de l’auteur bien connu de la revue.
Ils envahirent les premiers fauteuils ; les autres furent bientôt remplis par des gens d’une allure plus décente.
On signala même sur un rang toute une brochette d’hommes graves, crânes luisants ornés de mèches qui en faisaient le tour, favoris gris, faces rouges et grasses comme il sied à des gens qui ont le moyen d’engraisser.
Tout à coup, les balcons se peuplèrent, et tous les fauteuils d’orchestre se hérissèrent de lorgnettes braquées en l’air. Des demoiselles en chapeau retroussé avec des plumes en saule sur le nez, et raides dans leur corsage en boîte à violon, souriaient bêtement, montrant leurs gencives et se penchaient complaisamment vers les lorgnettes.
Cependant, tout près de la scène à droite, une femme aux cheveux jaunes et lisses ne souriait pas, se reculait du balcon et lorgnait elle-même cherchant par la salle.
Elle aperçut Abel Henriet et lui fit un signe de tête imperceptible ; elle reporta immédiatement les yeux sur un homme d’assez grand air, qui se dissimulait derrière une colonne en bas.
Abel suivit ce regard et lorsqu’une minute après, Martin-Dumont, qui était venu là pour reconduire à la sortie sa future belle-mère, lui demanda quel était ce personnage à l’air digne, avec la rosette à la poitrine, il répondit :
— C’est le baron de Monthaut.
Madame Le Boterf n’était pas seule dans le renflement du balcon qui faisait la saillie d’une loge ; elle semblait servir de chaperon à madame Goyanne dont les rires de fille l’exaspéraient. Goyanne avait bien accompagné sa femme ; mais celle-ci venait de l’expédier vers Abel Henriet pour l’inviter à monter ; elle lui gardait une place derrière sa chaise.
Yvonne comprit le manège et elle s’apprêtait à décocher quelque rude observation à la jeune femme, quand elle arrêta sur elle ses veux de fauve, la couva une minute dans sa pensée toujours ardente à son œuvre infernale, et, soudain, résolut de faire servir à son but les appétits de toute sorte qui couraient dans les yeux avides et brûlants de Lucie Goyanne.
Elle savait, d’un mot, la faire tressaillir, et, se penchant, elle lui dit, d’un air de bonne amitié :
— Comme vous seriez jolie, ma mignonne, dans un costume de satin nacarat, semblable à celui de cette drôlesse-là, en face de nous.
— N’est-ce pas ? murmura Lucie, le regard enflammé ! Puis elle soupira avec rage : — Ce n’est pas fait pour moi, cela.
— Eh !… qui sait ? La fortune peut venir.
Lucie, mauvaise, lui décocha, la visant du coin de l’œil :
— Elle vient parfois, en effet, à des personnes qui ne s’y attendaient guère ; mais elle n’arrive pas comme cela aux honnêtes gens, ma chère.
Yvonne ne se fâcha pas : elle sourit doucement.
— On peut être honnête et adroit, ma mignonne. Ainsi, tenez, je sais une affaire. Mais vous me garderez le secret au moins ?…
— Oh ! protesta Lucie, en se rapprochant comme pour mordre un gâteau qu’elle entrevoyait.
— C’est une belle, une magnifique opération dont le projet est encore en l’air, mais qui va aboutir d’un moment à l’autre. On cherche des hommes, plutôt que des capitaux, des intelligences, qui sont des valeurs de rapport autrement considérables que des chiffons de papier. Ceux qui entreront dans la combinaison en sortiront riches… riches, entendez-vous ! au sens complet du mot. Riches de cette richesse qui donne toutes les jouissances et permet de satisfaire toutes les fantaisies.
Lucie, haletante, buvait ces mots, qui lui donnaient l’ivresse de désirs furieux.
— Eh bien, dit-elle la voix enrouée d’émotion, comment faire pour entrer dans cette combinaison ? Vous le savez, vous ?…
Yvonne feignit d’hésiter, balbutia, puis enfin se donna la soudaine vivacité d’un élan de cœur.
— Écoutez-moi, Lucie, je vous aime bien, je ferai tout au monde pour vous amener dans cette entreprise financière ; vous, c’est-à-dire votre mari. Mais vous comprenez que je ne puis vous livrer des secrets qui ne sont pas les miens. Il faudra que vous me secondiez, que vous alliez docilement, aveuglément où je vous dirai d’aller ; si vous suivez mes conseils, la fortune est au bout.
— Disposez de moi, répondit Lucile frissonnante.
— En tout et pour tout ? essaya Yvonne appuyant expressivement sur le mot.
La Goyanne était trop disposée à se livrer pour avoir une hésitation ; elle répondit nettement :
— Pour tout.
Àce moment, le timbre sonna pour le lever du rideau.
— Et tenez, ajouta madame Le Boterf d’un ton confidentiel ; voici précisément l’un des hommes dont nous aurons besoin pour faire accepter votre mari.
Elle lui désigna du bout de l’éventail le baron de Monthaut.
Lucic comprenait quels seraient ses moyens d’action en cette affaire. Elle remua bruyamment sa chaise, dans le silence qui s’était fait, et darda ses yeux noirs, brûlants, sur le baron.
Mais celui-ci ne leva pas la tête. Pâle d’une émotion qui se laissait voir, il contemplait avec passion, dans le décor d’un paradis terrestre, sous les feux empourprés qui illuminaient la scène, la Nina, demi-nue, endormie sous le pommier fatal.
Une salve énorme d’applaudissements enleva la salle. Les mécontents du fond, éblouis et troublés, tendirent le cou et ne bougèrent plus.
Alors Ève s’éveilla.
Lentement, elle souleva son corps fin et superbe, aux lignes délicates, que le maillot trop pâle vêtissait d’une façon surhumaine. Lorsqu’elle fut debout, ainsi longue et blanche, elle rappela les fantaisies idéales de Bouguereau.
Sa perruque blonde noyait d’or ses épaules nues, sa ceinture de feuillage frissonnait sur ses reins souples, et ses petits pieds qui semblaient déchaussés accusaient leur forme absolument divine sous le réseau de soie qui seul, les enveloppait. Elle sourit, et la blancheur de ses dents coupa d’un éclair ses lèvres carminées.
Elle n’avait rien dit encore, et un immense bouquet blanc vint tomber près d’elle. En se penchant pour le ramasser, la Nina inclina sous la vive lumière de la rampe sa gorge gonflée et un tonnerre d’applaudissements salua de nouveau la chanteuse dans le triomphe de sa beauté.
Le baron de Monthaut s’était retourné, le regard furieux, vers Abel Henriet, qui venait de lancer le bouquet.
Les deux hommes se toisèrent une seconde, puis l’agent, la face calme et froide, disparut.
Maintenant, madame Ève chantait : c’était le prologue de la Revue, mis en couplets.
Il y avait brouille dans le ménage d’Adam. La littérature moderne avait fait tout le mal : on citait les auteurs. Le Paradis terrestre était infesté de productions malsaines : les galanteries du vice assaisonnées en romans, avaient tourné la tête blonde de madame Ève ; elle ne parlait de rien moins que d’y aller voir. Adam, qui se méfiait, combattait cette fantaisie ; mais le serpent, sous la forme d’un beau jeune homme amoureux, attisait cette curiosité fatale. Et la vertu de la dame ne tenait plus qu’à une pomme.
Le serpent fit son entrée : il était pâle et beau, avec des yeux noirs, noyés comme ceux des filles, et une bouche rose troussée en arc mignon sous un fin duvet brun.
Ève ne dissimula pas son impression et repoussa mollement la pomme qu’il lui offrait. Même, entre deux couplets, elle dit un peu trop haut à ce joli serpent :
— Mon Léon, je t’adore.
Derrière le pilier où il s’appuyait, le baron mâchait furieusement sa moustache, les yeux braqués comme des canons sur le cabotin au teint pâle.
Celui-ci, la voix langoureuse, grasseyait son air séducteur avec des poses et des effets de jambes.
Il insinuait à Ève qu’elle pouvait toujours se risquer à faire un tour dans Paris et que si ce Paradis lui plaisait mieux que l’autre, elle n’aurait qu’à mordre à la pomme pour partager soudain tous les plaisirs dont jouissent ses filles.
Il se chargeait de faire défiler devant elle les événements d’une année pour la convaincre de la différence qui existe entre les folles joies de la vie parisienne et la monotonie vertueuse de l’Éden.
— Eh bien, répond Ève, je consens à voir ; partons.
Le serpent, triomphant, levait les bras en l’air en criant :
— Je la tiens.
Et, cachant dans son sein la pomme perfide, il entraînait madame Ève.
Les applaudissements éclatèrent de nouveau si formidables, si entêtés pour faire reparaître la Nina, que l’on entendit à peine le bonhomme Adam lorsqu’il vint se plaindre de ce procédé biblique. Il chanta, néanmoins, dans une basse profonde ses angoisses conjugales, et disparut en avertissant le public qu’il allait poursuivre le couple voyageur afin de faire passer à son tour, sous les yeux de sa folle épouse, le tableau des misères et des horreurs de cette vie terrestre qu’elle osait convoiter.
Le rideau ne baissa à demi que pour se relever dans le tapage des cannes, des bancs, et des verres qui dansaient, dans le claquement affolé des mains levées, et le hurlement grotesque des bravos, soulignés en bémols par les voyous en gaieté, sur la pâleur émue de madame Ève.
Elle souriait, ployée, envoyant éperdument des baisers devant elle, mais sans quitter la main du joli cabotin, dont elle tordait visiblement les doigts dans ses doigts nerveux.
Le rideau baissa sans que la Nina eût accordé un regard au baron collé à son pilier.
En haut, madame Le Boterf, qui le surveillait, souriait, satisfaite et elle dit à Abel Henriet, fermant les yeux à demi :
— Elle joue très bien, cette Nina.
— Très bien, répondit de même le grand blond que la Goyanne boudait pour le bouquet qu’il avait jeté avant de monter près d’elle. D’ailleurs, maintenant, elle visait le baron. Lorsqu’elle le vit se décider enfin à sortir, elle dit à son mari qu’elle voulait prendre l’air ; et elle descendit, laissant Yvonne avec Abel parler bas.
— Dépêchons, murmura madame Le Boterf, il y a du nouveau. On vient de dire, là, à côté, que la Nina allait exhiber tout à l’heure plus de cent cinquante mille francs de diamants. Le baron doit avoir volé sa femme. Il faut prévenir la baronne.
— Un entrefilet paraîtra demain dans le Figaro.
— Bon. Avez-vous fait des offres sérieuses à la Nina ? Après son triomphe de ce soir, elle exigera demain un coupé, un hôtel…
— J’ai offert tout cela dans le bouquet.
— Alors le baron s’exécutera. Ils sont finis. Avant huit jours, nous les aurons à merci et l’affaire pourra marcher. Maintenant, que dites-vous de la petite Goyanne pour nous pêcher des imbéciles dans le salon du baron ?
— La baronne nous servira mieux.
— Mieux, non ; mais différemment… Lucie Goyanne est prête à tout pour se tirer de la misère. Toutes les tentations la brûlent. Elle crève d’orgueil et de besoin. Elle ne se marchandera pas et descendra aussi bas que l’on voudra. Je l’ai prévenue ; elle consent.
— Soit, répondit Abel, qui écoutait à peine depuis qu’ils étaient seuls.
Un émoi troublait son regard clair. Il hésitait et finit par dire :
— Êtes-vous bien décidée à donner votre fille à Martin-Dumont ?
Yvonne le regarda, inquiète.
— Pourquoi cela ?
Il rougit légèrement et reprit :
— Enfin ce mariage est-il arrêté ?
— Vous le savez bien, dit-elle brusquement, avec une angoisse qui lui venait. Qu’y a-t-il encore ?
— Rien. Je voulais vous dire… vous demander… Enfin, n’en parlons plus.
— Au contraire, dit-elle, parlons-en tout de suite. Que voulez-vous dire ? Vous me faites peur. Mon Évah…
— Je la voudrais pour moi, voilà tout, acheva tout bas Abel Henriet.
— Pour vous ? dit-elle indignée, l’exclamation violente. Pour vous ?…
Elle ajouta brutalement :
— Ne touchez pas à ma fille, mon cher. C’est une honnête femme, il lui faut un honnête homme. Elle n’a rien à voir avec nous autres.
Abel détourna les yeux et leva les épaules en murmurant d’un ton calme :
— C’est bon, n’en parlons plus.
Mais son regard revint lentement sur Yvonne avec une expression de défi et de haine que celle-ci ne vit pas. Elle regardait son futur gendre, qui n’avait pas bougé de son fauteuil et crayonnait sur son carnet, près de son verre plein, perdu dans ses calculs d’inventeur. La foule rentrait, rappelée par la sonnerie. Madame Goyanne reprit sa place, maussade : elle n’avait pas rencontré le baron.
Celui-ci faisait une scène dans la loge de la Nina, tout affolée de son triomphe.
Elle l’envoyait promener. Elle n’avait plus besoin de lui : on venait de lui offrir un hôtel dans un bouquet de roses. Il promit de lui en donner un qui lui appartenait, au parc Monceau ; il oubliait les hypothèques. Elle demanda des chevaux : il offrit les siens. Elle riait et embrassait devant lui Léon, qui la repoussait, fatigué de toutes ces femmes folles de lui. Il recevait des billets, lui aussi ; et, dans les coulisses, on se le disputait.
Le baron voulut le souffleter. Nina le menaça d’une rupture. D’ailleurs, il pouvait se retirer, elle voulait rester seule ce soir. Elle le recevrait le lendemain, s’il avait l’hôtel dans sa poche. Sans quoi, il se fouillerait. Elle l’exaspéra, il s’enfuit.
Alors la chanteuse se jeta au cou du cabotin, et, pleurant d’amour, lui jura qu’elle lui sacrifierait tout s’il voulait l’épouser ou seulement lui promettre de vivre toujours avec elle, de n’aimer qu’elle.
Le beau Léon lui donna une poussée brutale, criant qu’elle était une bête et qu’il ne l’aimerait que si elle savait faire « chanter » les hommes.
Il était furieux qu’elle eût renvoyé le baron avant de l’avoir « nettoyé ».
Elle s’essuya les yeux pour rentrer en scène : et le défilé habituel des Revues commença.
Il y avait deux compères : Adam, qui évoquait les ridicules et les vices ; le serpent, qui ne montrait que les plaisirs. Et madame Ève hésitait.
Le bruit courait qu’un baron s’était ruiné pour lui donner les diamants dont elle allait se couvrir après avoir croqué la pomme.
On parlait d’un million. Maintenant, toute la salle chuchotait dans l’impatience de cette vision, qui faisait pâlir les femmes.
Et les hommes commençaient à penser que cette mâtine devait être furieusement désirable.
Les moindres mots de la Nina étaient soulignés et applaudis. On ne la quittait plus des yeux. Elle montait comme un astre dans cette nuit triomphale.
Et le baron, caché dans le fond de la salle, s’affolait à chercher où il pourrait prendre assez d’or pour payer cette fille qu’on lui enlevait.
L’orchestre joua une fantaisie sur l’air des bijoux de Faust : un grand silence se fit. Alors le serpent dit à Ève :
— Maintenant, je vais te montrer la femme à la mode en l’an de grâce 187…, celle qui occupe le monde, qui envahit les lettres, qui trône au théâtre ; la seule dont les hommes s’occupent, la seule avec laquelle ils vivent et pour laquelle ils se ruinent, lui bâtissant des palais, la couvrant de pierreries comme une idole, étendant sous ses pas un tapis moelleux de billets de banque. Regarde !
Et on vit apparaître une cocotte ébouriffée, le chignon jaune piqué de faux brillants, la traîne insolente, la poitrine haute, où dansaient des perles creuses, les bras pris dans des cercles de verroteries, la jupe poudrée de mica qui la faisait reluire comme une châsse. Ève, émerveillée et jalouse, dit à la jeune grue :
— Qui t’a donné cela ?
— Tout le monde, répond la fille promenant par la salle son rire cynique…
— C’est beau, reprend Ève, j’en veux…
Alors le serpent tire de son sein la pomme qu’il lui présente. Ðve y porte sa lèvre avide…
Aussitôt une mignonne voiture, traînée par deux petits poneys noirs, arrive escortée de deux gardiens de la paix, qui s’arrêtent juste aux portants.
Un coffre à bijoux repose sur les coussins. Ève s’en empare et accroche à ses oreilles deux énormes gouttes de rosée. Elle passe à son cou un collier éblouissant où pendent des fleurs de flamme, elle glisse à son bras un serpent aux yeux d’escarboucle, elle plante sur son front une seule étoile et, soudain, comme si tous les feux de l’enfer étaient tombés sur elle, Ève resplendit, lumineuse, flamboyante sous le rayon électrique qu’on dirige sur elle du cintre.
Un trépignement de sauvages faisait craquer le parquet de la salle. Dans la poussière soulevée, les faces se tendaient, convulsées d’admiration, éperdues d’enthousiasme. Tous ces gens, pères de famille, boutiquiers, travailleurs, femmes honnêtes, tous l’applaudissaient d’avoir mordu au vice qui lui donnait ces splendeurs d’apothéose.
Quand Ève fut lasse et ivre de ces applaudissements frénétiques, elle s’assit dans le char comme une reine, droite et fière et salua.
Une ronde finale fit tournoyer autour d’elle tous les personnages de la Revue, comme un défilé de toute la vie parisienne à ses pieds de courtisane, et le rideau se baissa tandis que les poneys piaffaient, faisant osciller dans la lumière, sur le corps blanc et renversé de madame Ève, toutes les pierreries de la baronne de Monthaut.
Dans la pénombre subite de la salle, le public se hâtait vers la sortie, où des groupes s’arrêtaient.
L’auteur de la Revue, Farewell, très entouré, fêté, harcelé par ses amis, qui, tous, voulaient le suivre près de la nouvelle étoile, essayait de leur échapper. Saint-Géran et Davenay insistaient bruyamment, avec des paroles grossières ; avant de faire un succès à la Nina, ils voulaient savoir si elle était assez « bonne fille » pour payer sa gloire. Farewell les emmena.
Comme ils traversaient l’étroit vestibule, une femme en toilette sombre, les joues pâles sous son rouge de théâtre, se tourna vers eux pour être saluée ! Farewell lui dit :
— Bonsoir, Thérèse ; et il lui serra la main en courant. Mais elle l’arrêta, s’efforçant de sourire.
— Jean Delorme n’est pas avec vous ? dit-elle.
— Non. Je vous croyais ensemble. Il n’est donc pas venu ? Vous lui ferez des reproches de ma part. Au revoir.
Thérèse était restée toute droite, se laissant bousculer par la foule, regardant toujours si elle n’allait pas apercevoir Jean.
— Madame, lui disait tout bas la fille qui l’accompagnait, madame, allons-nous-en, vous voyez bien qu’il n’est pas venu.
Elle ne répondait pas et suivait du regard les gens qui passaient avec une sorte de fixité un peu folle.
Depuis un instant, une discussion s’élevait avec des exclamations violentes, dans un groupe d’hommes qui tenaient des journaux et se passaient, en le désignant du doigt, un article qu’ils lisaient, élevant la feuille sous le gaz. À chaque instant, de nouveaux venus se joignaient au groupe, et l’on entendait :
— C’est inouï ! c’est indigne ! Que va faire le gouvernement ? Moi, j’ordonnerais une enquête.
— Laissez donc, disaient d’autres, c’est une mystification. Ne voyez-vous pas que cette soi-disant correspondance est coupée dans une méchante petite feuille allemande qui a imaginé cette grossière invention pour faire parler d’elle ? Le coupable, c’est le journal français qui a reproduit ces lignes.
— Eh ! demain, tous les journaux les reproduiront ! Moi, je crois à une trahison, voilà tout.
— Bon, une trahison ! et dans quel but ?
— Mais… l’Allemagne paye ses espions, mon cher, elle peut payer les traîtres. En somme, voici une correspondance secrète de l’un de nos diplomates à l’étranger qui est mise au jour. On n’a supprimé que les noms ; mais qui empêche de les retrouver ? Quel est l’homme d’État en France qui a pu recevoir cette dépêche ? Tout est là.
Dans une sorte de mêlée où plusieurs noms d’hommes politiques furent jetés au hasard, tout à coup le silence se fit sur l’un de ces noms qui venait d’être glissé on ne sait comment.
Quelqu’un se retourna en disant :
— Quoi ? qui vient de nommer Edwards D… ?
Personne ne répondit.
Àce moment, les spectateurs des galeries avaient fini de descendre et quatre personnes frôlaient le groupe en discussion.
C’était Yvonne Le Boterf au bras d’Abel Henriet ; Martin-Dumont conduisait madame Goyanne.
— Prenez garde, murmura l’agent d’affaires à Yvonne, dont le regard flambait : vous avez dit cela trop haut.
Elle appuya brusquement sur son bras en disant :
— Écoutez.
Maintenant on parlait d’Edwards D… ; plusieurs personnes répétaient ce nom avec un accent plus vif.
La mèche était prise ; elle brûlait.
Et, tandis qu’elle commençait lentement à dévorer la réputation de l’homme d’État, la femme que celui-ci avait outragée s’en allait tranquille, avec au cœur une exquise volupté de vengeance.
Il ne restait plus personne aux abords de l’Alcazar ; la rampe venait de s’éteindre. Une voiture attendait.
— Allons, madame, répétait le servante désolée à Thérèse, qui pensait toujours que Jean allait sortir.
La tragédienne secoua son front comme engourdi sous des pensées affolantes, et soudain se jeta dans la voiture.
Une résolution passionnée l’emportait.
— Donne l’adresse de Jean, dit-elle à la servante.
Celle-ci répondit effarée :
— Il est minuit, madame !
— Eh bien ? À cette heure, il est toujours près de moi depuis que je suis à lui. Je ne veux pas qu’il s’éloigne, je ne veux pas qu’il m’oublie… Il n’est pas venu, j’y vais. Je l’aime, moi ! S’il ne m’aime plus… ce ne sera pas long, va, ma fille. J’ai toujours le poignard qu’il m’a donné en souvenir de Phèdre, avec ces mots, gravés sur la lame et que je m’enfoncerai dans le cœur : Ad vitam æternam, pour la vie éternelle