‹ Les femmes qui tombentChapitre 11 sur 29 · 01 · 10

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Àneuf heures, la baronne quittait son appartement pour se rendre chez Edwards D… ; sa voiture l’attendait.

Elle rencontra sur le palier madame Le Boterf, qui la venait voir.

— Mais je sors, dit-elle d’un air désolé ; car la petite bourgeoise lui paraissait bonne à ménager depuis qu’elle prêtait sans intérêts. Voulez-vous m’accompagner, nous causerons en route ?

— Allons, répondit Yvonne.

Et, quand elles furent blotties dans le coupé, les glaces levées, Yvonne demanda :

— Où allons-nous ?

— Rue de Varennes.

Un frisson secoua madame Le Boterf.

Mais elle se remit vite.

— Cela tombe bien, dit-elle, je voulais vous parler de lui.

— Et… à quel propos ? murmura d’un ton sec la baronne.

— Un propos des plus intéressants pour vous, riposta madame Le Boterf.

Cette petite femme étrange causait de l’effarement à la baronne de Monthaut. Avec elle, il lui arrivait toujours quelque surprise. Elle attendit.

— Entre nous, reprit Yvonne de son ton net et cassant, il n’est pas nécessaire de dépenser de longues phrases pour amener le sujet qui nous intéresse. Donc, voici : vous avez besoin d’argent et un besoin immédiat ; l’histoire de vos diamants est connue de tout Paris, comme les démarches du baron pour dénicher un prêteur. Or, il se trouve que vous avez justement dans votre jeu une carte magnifique. Il ne s’agit que de la retourner pour gagner une grosse partie, très grosse, vous m’entendez ?

— Comment cela ? dit la baronne déjà prise par ces premiers mots.

— Avez-vous remarqué l’autre soir, chez moi, un personnage d’une physionomie étrangère que je vous ai présenté, je crois, le baron Reutch ?

— Je ne me souviens pas.

— C’est un Autrichien qui possède une fortune colossale. Il est propriétaire d’une infinité de journaux français et étrangers. Il a des intérêts dans les banques les plus importantes de l’Europe. On le rencontre dans toutes les grandes opérations financières. Mais son activité est prodigieuse. Dès qu’une affaire est lancée, immédiatement il en entreprend une autre. C’est un remueur de millions, et le plus fameux de notre époque ; avec cette particularité qu’il s’efface le plus souvent, comme par un reste de respect pour son blason. Il est l’âme de ces entreprises, il en est l’intelligence, le souffle. Mais il pousse devant lui, il met en nom dans ses œuvres des hommes d’une honorabilité toujours parfaite, dont il se couvre. On prétend qu’il a des visées politiques très hautes, et qu’il ne veut pas compromettre dans des tripotages d’argent le nom d’un futur diplomate.

— Je comprends, répondit vivement la baronne, qui mordait déjà dans les millions entrevus avec son appétit de grande viveuse. Et alors ?…

— Eh bien, l’autre soir, après votre apparition un peu courte, mais qui a produit un grand effet, comme vous allez voir, le baron Reutch, parlant de vous avec enthousiasme à quelqu’un qui se trouvait là, apprit quelle était la situation financière de votre mari, et il apprit en même temps ce que l’on sait de votre influence sur Edwards D… Il est revenu aujourd’hui et voici ce qu’il m’a demandé de vous proposer.

La baronne ne respirait plus.

Madame Le Boterf tira de sa poche une enveloppe sans adresse, l’ouvrit et se prit à feuilleter lentement, avec soin, divers papiers imprimés qu’elle renfermait.

Elle se penchait, pour mieux voir, du côté de la lanterne, et la baronne, suivant ses mouvements, s’inclinait vers elle les yeux brûlants d’impatience.

— Voici, reprit Yvonne très grave. Le baron est en train de lancer une des plus magnifiques opérations qu’on ait vu éclore depuis longtemps. Moi, je n’y connais rien. Mais les personnes qui savent de quoi il retourne affirment que la combinaison qu’il a trouvée est tout simplement un trait de génie et que la Société qui se forme pour cette banque nouvelle va bénéficier de cette trouvaille dans des proportions inouïes, invraisemblables. Il y a là des chiffres de dividendes prouvés, expliqués, qui donnent le vertige. Je n’y comprends rien malheureusement ; mais, tenez, voyez vous-même.

Et madame Le Boterf passa les imprimés à la baronne, qui ne les regarda pas. Elle frissonnait, elle eût battu cette petite bourgeoise calme, qui parlait de ces choses troublantes avec une indifférence, une lenteur qui la faisaient mourir.

— Achevez donc, dit-elle n’y tenant plus ; que vous a-t-il dit pour moi ?

Elle ne vit pas le mince sourire d’Yvonne, qui reprit toujours tranchante :

— Permettez, je dis les choses comme je peux. Je tiens à m’acquitter de cette commission avec soin, puisque je m’en suis chargée.

Elle continua :

— Le baron Reutch, qui a ses visées personnelles, désire, pour cette entreprise, non pas précisément le patronage du gouvernement, mais comme une sorte de protection, de garantie morale de sa part, suffisamment indiquée par le personnage qui prendra la présidence du conseil. M. Edwards D… lui convient absolument pour ce rôle. Mais il paraît que celui-ci a constamment refusé de se mêler à ces sortes d’affaires. C’est pourquoi le baron, qui connaît l’influence des femmes, et qui vous trouve irrésistible, m’a chargée de vous dire que, si vous pouviez amener Edwards D… à accepter le poste d’honneur et de profit qu’il lui offre dans cette entreprise, il ferait de votre mari le directeur général de cette banque avec des appointements de ministre et une part dans les dividendes.

— Oh ! s’écria la baronne tout affolée et se tordant les mains, Edwards ne voudra jamais accepter cela. C’est un parti pris chez lui. Comment faire ?

— Essayez, dit doucement Yvonne. Il ne court aucun risque et vous place tout d’un coup dans une position brillante. Lui-même, dont le crédit baisse un peu, paraît-il, depuis qu’on prête au maréchal l’intention de se démettre, trouverait là une sorte de retraite honorable en attendant qu’un retour de son parti le portât tout à fait au pouvoir. Enfin, voyez, travaillez, soyez persuasive…

Depuis un instant, la voilure était arrêtée. Les deux femmes, silencieuses, semblaient ne s’en être pas aperçues : la baronne, l’esprit tendu vers cet objet brillant qu’elle tremblait de ne pouvoir atteindre ; Yvonne, impassible, l’œil affilé, la regardant penser.

— Croyez-vous, dit tout à coup la baronne, que le baron Reutch me refuserait ce poste de directeur pour mon mari, ayant échoué près d’Edwards, si je le lui demandais… moi-même ?

— J’en suis absolument certaine. Le baron a une façon d’exprimer ses volontés qui ne permet pas de s’y reprendre à deux fois avec lui. Ce sera comme il le désire ou pas du tout. Comptez-y.

— Eh bien, donc, dit-elle avec un emportement passionné, je vais livrer bataille, et sur l’heure ; la partie est trop belle pour hésiter.

Elle se leva, le valet ouvrit la portière.

— À propos, lui dit Yvonne, vous savez que l’affaire est extrêmement pressée ; il faut une réponse demain.

— Vous l’aurez. Reconduisez madame, dit-elle au cocher ; vous reviendrez me chercher…

— À onze heures ? demanda le valet qui savait l’habitude.

Mais elle répondit :

— Entre une heure et deux. Allez.

Edwards D… travaillait dans sa chambre, le soir : une pièce haute, avec des livres tout autour.

En entendant venir la baronne, il leva son front qu’il tenait, les coudes appuyés sur la table, et tourna la tête, très pâle.

— Tu viens bien tard, dit-il avec un regard demi fermé, méfiant.

Elle ne répondit pas, préoccupée, et l’embrassa.

Alors, il tira ses papiers et se mit à feuilleter, annotant les coins des lettres qu’il ouvrait, le geste las.

Elle semblait désappointée de le voir ainsi et défaisait lentement son manteau, sa coiffure, rajustait ses cheveux.

Ils causèrent. Tout de suite elle lui parla de ses diamants et des journaux qui racontaient l’histoire.

Edwards rougit brusquement et s’emporta.

— Laisse donc là tes cailloux, dit-il, et raconte-moi ce qui se débite dans le monde sur une prétendue correspondance allemande… As-tu vu cela ?

— Quoi ?

Elle ne savait rien. On ne lui avait rien dit.

— Une infamie ! dit-il frappant la table de son poing. On m’a volé. Et qui ? Comment ? Une serrure à secret que je connais seul… C’est à devenir fou. Je te défends de répéter cela, tu entends ? Je nie avoir reçu cette correspondance. Comment pourrais-je expliquer que j’ai été volé ? Tiens, dit-il, j’étouffe… Le préfet m’a envoyé aujourd’hui trois de ses plus fins limiers. J’en ai expédié deux là-bas où la feuille s’imprime. L’autre est ici, sous ma livrée. Oh ! si je tenais celui qui a fait cela ! C’est bien joué ; il y a une tache maintenant sur un nom que mes ennemis n’avaient jamais pu ternir. Sais-tu ? À l’Élysée aujourd’hui, le maréchal m’a franchement serré la main ; mais les autres… J’en ai vu deux s’éloigner quand j’entrais. Et les journaux de ce soir ! Un tas d’ordures ! Des insinuations, du fiel ; rien d’assez net pour que je puisse sauter à la gorge de quelqu’un, mais de ces perfidies qui tombent sur une réputation comme de la glu et s’y attachent pour jamais…

Il s’était levé et marchait à grandes enjambées, affaissé, les épaules fléchies, les mains dans ses poches.

La baronne, qui ne songeait qu’à son projet, oubliait de le plaindre. Elle le suivait des yeux, très ennuyée de cet incident, qui dérangeait ses moyens habituels de séduction.

Elle l’interrompit tout à coup pour dire d’un ton agacé :

— Souperons-nous aujourd’hui ?

Il leva les épaules, très haut, sans répondre.

— Alors, je m’en vais, dit-elle remuant ses jupes comme si elle se rajustait.

Il la regarda inquiet. Cela le soulageait d’exhaler sa fureur devant elle, lui qui se contenait, si froid, si calme avec tout le monde. Et puis la présence de cette femme était nécessaire à ce débauché en ce moment de crise.

C’était là l’unique influence qui pût dompter ses nerfs et calmer leur surexcitation aiguë.

Il répéta :

— Tu t’en vas ? Pourquoi ?

Maintenant, arrêté au milieu de la chambre, le corps à demi tourné, il promenait ses petits yeux bleus sur sa maîtresse de la tête aux pieds, essayant de se distraire de ses pensées par l’éveil de ses désirs.

Elle s’en aperçut et tordit son buste d’un mouvement lassé.

— Je m’ennuie, dit-elle.

Elle bâilla, la tête renversée, découvrant ses dents blanches.

Il s’approcha ; un demi-sourire lui venait. Il l’enlaça étroitement.

— Alors, tu veux souper ?

Elle lui parla dans le cou.

Il sonna et donna des ordres.

La baronne leva la tête.

— Non, dit-elle, pas dans la salle à manger, ici, près du feu, là…

Elle allongeait la main ; ses doigts agités passaient tout roses dans la clarté de la lampe sous les yeux d’Edwards, qui les regardait se mouvoir dans un commencement d’extase voluptueuse.

Quand le valet fut parti, elle le poussa vers son bureau, où les papiers épars attendaient.

— Tu as encore à travailler, dit-elle, dépêche-toi, achève.

— C’est vrai.

Et il s’assit mollement ; puis il ajouta :

— Viens là, tout près ; allons, jase, tu sais que je t’écoute.

Sa plume se remit à courir en marge des correspondances ouvertes. Elle, le visant du coin de l’œil, se campa sur l’angle du bureau, balançant un pied qui pendait :

— C’est vrai, dit-elle, que le maréchal va décidément abandonner la partie ?

— Il le faut bien.

— Et toi ?

Il sifflota sans répondre.

— Tu devrais faire une retraite honorable.

— Voyons la retraite, mon Égérie.

— Je sais des gens qui rêvent de te faire président…

Il se mit à rire.

— Attends donc. Président d’une société financière qui va se fonder.

— Merci. Quelque chose comme le chef d’une troupe de brigands embusqués dans un coin de Paris pour détrousser les petits rentiers.

— Mais non, dit-elle se fâchant, tu ne m’écoutes pas. Tiens, lis cela.

— C’est un prospectus qu’on t’a donné dans la rue.

Elle lui tint sous les yeux, les deux bras passés autour de son cou, les imprimés que lui avait remis Yvonne.

Il parcourut rapidement la première page où s’étalaient les noms des membres du comité d’administration et de surveillance de la Banque territoriale au capital de deux cents millions représentés par des titres de propriétés foncières.

Ces propriétés, vierges d’hypothèques, étaient cédées pour servir de garantie à la Société par les propriétaires qui recevaient un intérêt de deux et demi pour cent. La Société emprunterait sur ces propriétés les capitaux nécessaires à son fonctionnement. C’était excessivement simple et amenait une plus-value considérable de la propriété foncière.

Ce que le prospectus ne disait pas, c’est que l’idée première de cette combinaison revenait de droit à trois hommes honorables, à qui il n’avait manqué que la hardiesse et l’habileté tenace des hommes d’affaires pour la mettre en pratique.

Il ne disait pas davantage que le projet actuellement mis en fonctionnement ne se rattachait à l’idée première que par le plan général du système. Dans l’application, ce plan recevait une légère entorse qui transformait cette opération en une filouterie de premier ordre, mais supérieurement organisée.

Néanmoins, les noms des membres du comité brillaient sous leur constellation habituelle ; il y avait trois chevaliers de la Légion d’honneur, deux officiers et un commandeur.

Au reste, tous propriétaires, anciens magistrats ou députés. Pas de noms connus cependant, mais des particules et des titres : deux barons, un marquis.

Edwards D… balaya toutes ces feuilles d’un revers de main :

— Laisse-moi donc tranquille avec tes boniments.

Il tourna la tête et la mordit doucement au bras.

Elle resta appuyée sur ses épaules, la joue contre la sienne et murmura :

— Égoïste !

— Pourquoi ?

— Tu ne sais pas que, si tu ne trouves le moyen de me donner de l’argent, beaucoup d’argent, je suis perdue.

— Allons donc ! Il y a six mois que tu me chantes cet air.

— Oui, mais aujourd’hui c’est le dernier couplet.

Elle dit cela si tristement, qu’il se fâcha.

— Mais qu’y puis-je, enfin ? Je fais ce que je peux. C’est énervant, je te jure.

Il se redressa pour se faire lâcher ; mais elle le tint, promenant les doigts dans sa barbe fauve, lui faisant fermer les yeux. Elle parlait doucement, tout près :

— Je te dis que c’est fini ; nous sommes ruinés. Je vais m’enfuir je ne sais où, au bout du monde, pour gagner ma vie… n’importe comment. Si tu voulais, tu pourrais me sauver et me garder.

Il voulut parler, elle lui mit la main sur la bouche et continua :

— Ce ne serait pas déjà si maladroit, ce que tu ferais en acceptant la présidence de cette société, à ce moment surtout…

Il ouvrit les yeux, commençant à écouter.

— Tu abandonnerais la situation politique avant qu’elle t’abandonne, d’abord, et puis tu dis qu’on te diffame aujourd’hui ; quelle belle réponse que de te laisser mettre à la tête d’une affaire financière de cette importance et garantie, comme tu le vois, par des personnes toutes honorables et bien placées…

— Qui t’a parlé de cela ? qui t’a dit qu’on désirait m’avoir ?

Elle réfléchit un peu : un vague instinct l’avertissait qu’elle devait taire ses relations avec Yvonne.

— Mon Dieu, je vais te le dire. Ce n’est pas très… flatteur pour ma réputation. Mais, enfin, voici la vérité. L’un des créateurs de ce système financier, le baron Reutch, que j’ai rencontré cet hiver dans le monde, m’a insinué très poliment ses intentions à ton égard, me donnant à comprendre que nul mieux que moi n’avait le crédit nécessaire pour te décider à accepter une situation que tu avais toujours obstinément refusée. J’ai cru deviner que, si je réussissais, il ferait une place là dedans au baron. Tu comprends, maintenant ?… Edwards, dit-elle se penchant tout à fait sur lui, son visage sous ses lèvres, fais, cela pour moi… je t’aimerai, je t’aimerai…

Il ne dit pas non, tout absorbé maintenant par cette idée qui pénétrait dans sa volonté amollie, grâce à l’énervement de tout son être alangui par le contact et les baisers de sa maîtresse.

Et puis il apercevait dans cette combinaison comme une façon de sortir avec quelque habileté du gâchis politique où il se trouvait mêlé.

— Nous verrons, dit-il.

Elle eut un cri de joie et l’embrassa furieusement, à l’étourdir. Quand elle fut lasse, elle reprit :

— Il faut voir tout de suite. Cela presse. À quoi bon attendre quand c’est le bonheur que tu peux me donner.

Il sourit, railleur.

— Le bonheur, l’argent ?

— Certes, et le plus grand qui soit au monde. Avec celui-ci, on a tous les autres. Oh ! quelle vie nous allons faire !…

Elle disait cela toute flambante de ces ardeurs d’appétit qui donnait faim à l’homme d’État blasé.

Il répéta :

— Nous verrons.

— C’est tout vu. Je te présenterai demain le baron Reutch.

— Laisse-moi le temps d’examiner l’affaire et de m’informer…

— Il t’expliquera tout cela lui-même, demain.

— Mais, non, voyons…

Elle redit les yeux dans les siens :

— Demain.

Il remua négativement la tête ; mais il la regardait.

Elle prit un air fâché et s’en alla vers la cheminée où, sur une table étroite, un souper froid attendait, discrètement servi.

Près du feu, on avait tiré un canapé bas, garni de coussins.

Elle se coucha, pelotonnée comme une chatte blonde, les pattes allongées frileusement vers la flamme, les jambes repliées sous la mousse blanche des dentelles de sa jupe, son museau rose, gourmand, levé en l’air, les yeux mi-clos.

Il l’avait suivie lentement, comme pour mieux sentir les voluptés de cette attirance amoureuse. Il vint tout près et se pencha.

Mais elle dit : « Non, » roulant sa tête dans la flamme de ses cheveux défaits. Et, le repoussant, elle demanda encore :

— Demain ?

Il lui répondit sur ses lèvres :

— Oui, demain.

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