‹ Les femmes qui tombentChapitre 19 sur 29 · 01 · 18

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Un matin du mois de décembre, madame Le Boterf descendit ses cinq étages avec un gros paquet à la main. Elle s’en allait rendre des travaux de couture qu’elle prenait, depuis peu, dans un magasin de la rue Turbigo.

On ménageait tant qu’on pouvait les mille francs prêtés par Madeleine ; cependant on avait fait le sacrifice de cent francs, afin qu’Hector prît un brevet pour l’invention d’une serrure à secret d’une simplicité et d’une sûreté merveilleuses : dans ce moment, il cherchait à vendre son brevet, qu’il eût cédé pour quelques milliers de francs.

On comptait beaucoup sur le succès de cette affaire et cela faisait supporter les privations inouïes que chacun s’imposait courageusement. Les deux femmes cousaient tout près du lit de l’infirme pour qu’il eût moins froid. Hector rentrait le soir, glacé sous son vêtement léger, mais la face rayonnante. Cette fois, il tenait son affaire : c’était certain. On allait bien voir comme cela marcherait… Et l’on mangeait son pain en écoutant les projets magnifiques qu’il recommençait tous les soirs.

Évah ne sortait pas : toujours assise, calme, un peu rêveuse, elle regardait vaguement passer les nuages gris sur la vitre, puis elle baissait les yeux et tirait son aiguille, gracieuse, avec l’envolée du fil sur le petit bout de son doigt.

C’est Yvonne qui faisait les courses : elle se multipliait, d’autant plus active qu’elle pensait combattre ainsi les approches de cette paralysie dont l’effroi la poursuivait jusque dans son sommeil.

Elle s’en allait par les rues, tortillée dans son châle et mince comme une fillette, portant devant elle son paquet recouvert d’une serge noire. La gelée avait passé et le pavé glissant ralentissait ses pas. Cela l’impatientait. Elle voulait se hâter quand même. Comme elle montait sur le trottoir, en face du magasin où elle se rendait, elle tomba. Deux jeunes filles l’aidèrent à se relever, puis entrèrent avec elle dans le magasin. Elles rapportaient aussi de l’ouvrage. L’une, très belle, attira l’attention de madame Le Boterf ; l’autre, se cachait. Cependant, Yvonne l’aperçut et reconnut Catherine Mordon.

Elle la regarda, subitement apitoyée par la pâleur de malade qui couvrait le visage aminci de la jeune fille, et cet air honnête et digne qu’elle gardait dans la misère de son costume. Une robe fanée, usée par le lavage, un fichu de laine noire enveloppant la tête et le cou, les mains nues, rouges, les doigts maigres. Elle toussait.

Un employé s’approcha ; elle lui remit des chemises qu’il examina, en suivant toutes les coutures. Elle, tout bas, lui demanda si on ne pourrait pas la payer avant samedi, tout de suite. Il dit que c’était impossible : on ne pouvait enfreindre la règle de la maison. Elle rougit légèrement et regarda l’autre jeune fille, Carmel. Toutes deux eurent une expression de détresse ; puis une colère passa sur le visage de Carmel et elle dit à Catherine :

— Eh bien, tant pis ; nous irons déjeuner, je sais bien où.

Madame le Boterf entendit. Elle ressentit un remords d’avoir chassé Catherine. On l’avait trompée : si cette fille était une débauchée, elle n’attendrait pas pour manger les quelques sous de son travail. Les hommes disputent bien à la femme le maigre salaire qu’elle gagne honnêtement ; mais ils nourrissent, mais ils engraissent les prostituées.

Yvonne s’approcha de Catherine, et, très douce, lui dit :

— Vous êtes malade mademoiselle ?

Catherine en fut émue et répondit : « Oui, » d’un signe de tête.

— Je ne puis pas vous secourir, reprit madame Le Boterf avec une grande dignité, je suis aussi pauvre que vous maintenant : voyez, je travaille. Évah, mon Évah ! fait des travaux de couture, comme vous.

— Elle ? s’écria Catherine, et ses yeux se remplirent de larmes.

— Il le faut bien, répondit madame Le Boterf avec une sévérité d’accent qui montrait qu’elle voulait donner une leçon et un conseil. Le travail est noble, mademoiselle : il sauve du vice…

— Mais non pas de la misère, interrompit Carmel, dont le regard flambait.

Yvonne recommença, un peu troublée :

— La misère est plus facile à supporter que la honte.

— Cela dépend, riposta Carmel.

Elle se croisa les bras, et, regardant Yvonne :

— Par exemple, dit-elle, quand on se tue à la peine sans gagner son pain, lorsque l’on perd ses forces, lorsque la maladie survient, comme à mademoiselle Catherine, et qu’il arrive un soir où l’on se couche sans avoir mangé, et qu’on se relève affamée, n’ayant pas un sou dans sa poche pour entrer chez le boulanger, croyez-vous que l’on reste très sensible à la honte qui, dans ce moment-là, vous assoierait devant une table bien garnie ? Allez, celles qui n’ont pas eu faim ne comprendront jamais cela ; mais les autres…

— Non, répondit sourdement Yvonne, je ne comprendrai jamais que l’on préfère la vie infâme à la mort qui vous guérit de tous les besoins. On est libre du choix ; car, si la prostitution vous offre ses divans de pourpre, la Seine vous ouvre un lit chaste et profond pour votre dernier sommeil. Jetez-vous dans ses bras, toute blanche et pure dans votre robe usée de pauvre ouvrière honnête, et dormez ! cela vaut mieux que le réveil dans l’orgie, la bouche pleine et le corps souillé.

Yvonne ne s’adressait pas à Carmel, qui protestait par un sourire et levait les épaules ; mais elle regardait Catherine.

La jeune fille l’écoutait avidement ; sa respiration courte devenait plus pressée ; elle s’exaltait à cette pensée du suicide qui lui apparaissait maintenant comme une vertu, comme un devoir. Elle y avait longtemps songé ; mais, pour se délivrer des souffrances de la vie ; aujourd’hui, elle y découvrait comme une protestation suprême contre les injustices sociales, comme une vengeance qui pouvait devenir terrible si toutes les femmes, à la fin lassées de leur condition d’esclaves, vouées par la faim aux débauches de l’homme, s’avisaient d’y mettre un terme par une hécatombe formidable, un gigantesque sacrifice humain qui remplirait la terre d’épouvante et assurerait pour jamais, aux femmes des générations à venir, le respect et l’amour des hommes, et le droit à la vie dans la dignité du travail.

Son cœur se gonflait ; elle eût voulu s’élancer vers l’abîme en criant à toutes ses sœurs martyres : « Suivez-moi ! »

Puis elle frissonna sous le froid, qui pénétrait ses vêtements minces, et une angoisse lui passa, rapide, à la vision funèbre de l’eau noire et glacée et des dalles de la Morgue. Elle se pencha vers madame Le Boterf et lui dit avec un sourire navrant :

— Je préfère le charbon ; on a chaud avant de mourir. Pouvez-vous me donner quelques sous pour en acheter ? Cela sera fait tout de suite. Et je vous remercie bien…

Avant que madame Le Boterf ait eu le temps de saisir tout émue la main qu’elle lui tendait, Carmel s’était jetée sur Catherine et l’entraînait.

— Mourir ! lui disait-elle. Êtes-vous folle ? Est-ce que l’on a le droit de mourir lorsqu’on est jeune ? Est-ce votre faute si la société est mal faite ? Le monde est un champ pour le pauvre qu’on y oublie. Il faut couper notre part de moisson, n’importe avec quel outil. Les assassins ont leur couteau ; nous, nous avons notre jeunesse et notre beauté. Venez !…

Catherine, étourdie, voulait résister ; mais ses yeux se troublaient et elle était toute chancelante ; elle n’avait pas mangé depuis presque deux jours. Carmel arrêta un fiacre, poussa Catherine sur les coussins et dit au cocher :

— À l’heure. Nous irons rue Fontaine-Saint-Georges chez le peintre Sylvius ; mais, d’abord, 62, rue Tiquetonne, et vite ! nous sommes pressées.

La voiture roula.

— Vous m’attendrez là dedans dit-elle à Catherine, je veux dire un mot à ma mère… et l’embrasser. Ensuite… ne vous inquiétez pas, le reste me regarde. Enfin ! dit-elle en s’allongeant et laissant aller ses bras d’un geste lassé, c’est fini… Suis-je bête ! reprit-elle comme on approchait de la maison ; le cœur me saute. Oh ! cela passera ; il faut subir sa destinée.

Elle entra dans la chambre où sa mère et ses sœurs travaillaient et les regarda de loin, groupées, les embrassant d’un coup d’œil ; puis elle dit :

— On n’a pas payé ; c’est pour samedi.

— Je m’en doutais, répondit la mère : Caro est allée rapporter mon châle là-bas.

— Au clou ? quelle pitié ! Et on lui a prêté ?…

— Six francs.

— Tonnerre ! gronda Martial, qui se leva d’un coin où il était assis et se promena furieusement dans la chambre.

— Tiens ! tu étais là, toi ? dit Carmel un peu gênée. Eh bien, quoi de neuf ?

— Rien. Le patron ne veut pas entendre parler de me reprendre, et je n’ai rien trouvé ailleurs.

— Tu sais, dit à Carmel une de ses sœurs, Martial nous l’a enfin avoué ; c’est pour avoir défendu Catherine qu’on l’a renvoyé du magasin.

— À propos, où est-elle ? demanda la mère.

Carmel rougit légèrement et répondit très vile.

— Chez elle ; elle s’est trouvée trop souffrante pour revenir.

— Pauvre enfant, murmura la vieille dame ; la misère la tuera.

Et elle regarda avec angoisse autour d’elle ses filles le visage plombé, les joues creuses, qui se courbaient, ployées comme des poitrinaires sur l’ouvrage que dépêchaient leurs doigts rouges et engourdis par le froid.

— On gèle ici, dit Carmel.

Martial s’était rapproché d’elle ; il lui demanda à demi-voix.

— Et Catherine a-t-elle du feu ?

— Oui, oui, il lui reste quelque argent, répondit-elle de même. Ne t’inquiète pas. Je m’en vais poser, dit-elle plus haut.

— Poser ! se récria la mère avec un regard inquiet. Je croyais que l’atelier de M. Carpeaux était fermé depuis qu’il est à Nice. Tu sais bien que je ne veux pas que tu poses ailleurs.

Carmel répondit négligemment, en arrangeant ses cheveux devant la glace :

— L’atelier n’est pas fermé, puisque ses élèves y travaillent. On n’y pose plus le nu, voilà tout, depuis que c’est sa femme qui surveille les travaux.

Et elle vaut un maître celle-ci : c’est une artiste et une femme du monde. On l’aime et on la respecte à ce point que tout le monde se respecte devant elle. Tu peux être bien tranquille, va.

Quand elle vit sa mère, rassurée, hocher doucement la tête d’un air satisfait, Carmel se pencha derrière elle, l’embrassa plusieurs fois, puis sortit en criant, la voix un peu rauque :

— Adieu, au revoir…

Elle retrouva Catherine, qui paraissait évanouie. Le froid, la faim, la fatigue l’engourdissaient dans une sorte de sommeil. Carmel la ranima quelque peu, afin qu’elle pût quitter la voiture, lorsqu’elles arrivèrent au logis du peintre Sylvius.

Il était midi, les élèves et les modèles étaient partis déjeuner. Sylvius, seul dans son atelier, devant une toile, retouchait une tête de femme, presque achevée sur un corps à peine ébauché ; et il oubliait l’heure.

Carmel l’appela de la porte. Il tressaillit et courut vers elle.

— Vous !… Venez voir ce que j’ai fait de souvenir.

Et il l’entraîna vers la toile ébauchée.

— Je suis plus belle, dit-elle gravement.

Il la regarda et répondit :

— C’est vrai.

Puis, d’un coup de pinceau, il effaça la figure. Elle dit :

— Nous la recommencerons.

— Vous venez poser ? Ô Carmel, est-ce possible ? M’apportez-vous ce bonheur ?

— Et d’autres encore, lui dit-elle. Mais, avant tout, venez vite m’aider à soigner une malade.

— Où est-elle ?

— Là, dans la pièce à côté.

— Et quel est son mal ?

— Elle a faim.

Il sortit comme un fou, la tête nue, en vareuse, et, quand il rentra, essoufflé, il trouva Carmel qui mettait la table, comme chez elle. Elle allait et venait, promenant sa beauté et sa grâce de déesse avec des lenteurs silencieuses qui donnèrent à l’artiste l’illusion de quelque vision idéale. Elle lui parut comme une de ses conceptions poétiques, tout à coup évoquée et rendue vivante par les ardeurs de son imagination. Alors, un détail le heurta et il murmura en regardant la robe de Carmel :

— Quel dommage !

Elle comprit et disparut dans l’atelier.

Au bout d’un instant, elle revint traînant une espèce de long vêtement de gaze blonde qui laissait ses bras nus, les cheveux défaits piqués de roses naturelles, les pieds nus dans des sandales de drap d’or. Elle semblait toute vêtue de soleil, rien que de soleil ; son corps svelte transparaissait à travers une brume dorée. Ses cheveux tombaient comme une voile de rayons.

Sylvius la regardait sans bouger, l’œil fixe arrêté sur cette apparition, troublé de la peur qu’elle ne s’évanouît.

Elle s’avança majestueuse et souriante et dit étendant la main :

— Où est mon trône ?

Alors il s’élança vers une haute chaise à dossier sculpté, ornée d’un écusson et surmontée d’une couronne royale ; il l’approcha de la table et Carmel s’installa avec des gestes nobles, des mouvements harmonieux qu’une comédienne lui eût enviés. Puis, subitement, elle éclata de rire, secoua la tête pour effeuiller follement ses roses et tendit sa coupe comme une bacchante. Elle s’affolait, et Sylvius perdait l’esprit. Mais Catherine était là.

On la blottit doucement dans un fauteuil, tout près du grand feu qui la fit d’abord frissonner, et on la soigna avec mille précautions tendres. Elle se réveillait à l’éclat de cette mise en scène bizarre, tout éblouie par cette fête exquise de jeunesse éperdue d’amour et d’art. Les mets délicats la charmaient ; elle buvait lentement du vin blond et doux qui pétillait sur ses lèvres, et ses joues se rosaient, et ses yeux élargis s’emplissaient de lueurs gaies. Parfois un éclat de rire s’envolait de sa bouche humide qui s’ouvrait avec des extases d’ivresse, tandis que le parfum des fleurs qui couvraient la table l’engourdissait dans des langueurs voluptueuses. Bientôt ses yeux se fermèrent ; elle pencha la tête en souriant et s’endormit.

Alors Sylvius se mit à genoux près de Carmel et ils parlèrent tout bas.

Elle lui disait :

— Je veux être habillée comme une fée ; je veux que vous produisiez ma beauté dans le Tout-Paris, qui la fera célèbre ; je veux des bijoux de reine ; je veux que vos pinceaux me rendent immortelle ; je veux vivre comme une odalisque ; je veux un palais et des esclaves ; je veux…

Sylvius dit à Carmel :

— Veux-tu m’aimer ?

Elle répondit en souriant :

— Je ne suis pas créée pour cela.

— Oh ! fille de marbre !

— Oui, dit-elle, de marbre, comme cette autre fille qu’on appelle la Vénus de Médicis.

— Orgueilleuse ! Puisque tu es si belle, pourquoi n’as-tu jamais voulu poser pour ma Source ?

Elle rougit sans répondre…

— Oh ! pardon, s’écria Sylvius. Si tu le voulais aujourd’hui, c’est moi qui ne le voudrais plus ; je t’aime trop, je garderai avec respect pour moi seul le secret de ta beauté divine ; rassure-toi…

Elle baissa sur lui un regard étrange, un peu inquiet, et murmura :

— Ah ! vraiment !

On entendait maintenant des rumeurs qui venaient de l’atelier ; des voix hautes avec un caquetage de femmes ; les élèves et les modèles rentraient.

— Viens, je veux faire une esquisse de toi dans ce délicieux costume.

Elle le suivit.

Déjà les tables étaient occupées ; de belles filles, tranquilles dans leur nudité, se renversaient dans la pose indiquée. D’autres à demi-vêtues attendaient groupées, assises ou debout. Sur les divans traînaient des chiffons de femme et des oripeaux qui servaient à les draper pour l’étude des plis.

Des esquisses couvraient les murs, entremêlées de panoplies, de casques, de feutres emplumés, de merveilleuses mosaïques dans des cadres d’or. Les mannequins couverts de manteaux de pourpre ou de robes chinoises brodées d’oiseaux, mettaient dans tous les coins leurs tons éclatants. Un jour intense entrait par les hautes fenêtres et frappait d’une clarté crue le coloris violent et heurté de toutes ces choses, au milieu desquelles les corps pâles et immobiles des modèles formaient comme de larges taches blanches.

Lorsque Carmel entra un silence se fit. Puis quelques modèles la reconnurent. Il y eut des murmures d’étonnement à la voir traîner ses gazes blondes.

— Elle pose donc pour les bras maintenant ?

Les élèves, accourus, entouraient Carmel avec des admirations bruyantes. Brusquement Sylvius les écarta et renvoya chacun à sa besogne.

Alors il aida Carmel à monter sur une estrade, recouverte d’un épais tapis.

Sa main tremblait lorsqu’il traça sur une large toile son premier coup de fusain. Carmel, debout, paraissait marcher vers lui et il la saisissait dans cette pose envolée ; le genou droit légèrement ployé, comme soulevée et portée par quelque nuage. Il songeait aux déesses d’Homère, et déjà son imagination d’artiste voyait resplendir à la place d’honneur du Salon, aux acclamations de la foule charmée, cette Minerve blonde, coiffée d’un casque d’argent.

Quelqu’un vint déranger le peintre. Il sortit après avoir dit tendrement à la jeune fille :

— Repose-toi.

Alors Carmel s’allongea, sans quitter l’estrade, sur une pile de coussins, et, le maître n’étant plus là, les élèves accoururent se grouper autour d’elle. On l’interrogeait : d’où venait-elle ? de quel atelier ? posait-elle l’ensemble ? Les modèles aussi avaient quitté leurs places, s’accoudaient à l’estrade, dans des attitudes cherchées, jalouses de l’admirable beauté de Carmel. L’une d’elles dit, faisant saillir sa poitrine superbe :

— N’empêche que le maître n’en pourra jamais tirer une Vénus.

— Pourquoi cela ?

— Parce qu’elle est mal faite, parbleu !

Carmel s’était lentement soulevée et regardait curieusement le modèle, de la tête aux pieds, avec un vague sourire.

— Tu peux voir, ma fille, reprit celle-ci en déployant ses bras qu’elle ramena sur sa tête, penchée en arrière, le buste souple, et tu peux te fouiller, tu n’en trouveras pas autant à ton service.

— C’est vrai, dit une autre, elle n’a jamais voulu poser, même la jambe, dans l’atelier de Carpeaux. C’est une jolie tête au bout d’un échalas.

— Elle a des bras, cependant, murmura un élève.

— Et le pied, ajouta un autre, regardez le pied, une merveille. Je veux le prendre.

Et il tira ses crayons.

Carmel était devenue tout empourprée ; ses yeux flambaient ; elle respirait vite, avec un tremblement des lèvres. Ses mains se crispaient sur la gaze qui l’enveloppait.

Un désir la poussait qui augmentait sa rougeur ; sa pudeur de vierge et l’orgueil frénétique de sa beauté luttaient en elle à lui donner la fièvre : elle ne se connaissait plus.

— Je vous dis que c’est un échalas, répéta la fille en levant les épaules.

Mais Carmel, d’un bond, s’était mise debout, avec un cri de fureur, et, de ses deux mains, elle arrachait les étoffes qui la couvraient. La gaze blonde vola en l’air, elle trépigna sur ses vêtements qui tombaient autour d’elle, et, quand elle fut nue, absolument nue, elle se présenta les bras écartés, la tête élevée, audacieuse et provocante, et si étonnamment belle, qu’un silence de stupeur s’était subitement fait. À ce moment, la porte s’ouvrit et Sylvius entra. Il fit un cri de rage d’abord, puis il s’arrêta ébloui.

Cette minute de triomphe avait calmé la colère de Carmel ; maintenant elle baissait la tête, confuse, et, de ses bras ramenés devant elle, elle se cachait du même geste que la Vénus de Médicis dont elle rappelait absolument la perfection délicate. Elle était fine, longue, les contours très purs, le cou mince, les attaches semblaient ciselées dans le marbre, les rondeurs suaves en avaient le brillant et le poli de satin. Un frisson de vie rosait cette admirable statue, qui paraissait adossée au large éventail d’or de ses cheveux épandus.

Tout à coup Sylvius bondit vers elle, la saisit, l’enveloppa de ses bras, dégringola de l’estrade, et l’emporta follement hors de l’atelier.

Une heure plus tard, les deux jeunes gens aidaient Catherine Mordon à remonter dans un fiacre. Cette malade était un peu gênante ; elle demandait à partir, on ne la retenait pas. Ils l’accompagnèrent tous les deux ; le peintre, fou d’amour, ne voulait plus quitter Carmel. Il attendit dans la voiture que la jeune fille eût conduit son amie dans sa mansarde du sixième étage et l’eût couchée.

En passant, la concierge avait remis une lettre à Catherine.

— C’est encore lui, dit-elle à Carmel.

— Aristide Beauséjour ? Vous avez tort, ma chère, de ne pas le recevoir. Il est très convenable. Il s’est excusé de son audace ; il demande seulement à vous revoir. Il a de l’affection pour vous, c’est certain.

— Il sait que je suis malade, et il me propose de m’emmener en Italie.

— À votre place j’accepterais. Que voulez-vous faire ? Qu’allez-vous devenir là, seule, sans un sou ? C’est de la folie ! Vous voyez comme c’est bon, la vie, quand on est aimée, choyée, entourée de luxe…

— Oui ; mais je ne l’aime pas, murmura Catherine qui commençait à ne plus trop se défendre.

— Qu’importe, s’il vous aime, lui ! Avez-vous le choix ? Quelqu’un vous vient-il en aide ? Non. Vous avez lutté, vous avez essayé de vivre honnête en travaillant ; cela n’est pas possible. Aujourd’hui, la maladie est venue ; vous voici au bout du fossé… Eh ! bon Dieu, faisons la culbute comme les autres. Ma conscience serait bien tranquille, allez, si j’étais seule au monde comme vous. C’est ma mère et mes sœurs qui me gênent ; mais, bah ! je leur ferai gagner de l’argent sous main, sans qu’elles s’en doutent. Cela vaut encore mieux que si nous crevions de faim tous les six. Je serai la honte de la famille ; mais cette honte-là les sauvera de la faim. D’ailleurs, j’ai une vocation, moi, c’est de ruiner les hommes. Ce que j’en vais gâcher, de ces millions ! Vous entendrez parler de moi avant longtemps. Allons, du courage, Catherine. Nous ferions un si joli contraste à nous deux ; vous brune, et moi, blonde, belles toutes les deux, couvertes de fourrures rares, l’hiver, dans un landau sombre, emporté par deux cheveux noirs, avec une livrée à perruque et en culottes courtes. Et dans notre loge à l’Opéra, ruisselantes de diamants, avec, derrière nous, la fine fleur des hommes élégants, diplomates, ambassadeurs, des princes même, ma chère ! Tout cela est à nous si nous le voulons. Nous n’avons qu’à…

— Tomber ! interrompit Catherine. Devenir des filles ! Oh ! Carmel !

Elle cacha son visage dans ses mains et ses pleurs coulèrent entre ses doigts amaigris. Elle reprit toute gémissante :

— J’avais fait un si beau rêve, autrefois. Je croyais qu’une fille honnête trouvait toujours un mari. Je voyais le mien, un travailleur, jeune, gai… blond, oui, je le voulais blond…

— Comme Martial, dit Carmel avec un demi-sourire.

Catherine rougit brusquement et enfonça sa tête dans ses oreillers.

Carmel l’embrassa avec une émotion réelle.

— Pauvre Catherine ! ce n’est qu’un rêve en effet ; ma mère en mourrait. Martial est tout l’espoir de ses vieux jours, c’est à lui qu’elle lèguera mes sœurs, ce devoir et ce fardeau. Il n’y faut plus songer, Catherine. Martial vous aime, il ferait ce que vous voudriez ; mais ceci, voyez-vous, ce serait une mauvaise action. Il vaut encore mieux…

— Aristide Beauséjour ! n’est-ce pas ?… s’écria Catherine, qui se souleva violemment et tamponna ses yeux rouges pour renfoncer ses larmes. Eh bien, soit ! Dites, je vous prie, à la concierge qu’elle le laisse monter quand il reviendra.

Puis elle retomba sur son lit, les yeux clos.

— Vous me renvoyez ? murmura Carmel.

Catherine ne répondit pas.

— Adieu, reprit tristement la jeune fille ; vous êtes injuste, Catherine ; mais vous êtes malade : je reviendrai.

— Enfin ! s’écria Sylvius en revoyant Carmel. Et maintenant où allons-nous ? Tu veux des chiffons : allons courir les magasins. Quelle toilette désires-tu pour ce soir ?

— Pour ce soir, répondit Carmel après avoir un peu rêvé, je n’ai besoin que d’un collier de perles fines. Allons chez Fontana.

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