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Il est nuit, on vient d’allumer la lampe sur la petite table autour de laquelle elles cousent, encore, toujours, les sœurs et la mère de Martial. On a remué le poussier de charbon dans les chaufferettes en se chauffant un peu les doigts ; et l’on se serre, genoux contre genoux, le front baissé. L’aiguille pique, vole, l’étoffe craque ; on n’entend rien que des souffles bas.
Tout à coup la mère dit avec un regard inquiet :
— Carmel est bien longtemps absente aujourd’hui ; quelle heure est-il ?
— Six heures, répond Martial.
Alors Caro se met à chantonner un refrain que l’on vient d’entendre dans la cour.
— Tais-toi, fait nerveusement sa sœur Mariam.
— Qu’est-ce qui te prend ? riposte Caro, et elle recommence son refrain.
Mariam éclate en sanglots.
Tout le monde lève la tête et se regarde.
— Qu’a-t-elle ?
— Dieu, que je m’ennuie ! murmure la pauvre fille laissant couler ses larmes. Est-ce vivre, cela ? Qu’avons-nous fait pour être condamnées à ces travaux forcés, à cette existence de privation éternelle ?…
Martial est furieux ; il va et vient donnant des coups de pied dans les chaises.
On frappe. C’est un commissionnaire qui remet une lettre lourde. Elle vient de Carmel et renferme un louis. Carmel a écrit : « J’ai posé quatre heures aujourd’hui pour gagner vingt francs ; les voici. Je reste près de Catherine, qui est plus souffrante. Sans doute j’y passerai la nuit ; ne vous inquiétez pas. À propos, le cordon qui attachait mon petit médaillon s’est rompu ; je crains de le perdre et je vous l’envoie. Que maman ne se tourmente pas. Je vous embrasse tous. » L’enveloppe renfermait aussi ce médaillon, — une vieille relique d’argent où il y avait des cheveux du père ; — il était roulé, dans un fragment de journal, soigneusement découpé.
La mère le déroula lentement, pensive, muette, le cœur serré. Puis elle regarda le bijou et le morceau du journal, essayant de comprendre. Mais ses yeux se troublaient. Elle dit alors à Caro :
— Tiens, lis ; on dirait qu’elle envoie cela exprès.
— Une annonce, peut-être, quelque offre d’emploi ? dit Martial. De la blague encore !
— Non, dit Caro, retournant le papier, on dirait des vers qui ne riment pas, une traduction. Précisément ; c’est une chanson d’un poète anglais, Thomas Hood ; des bêtises…
Elle allait froisser le papier, Mariam s’en empara vivement.
— Des vers ? dit-elle. Donne. Carmel est une artiste. Cela doit être beau… Oh ! écoutez donc, s’écria la jeune fille, c’est pour nous qu’elle a été faite : « La chanson de la Chemise (the Song of the shirt). »
EL, comme elle sentait pleurer dans son cœur toutes les phrases de cette chanson douloureuse, la jeune fille la récita avec une intonation poignante, sur un rythme brisé, d’une voix que les larmes envahirent et qui se traîna bientôt, violente et mouillée, comme dans un chant plaintif :
« — Les doigts las et usés, — les paupières lourdes et rougies, — une femme est assise vêtue de haillons indignes d’une femme, — maniant son fil et son aiguille. — Pique ! pique ! pique ! — Elle est, là, en proie à la pauvreté, à la faim, à l’ordure, — et, d’une voix à l’accent douloureux, — elle chante « la Chanson de la Chemise… » — Travailler, travailler, travailler — jusqu’à ce que le cerveau commence à flotter ; — travailler, travailler, travailler, — jusqu’à ce que les veux deviennent lourds et sans regard ! — Ourlet, gousset, poignet — poignet, gousset, ourlet, — jusqu’à ce que sur les boutons je tombe de sommeil, — et que je les couse comme dans un rêve !
» Ô hommes qui avez des sœurs aimées ! — Ô hommes qui avez des mères et des femmes ! — ce n’est pas de la toile que vous portez — mais des vies de créatures humaines ! — Pique ! pique ! pique ! — de créatures humaines cousant d’un double fil à la fois — un suaire aussi bien qu’une chemise.
» Mais à quoi bon parler de la mort ? — Ce fantôme, squelette sinistre, — je ne le crains pas ; son corps — est si pareil au mien, si pareil au mien, — à cause des jeûnes que je m’impose !… Oh ! Dieu, pourquoi, faut-il que le pain soit si cher, — et la chair humaine si bon marché ?… — Coudre, coudre, coudre, — dans la froide lumière de décembre, — et coudre, coudre, coudre — quand le temps est chaud et le ciel bleu, — tandis qu’au long des toits les hirondelles par couples caracolent, — comme pour me montrer leurs plumes ensoleillées, — et me narguer avec leur printemps.
» Oh ! seulement respirer l’odeur — des primevères dans les prés ! — Avec le ciel sur ma tête — et de l’herbe sous les pieds, — seulement pour une petite heure, — vivre comme je vivais jadis, avant de connaître les angoisses du besoin — avant d’avoir appris qu’une promenade coûte un repas !… »
Mariam s’était tue. Elles étaient là, toutes, leurs mains tombées sur la toile immobile, le regard perdu, engourdies par cette plainte douloureuse de la misère et de la faim qui venait de chanter à leur oreille sa poétique et lugubre chanson. Tout à coup, la mère tressaillit et fixa sur Martial un regard anxieux.
— Pourquoi Carmel a-t-elle envoyé ceci ? dit-elle.
Une pensée terrible lui venait. Elle toucha encore le médaillon, l’argent, retourna le billet de Carmel ; puis se leva tout effarée, en disant :
— Il faut courir !… je sens qu’il lui est arrivé quelque chose. Elle m’a toujours fait peur… Cette lettre, cet envoi, cette poésie amère, tout cela ressemble à une justification et à un adieu… Martial !
Caro lui prit les mains.
— Voyons, calme-toi.
Elle tremblait d’émotion, elle aussi ; cependant elle sourit avec une expression d’ironie douloureuse.
— Et puis, dit-elle, après tout, si elle a fait un coup de tête, tant mieux pour elle. Elle a peut-être pris la vie par son bon côté. Nous sommes bêtes, nous autres ! Vois-tu où cela nous a conduits, la vertu ?
Les yeux de Mariam brillaient et regardaient devant elle quelque vision tentatrice qui passait.
— J’aimerais mieux qu’elle fût morte, prononça la veuve d’une voix rude, dégageant ses mains.
Et, reculée de ses filles, elle les regarda de loin, de haut, son visage blême et creusé avait la tension rigide des faces de martyres.
— Elle l’est peut-être, murmura Mariam, dont le regard s’éteignit.
Martial, au premier mot de sa mère, s’était élancé dehors. Lui aussi, il avait cru comprendre ; et il pensait que, si Carmel était perdue, elle devait entraîner Catherine.
Il courut chez elle. Il filait par les rues, l’air un peu fou, le pas rapide. Il songeait qu’il ne ferait peut-être plus ce chemin, comme tous les soirs depuis six mois, le bras de Catherine doucement pressé par le sien, à pas lents pour se quitter moins vite. Il entendait sa petite toux claire. Il sentait près de lui le frôlement de ce corps léger. Et puis, lorsqu’on arrivait à sa porte, elle laissait sa main longtemps dans la main qu’il lui tendait, et ils se regardaient profondément, dans l’âme, avec un soupir de regret ; c’était tout. Mais il emportait du bonheur et du courage.
Il aurait vécu toute sa vie avec cette seule joie. Maintenant, si c’était fini, il resterait sans forces, il le sentait bien. Mais c’était impossible. Catherine avait l’âme haute et puis… elle l’aimait. On ne tombe pas quand l’amour vous tient. Cette pensée le rassurait ; il avait moins peur ; même il oubliait Carmel. Une rêverie plus douce lui était venue.
Sans doute, il finirait par trouver une place, une bonne place : il ferait des économies ; il pourrait aider Catherine, d’abord ; et puis, on ne sait pas, les choses s’arrangent parfois. Si quelqu’une de ses sœurs venait à se marier. Catherine la remplacerait ; la mère se laisserait attendrir ; on les marierait…
Maintenant ses idées ne lui arrivaient plus nettes, il était livré à ses sensations : Catherine lui appartenait ; il frissonnait, il brûlait ; des images voluptueuses passaient rapides devant son cerveau, lui donnant l’illusion d’un bonheur réel qu’il ressentait jusqu’à la souffrance.
On l’appela : il était entré dans la maison sans s’en apercevoir. La concierge lui remit une lettre en disant :
— Mademoiselle Catherine a laissé cela pour vous.
— Laissé…, murmura Martial, que ce mot arracha brutalement à son rêve. Il ne demanda rien et sortit. Puis, quelques pas plus loin, il s’adossa à un bec de gaz et ouvrit le billet de Catherine. L’écriture était toute tremblée, à grands traits décousus, presque illisible, avec de larges taches rondes qui faisaient renfler le papier et effaçaient les mots : elle avait pleuré dessus. Il déchiffra : « Pardonnez-moi, Martial, je n’ai plus rien et je souffre. Je n’ai pas le courage de mourir. À la fin, je succombe, je pars pour l’Italie. Oubliez votre malheureuse Catherine. »
Ainsi elle était partie ! Il resta longtemps immobile, si navré, que tout son être lui semblait ressentir comme son cœur le même déchirement. Puis, soudain, il se ressouvint de Carmel. Sans doute, elle aussi était partie ! Perdues toutes les deux, perdues par la misère ; l’atroce misère, cette pourvoyeuse du vice. Maintenant voilà que Mariam aussi commençait à pleurer. Toutes ! elles s’en iraient toutes !… Et la mère, qui la consolerait ?
Il retourna lentement chez lui, par les rues bruyantes et pleines de vie, tandis que, dans son cœur mort, revenait, comme un refrain funèbre, cette strophe de « la Chanson de la Chemise : »
« Ô hommes, qui avez des sœurs aimées, — Ô hommes, — ce n’est pas de la toile que vous portez, — mais des vies de créatures humaines ! — Pique ! pique ! pique !… »