‹ Les femmes qui tombentChapitre 21 sur 29 · 01 · 20

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Le maréchal a donné sa démission. M. Grévy est président de la République. Nous sommes à la fin du mois de janvier. Les journaux liquident la situation des hommes politiques qui sont tombés. Parmi ceux-ci, Edward D… attire plus vivement l’attention, les coups de boutoir de la presse républicaine. L’accusation des correspondances publiées dans les journaux étrangers revient sur cette eau trouble de la politique et la salit encore. On réimprime ces correspondances ; on les commente ; on accuse tout haut ; on demande une enquête. Déjà Edward D… a passé deux fois la frontière pour se battre ; deux fois il a été touché légèrement. Maintenant on refuse ses cartels. Personne ne veut lui faire cet honneur suprême de croiser le fer ou d’échanger une balle avec lui. L’homme d’État se débat au milieu de ces hontes avec des fureurs qui menacent de le rendre fou. Ces hontes, il ne les mérite pas ; il n’a pas trahi son pays : sa conscience politique ne lui reproche rien. C’est un honnête homme ; seulement il viole les femmes. Une femme s’est vengée.

Yvonne, depuis la crise, achète tous les journaux. Tant pis, elle ne mangera pas ; mais elle dévore le fruit savoureux de sa vengeance. Le voilà bien, cet homme, marqué au front d’un signe d’infamie, comme elle l’a voulu. Maintenant, elle ne sent presque plus l’outrage ; elle s’est relevée, elle, humble et chétive, de la chute qui l’avait souillée, et elle a frappé ce grand, ce puissant, aussi haut qu’elle a pu, à l’honneur. Elle a des frissons de joie atroce. Si elle l’osait, elle crierait : « C’est mon œuvre. Sus, sus, femmes outragées, défendez-vous, vengez-vous !… »

Mais elle se tait. M. Le Boterf s’amuse avec les journaux qu’on jette sur son lit. Quelquefois il les regarde. On dirait qu’il lit, qu’il comprend. Des tremblements lui viennent qui le secouent, et puis ses yeux ronds s’attachent sur Yvonne avec une terrible épouvante.

Un soir, Martin-Dumont rentra harassé. Il s’assit, les gestes lourds, n’osant pas lever les yeux sur Évah, qui, debout devant lui, lui adressait, comme chaque soir, sa question machinale :

— Eh bien ?

— Eh bien, dit-il, tout va de mal en pis. La politique absorbe tout ; les affaires sont suspendues. Et voici que, pour achever de donner de la confiance aux capitaux, la fameuse Banque territoriale vient de craquer. Tout Paris est en rumeur. On ne parle que de cela. C’est une catastrophe formidable. On l’a crié dans les rues ; les journaux donnent des détails. Il paraît que le directeur est en fuite ; il y a plus de vingt mille personnes ruinées et des banques qui sont entraînées dans la faillite ; un désastre, quoi !

Madame Le Boterf s’appuyait à un meuble, ses jambes tremblaient.

Elle dit :

— Sait-on quelles personnes sont compromises là dedans ?

— On parle du président du comité dont on a trouvé des reçus pour des sommes considérables dans les coffres vides.

— Ensuite ?

— Cela vous intéresse ? demanda Hector. Je vais descendre prendre un journal.

— Je vous prie, dit-elle.

Il sortit. Yvonne s’était remise. Elle allait et venait, préparant le souper. Cependant quelque chose la tordait au cœur.

M. Le Boterf ne la perdait pas de vue. Il s’était lentement soulevé et dardait les yeux sur elle. Une fois, ils étaient seuls, elle se tourna et s’arrêta aussi à le regarder. Ils semblaient se comprendre ; leurs paupières battaient, des rougeurs et des pâleurs passaient sur leurs joues. Yvonne sentit bientôt des larmes sourdre du fond de ses yeux, du fond de sa conscience peut-être, et voiler tout à coup son regard qu’elle abaissa. Alors Le Boterf gémit et elle l’entendit murmurer :

— C’est ma faute ; tout cela, c’est ma faute… Pardon, pardon…

Il agitait faiblement ses mains comme pour les joindre et ses doigts raidis s’accrochaient aux draps. Une pitié saisit le cœur bouleversé d’Yvonne ; elle accourut et le prit dans ses bras.

L’infirme, qui ne parlait plus depuis longtemps, tout à coup, se prit à dire ces mots très nets, mais lents, mais lourds comme des fardeaux qu’il eût rejetés un à un :

— Oui, c’est moi, j’y ai bien pensé ! Je t’ai laissée seule dans la vie. J’ai été lâche. On t’a fait du mal, et je ne t’ai pas défendue. Alors tu en as fait trop, beaucoup trop… Il y a un an aujourd’hui, quand tu es partie pour aller… là-bas, je me souviens… Je me souviens ! … Nous avions pour manger alors, nous étions heureux. C’était bon ! c’est moi qui ai tout perdu !

» Le crime, le vol, la ruine, la misère, et le déshonneur de l’autre et vingt mille familles ruinées, tout, tout cela, c’est moi qui l’ai fait, c’est moi…

Maintenant, il râlait, la bouche convulsée, avec des suffocations qui l’étouffaient.

Martin-Dumont rentra tout essoufflé.

En poussant la porte, il cria :

— C’est épouvantable !

Et il tenait en l’air un journal déployé. Yvonne lui fit un signe pour qu’il se tût ; mais il ne le vit pas, et il continua :

« Dernières nouvelles : Au moment où l’on pénétrait chez le président du comité d’administration de la Banque territoriale, Edward D…, pour l’arrêter, car de graves accusations pesaient sur lui, on a entendu un coup de feu : il s’était fait sauter la cervelle. »

Un cri rauque, prolongé, déchirant, fut poussé par l’infirme, qui se dressa, repoussa Yvonne d’un geste violent de son bras détendu, puis s’affaissa comme une masse sur le lit, ne bougeant plus. Yvonne était tombée, elle gisait à terre, inerte. Lorsque Évah se précipita dans la chambre, elle les trouva tous deux immobiles, les yeux ouverts. Seulement le père était mort, et la mère était paralysée.

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