‹ Les femmes qui tombentChapitre 22 sur 29 · 01 · 21

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On enterrait M. Le Boterf à midi. La chambre mortuaire, pauvre et nue, aux volets clos, était éclairée par un cierge mince dont la flamme rouge montait toute droite, comme immobile.

Près du lit, sous la clarté du cierge, madame Le Boterf, étendue dans un fauteuil, ne bougeant pas, regardait fixement le mort.

Évah s’était habituée à deviner les volontés de sa mère dans son regard étrangement vivant. Elle avait cédé à son désir en la faisant transporter près du lit funèbre. Dans les mains de la paralysée, un chapelet pendait. Des pas discrets allaient et venaient sans qu’elle y prît garde. On préparait les funérailles. C’est-à-dire la maison se vidait de ses derniers meubles pour payer les frais de l’ensevelissement.

Hector avait couru toute la matinée, afin de n’employer personne. Et, comme on ne pouvait faire imprimer des lettres de décès, il était allé lui-même informer leurs amis de l’heure du convoi.

Àson retour, il dit à Évah que, sans doute, aucun d’eux ne viendrait. Comme il ignorait la nature des rapports de sa belle-mère avec la baronne de Monthaut et Lucie Goyanne, il était allé aussi chez elles, et il s’étonnait de la façon dont on l’avait reçu. La baronne, le toisant de bas en haut, lui avait répondu qu’elle ne connaissait pas ces gens-là.

Madame Goyanne avait daigné se faire excuser, afin que l’on sût qu’elle donnait à déjeuner ce jour-là à un ministre et à deux ambassadeurs.

Quant aux autres, la maison des Cléran était fermée ; les domestiques avaient répondu d’un air de mystère que madame et monsieur voyageaient. Thérèse Leroy était en représentation à Londres. Catherine Mordon avait disparu.

— Personne, murmura Évah plus attristée encore par la solitude où on la laissait dans cette rude épreuve.

Puis ils parlèrent plus bas ; ils comptaient. On faisait à M. Le Boterf les funérailles du pauvre ; cependant on n’arriverait jamais à tout payer. Martin-Dumont sortit encore emportant pour les vendre les derniers livres qui lui restaient. Cela pressait. Il fallait tout de suite quelque monnaie pour les hommes et le fossoyeur. La porte demeurait entr’ouverte afin que l’on entrât sans bruit. Évah, dans un coin, se cachait pour recoudre une robe noire, vite, avant l’heure qui approchait.

Elle entendit un pas léger et releva la tête : Abel Henriet était devant elle. La jeune femme rougit et brusquement se mit debout. La paralysée avait compris ce mouvement d’effroi ; elle tourna les yeux et fit un grognement furieux en remuant ses lèvres muettes.

Abel, très pâle, se tenait découvert et regardait Évah ardemment.

Elle lui dit, les yeux baissés et d’une voix très calme :

— Sortez, monsieur !

Il secoua la tête et répondit :

— Non ; vous m’entendrez. Votre situation est horrible ; je ne puis vous laisser souffrir ainsi. Écoutez-moi…

— Rien, dit-elle, sortez !

— Je suis votre ami, Évah !

— Je n’ai pas d’amis, je n’en veux pas.

— Eh bien, dit-il, un serviteur dévoué, passionné… Vous ne savez pas ce que vous faites en me repoussant. Ici, entre nous, dit-il avec un coup d’œil railleur à madame Le Boterf, sachez que la Banque territoriale qui vient de tomber m’a fait puissamment riche. Mon associé, le baron Reutch, était parti avec nos fonds deux jours avant la catastrophe. Notre participation était occulte, je ne suis nullement compromis. Seul, le baron de Monthaut s’est fait pincer ; il est en prison depuis hier. Quant à notre président, dit-il parlant cette fois à Yvonne, il s’est tué. L’affaire a été superbe et au gré de tout le monde, n’est-ce pas, madame ?

Le paralysée ferma ses yeux épouvantés. Elle comprenait bien : il la menaçait de révéler à sa fille la part qu’elle avait prise à ce drame. Évah s’était rassise après avoir dit :

— Mon mari va rentrer, monsieur ; il vous chassera.

— Et je le tuerai, avait répondu tranquillement Abel Henriet ; ce cher savant est très maladroit.

Maintenant, Évah, courbée sur l’étoffe noire où couraient ses doigts fins, d’une blancheur de cire, pensait qu’en effet Hector ne saurait pas se défendre et qu’elle ne devait pas l’exposer. Elle se résignerait donc à l’injure des paroles, se défendant elle-même du reste. Abel se penchait.

— Qu’allez-vous devenir ? lui disait-il. Votre dénuement est complet. Comment payerez-vous seulement l’enterrement de votre père ?

Elle le regarda avec le calme défi de son regard pur.

— J’ai vendu son lit, dit-elle ; on viendra le prendre dès qu’il n’y sera plus.

— Et après ? dit-il la voix troublée par ce tranquille courage.

Elle ne répondit pas. Il reprit :

— Votre mère a besoin de soins, comment les lui donnerez-vous ? Serez-vous sans pitié pour elle ?

Elle tressaillit, touchée au cœur et regarda sa mère, dont maintenant le regard flambait. Alors elle lui sourit tristement et répondit très haut afin que la paralysée l’entendît bien :

— Nous sommes Bretonnes, monsieur, et, si nous avons juré de mourir dans notre misère honnête, nous mourrons, soyez-en persuadé ! Vous voyez donc bien que vous perdez votre temps. Je vous prie encore de me laisser. J’ai des devoirs à remplir. Du reste, voici le cercueil.

Des hommes entraient d’un pas lourd portant la caisse de sapin. Abel disparut.

On descendit le corps. Maintenant Évah se tenait près de sa mère, debout dans sa robe noire, aveuglée de larmes. Elle attendait. Peut-être quelque ami allait-il venir leur serrer la main avant le départ du convoi. Elle écouta s’éteindre le bruit navrant de cette marche rythmée pesant sur chaque marche de tout le poids du fardeau funèbre. Le silence se fit. Personne ne vint. Évah s’agenouilla devant sa mère, lui prit les mains, et coucha sa tête sur l’épaule de la paralysée ! Par la porte entr’ouverte, le froid vif entrait et les faisait frissonner. Leurs larmes glacées, lentement tombaient.

Le cierge qui brûlait toujours les éclairait de sa lueur funèbre et noyait d’ombres vagues leurs deux visages immobiles.

Hector s’en allait tout seul accompagner le père. Quand il serait de retour, s’il lui restait quelque argent, on mangerait. Sinon…

Cette fois, c’était la misère absolue et irrémédiable ; et Évah songeait à toutes les femmes qu’elle avait connues et qui vivaient heureuses dans les splendeurs du luxe, tandis qu’elle manquait de pain.

D’où venait cela ?

Elle était seule maintenant sur la terre ! Toute seule sans un dévouement vrai, sans un secours. Elle comprenait bien qu’Hector ne pouvait rien pour elle, et sa mère n’existait pour ainsi dire plus. Seule, dans un monde si grand que personne ne songerait à la prendre en pitié ! seule au milieu de tous les dangers qui vous tentent à l’heure terrible de la faim ! seule pour porter jusqu’au bout, sans défaillance, son cœur rempli de passion contenue, et assailli par les terribles et enivrantes tentations du besoin d’amour !…

Quelqu’un poussa tout à fait la porte : cela fit une clarté brusque. Le soleil clair qui tombait sur la lanterne vitrée de l’escalier inonda la chambre d’une nappe lumineuse. La concierge entrait portant à deux mains une énorme couronne de fleurs naturelles qui embauma soudain toute la pièce. Elle dit qu’un valet venait d’apporter cela pour mettre sur le cercueil ; mais il était trop tard ; le convoi était parti. Elle posa avec précaution sur deux chaises cette masse fleurie et s’en alla.

Évah s’était levée et regardait sans comprendre. D’où pouvait venir ce luxe de fleurs ? Tout à coup elle pensa à Abel Henriet, et elle courut, indignée, prête à faire remporter cette offrande si elle venait de lui.

Une carte était piquée dans les touffes de violettes qui dessinaient le mot « souvenir » sur un fond d’héliotropes blancs. Évah l’avait à peine détachée qu’un frisson de joie lui vint du cœur. D’un geste vif, irréfléchi, elle glissa dans son corsage cette carte qui portait le nom de Jean Delorme.

Puis elle se baissa, se mit à genoux devant ces fleurs, les toucha de ses mains comme avec des caresses. Alors une faiblesse la prit. Le jeûne, la fatigue, l’odeur violente des héliotropes et le souvenir du poète, qui, à l’heure de sa plus cruelle désespérance, lui arrivait dans la clarté du soleil et le parfum des fleurs, tout cela la troubla et l’étourdit. Elle chancela et finit par tomber en travers de l’immense couronne, la tête couchée sur les violettes, doucement évanouie dans une extase souriante.

Et la paralysée la regardait, les yeux brûlants d’une curiosité douloureuse ; elle cherchait à deviner, et sa pensée ardente dans son être immobile s’agitait, interrogeant l’avenir.

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