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Le train court à toute vapeur. Il a quitté Paris la veille au soir, emportant, seules dans un wagon réservé, Madeleine de Cléran et sa femme de chambre. Aux premières lueurs du jour, on passe à Périgueux ; puis l’express continue sa course, dépasse Agen et fait une halte à Rocamadour.
Il est midi. Madeleine se penche et contemple ce creux de vallée où se dresse le mamelon géant qui supporte la chapelle miraculeuse, haute et perdue dans les nues comme un vieux castel féodal. C’est là-haut que la Vierge noire, dans sa robe épandue en forme d’éventail, accueille les vœux des fidèles et les exauce, dit-on. Cependant ce n’est pas là que Madeleine vient prier. La grotte de Lourdes, voilà son but. Jules Lenormand doit la rejoindre à Tarbes.
Soudain, elle fait un cri ; l’avocat est près d’elle.
— Par quel heureux hasard ?… dit-il en s’approchant de la portière, sous les regards malins de la femme de chambre.
Madeleine balbutie une réponse inintelligible. Elle voudrait lui dire : « Ce n’est pas ici, allez-vous en ! » tant sa présence l’oppresse ; mais la physionomie de l’avocat est si digne, sa gravité si rassurante ! Elle se tait.
— Comment, vous ne descendez pas ? lui dit-il ouvrant la portière. Rocamadour est, en quelque sorte, l’antichambre du sanctuaire de Lourdes. On se fait recommander ici près de la Reine des Anges pour être mieux reçu là-bas. Ensuite le paysage est splendide. Cela vaut la peine de tenter l’ascension. Tenez, entendez-vous la cloche ? c’est la messe pour les voyageurs. Vous repartirez au train suivant.
Il la regardait avec une sorte d’autorité. Madeleine descendit. La femme de chambre prit une mine discrète pour s’éloigner d’eux ; mais l’avocat, sévèrement, lui ordonna de soutenir sa maîtresse pour l’aider à gravir le vaste escalier de pierre taillé dans le roc, à perte de vue. Et, discrètement, il monta derrière les deux femmes, le front baissé et découvert. Un saisissement tenait Madeleine muette et rendait ses pas hésitants. Elle comprenait que, dans ce moment, commençait pour elle cette épreuve dernière dont Jules Lenormand lui avait expliqué les moyens physiologiques et mystiques tout à la fois. Ses nerfs tendus sous l’effort de sa volonté ardente lui semblaient déjà vibrer pour recevoir la commotion divine qui devait transformer miraculeusement son être stérile. Et elle s’abandonnait avec, de temps à autre, un coup d’œil timide vers Jules Lenormand, qui prenait dans son esprit une autorité de plus en plus puissante. Sa féminité sentait un maître avec quelque chose de tendre dans la protection dont il l’enveloppait et qui l’énervait doucement. Ils montaient silencieux. D’autres pèlerins, près d’eux, se hissaient sur leurs genoux, ce qui est la façon la plus dévotieuse, paraît-il, de gravir ce calvaire. D’autres descendaient, recueillis, les mains jointes. D’autres priaient tout haut. Un murmure d’Ave Maria passait dans l’air vif sur ces hauteurs qui paraissaient inaccessibles, tant les marches se succédaient à chaque détour du roc avec, tout en haut, la masse claire des murs du couvent, la silhouette plus élevée encore de la chapelle, et, dans les nues, la pointe du clocher demi noyé dans les vapeurs grises et enveloppé d’un vol incessant d’hirondelles.
Àl’arrivée, Madeleine haletait. Jules Lenormand passa sans la voir et se dirigea vers l’église. Madeleine le suivit ; la jeune servante ne souriait plus.
Une dizaine de personnes attendaient, rangées devant la balustrade, dans la chapelle sombre. Près du cintre, sur le sommet de l’autel, dans une niche, la Vierge noire. Il fallait renverser la tête pour la voir et le jour des vitraux éblouissait, frappant quelques femmes nerveuses d’une sorte d’anesthésie qu’elles attribuaient à l’influence miraculeuse.
Depuis plusieurs jours, Madeleine se préparait par le jeûne et les confessions. Elle se leva et vint communier. À peine eut-elle reçu l’hostie qu’une émotion vive la toucha, un attendrissement subit ; elle ressentit comme une exquise défaillance de tout son être. Elle revint à sa chaise avec une lenteur d’extase, s’affaissa, le front dans ses mains et éclata en sanglots. Elle se sentait divinement heureuse comme si Dieu lui-même s’était fait son époux mystique dans cette minute d’union idéale et qu’elle eût senti tressaillir ses flancs. Un élan de reconnaissance profonde la fit se retourner vers Jules Lenormand, qui baissa les yeux sous l’étrange regard de cette douce hallucinée.
Elle quitta l’église, comme un banquet, l’œil brillant, la joue brûlante, les lèvres gonflées de fièvre. Elle vint hardiment s’appuyer au bras de l’avocat pour redescendre les marches. Et elle marchait légère, vive, soulevée, elle semblait un peu grisée ; un torrent de joie l’emportait. Elle avait acheté à la porte, à la boutique des bonnes sœurs, des bibelots pieux et bénits : un collier de corail, des chapelets d’ivoire. Elle portait tout cela suspendu à son cou, à ses bras, joyeuse comme une enfant, babillarde, agaçante. Elle faisait des sourires autour d’elle. Une mendiante leur ayant dit :
— La bonne Vierge vous accorde beaucoup d’enfants, monsieur et madame !
Elle partit d’un rire fou, secouant le bras de l’avocat, qui essuyait par instant la sueur de ses tempes, dont les veines gonflées battaient.
Ils rejoignirent le train. Cinq minutes restaient avant le départ.
— Venez-vous au buffet ? dit-il à Madeleine.
Elle répondit :
— Pour quoi faire ?
Depuis la veille, elle était à jeun et elle ne s’en apercevait pas : ses nerfs la soutenaient. Elle remonta légèrement dans son wagon, où Jules Lenormand la suivit.
Il s’assit en face d’elle, qui ne le quitta guère de son regard enfiévré, l’œil agrandi et un peu hagard.
Le soir, ils arrivaient à Tarbes. L’avocat dès l’arrivée, installa Madeleine et sa femme de chambre dans le même appartement ; puis on ne le revit plus jusqu’au lendemain.
Cette discrétion toucha Madeleine. Elle lui tendit les mains quand elle l’aperçut dans la cour de l’hôtel qui faisait charger les bagages. Il était très pâle et faisait des efforts pour rester grave.
Il lui dit sans la regarder :
— Avez-vous entendu la messe ce matin ? Nous partons pour Lourdes dans une demi-heure.
Elle frissonna légèrement en baissant la tête et balbutia une excuse. Elle ne savait pas, elle n’était pas sortie… La physionomie sévère de l’avocat l’oppressait, et son regard inquiet se levait sur lui.
Elle ne le revit pas jusqu’à Lourdes : il avait pris un autre wagon pour fumer. Elle trouva ses appartements retenus dans une grande maison qui faisait suite à la principale hôtellerie et en dépendait : tout le premier étage, dont un balcon reliait les quatre fenêtres de la façade. Deux de ces fenêtres appartenaient à la chambre de Madeleine, les deux autres à l’appartement de l’avocat. La femme de chambre occupait une pièce au-dessus. On n’avait pu trouver mieux. Toutes les maisons étaient occupées. Les pèlerinages se succédaient. La petite ville semblait en fête. On eût dit une foire, une kermesse. Les boutiques de bibelots pieux s’échelonnaient depuis la rue principale jusqu’à la grotte avec leurs girandoles de chapelets, dont quelques-uns mesurent quatre ou cinq mètres avec des grains de la grosseur d’un œuf. Un monde bizarre emplissait les rues : curieux, industriels, indigènes, touristes et dévots se coudoyaient dans un silence respectueux, qui fait partie de la réclame des gens du pays, dont les pèlerinages font la fortune. Ils promènent un air convaincu et racontent tout haut les miracles.
Madeleine, de son balcon, s’amusait à ce spectacle étrange, rehaussé par le cadre pittoresque des montagnes, qui vont, en s’éloignant, toujours plus haut dans les nues, avec le ciel sur leurs cimes où dorment les neiges éternelles. Un ciel bleu, un air vif, une clarté gaie dans les dernières flammes du soleil couchant, semblaient détendre ses nerfs, et l’apaiser dans une sérénité douce. Jules Lenormand parut sur le balcon.
— Est-ce pour vous distraire que vous êtes venue à Lourdes ? lui dit-il d’un ton bref.
Madeleine rentra chez elle et se mit en prières.
Puis elle commença la neuvaine.
Pendant neuf jours, elle jeûna, pria, se confessa, but à la source, se prosterna devant le rocher creusé en niche autour de laquelle une banderolle porte ces mots : « Je suis l’Immaculée Conception. » Une faiblesse la gagnait peu à peu et troublait jusqu’à ses pensées. L’avocat la traînait à son bras, chaque matin, vers la chapelle haute qui domine de ses clochetons à jours la grotte miraculeuse. Le neuvième jour, elle lui dit qu’elle ne pouvait plus marcher. Ils étaient dans l’étroit sentier bordé de rosiers du Bengale et qui monte en tournoyant au-dessus du Gave aux eaux claires. Sans rien dire, il passa le bras autour de sa taille et l’aida à avancer en la soulevant. Elle ne s’étonna pas et s’appuya sur lui. Pendant cette journée, il ne la quitta pas, parfois lui tenant longuement les mains et elle s’abandonnait.
Le soir, il l’obligea à manger quelque peu. Cela l’étourdit et il lui vint une légère fièvre. Au reste, elle ne souffrait pas, si ce n’est d’une sorte de malaise lorsque Jules Lenormand s’éloignait d’elle. Alors une irritation plus vive la prenait, qui ne se calmait que lorsqu’elle se sentait près de lui.
Le traitement de l’avocat avait parfaitement réussi : la névrose de Madeleine s’était compliquée d’accidents hystériques qui devaient donner à cette femme si chaste des ardeurs que sa grande faiblesse ne lui permettrait pas de vaincre.
Ce soir-là, ses yeux, aux pupilles dilatées et comme phosphorescentes, accusaient des angoisses intimes dont elle rougissait sans les comprendre. Une moiteur couvrait ses tempes et amollissait ses mains. Elle resta sur son balcon très tard dans la nuit, enveloppée de son capulet de laine blanche, demi-couchée dans un fauteuil large. La ville dormait. Les petites boutiques étaient fermées. Des lueurs rares passaient au ras des volets clos. Le ciel, tout brillant d’étoiles, paraissait flotter comme un voile céleste dans la vapeur blanche qui montait de la vallée. Et, tout autour, la masse sombre et lourde des montagnes, dont les cimes et les pics se noyaient au loin dans les brumes et, plus près, semblaient éclairer de leur fanal de neiges éclatantes le coin du ciel qui les touchait.
La tête renversée, Madeleine achevait de s’éblouir à regarder scintiller les astres. Quand elle baissait les yeux, elle rencontrait ceux de Jules Lenormand, qui, debout, près d’elle, adossé au montant de la fenêtre, la contemplait avec une ardeur inaccoutumée. Ils parlaient à voix basse des espérances de Madeleine. Elle lui demandait s’il pensait que Dieu l’eût exaucée. Elle lui disait éprouver certainement un changement dans tout son être. Elle lui dit même, sans nul embarras, qu’elle n’irait pas plus loin dans les Pyrénées et rentrerait immédiatement retrouver son mari.
Il lui répondit avec un sourire vague :
— Les voies de Dieu sont plus compliquées que vous ne le pensez. Voilà que vous vous mêlez de diriger vous-même votre destinée au lieu de vous en remettre au hasard de la Providence. Soumettez-vous donc à la volonté divine en répétant la réponse obéissante de Marie : « Je suis la servante du Seigneur… »
— Oui, répliqua Madeleine en souriant, mais je ne vois pas l’ange.
— L’ange est un homme parfois, murmura l’avocat.
Au bout d’un silence, il reprit :
— Qui donc ne s’est jamais senti poussé à commettre un acte auquel il n’avait jamais songé auparavant, mais qu’il entrait dans les vues de la Providence de faire s’accomplir ? Nous ne sommes que des instruments au service de la volonté divine. Et, quand l’honnête homme qui a prié se sent entraîné à faire une action qu’il ne comprend toujours pas, ou même qu’il juge coupable, il ne doit pas plus résister à cet ordre mystérieux, que si Dieu lui-même lui disait :« Va ! »
Madeleine regardait l’avocat avec une sorte d’effroi religieux. Il lui semblait le voir grandir comme si son front allait toucher les étoiles. Sa voix, qu’il modulait, lui enveloppait le cerveau et berçait ses idées vagues. Elle l’écoutait les mains jointes et doucement frissonnante.
Il reprit les yeux perdus dans l’espace :
— Pourquoi suis-je là ? Pourquoi vous ai-je suivie ? Le sais-je ? Qui m’a poussé ? Que m’importait votre bonheur, votre santé, votre vie ? Mais, tout cela m’est devenu cher. J’ai tout quitté, j’ai abandonné mes intérêts, j’ai senti cette force divine qui pesait sur moi et dirigeait mes actes. J’ai cédé. Me voici. Je sens que ma mission n’est pas accomplie. Je me recueille et je dis à Dieu : « Parle ! »
Une oppression soulevait la poitrine de Madeleine. Elle respirait fort, et son souffle brûlant lui entr’ouvrait les lèvres. Jules Lenormand tourna les yeux vers elle, et lui vit les joues tachées du rouge violent de la fièvre.
Il se pencha pour lui toucher le poignet en disant :
— Vous souffrez ?
Elle eut un frisson et le regarda avec une sorte d’angoisse pendant qu’il la tenait.
— Ce n’est rien, dit-il en abandonnant sa main. Toujours la même chose.
— Quoi donc ? dit-elle la voix un peu rauque.
— Le détraquement de vos organes privés de l’activité qui fait leur vie.
Puis sa voix se mouilla dans un attendrissement subit :
— Ah ! que ne puis-je donner ma vie pour le voir, là, sur vos genoux, ce petit être tant désiré qui doit sauver vos jours et ramener la joie dans votre existence décolorée.
Madeleine se tordit.
— Je le veux, dit-elle étendant les bras et regardant le ciel.
Tout à coup elle dit, l’air égaré :
— Il n’y a donc pas de Dieu.
— Taisez-vous, dit-il s’agenouillant comme pour demander grâce à Dieu de ce blasphème. Il se trouvait aux pieds de Madeleine et s’appuya sur elle d’un geste accablé.
En refermant ses bras, elle les croisa sur l’épaule de l’avocat, et ils restèrent ainsi quelques instants silencieux, dans la tiédeur énervante de ce rapprochement. Lentement, il tourna la tête et mit ses yeux enflammés de désir dans les yeux mouillés de la jeune femme. Puis, la voix basse, haletante, il murmura :
— Madeleine, ne vous semble-t-il pas que Dieu nous a jetés ainsi tout à coup, aux bras l’un de l’autre, dans un coin perdu de son immensité, sous le voile bleu de son ciel profond, pour quelque œuvre mystérieuse ?…
Il avait glissé ses bras autour d’elle et la rapprochait de lui.
Maintenant elle fermait à demi les yeux avec un sourire nerveux qui découvrait ses dents serrées.
Pourtant elle fit un mouvement pour se dégager ; mais ses bras retombèrent mollement comme dans l’abandon d’une ivresse exquise.
Alors il la souleva et murmura à son oreille :
— Madeleine, veux-tu être mère ?
Elle se raidit de tout son corps et l’étreignit soudain sur sa poitrine, violemment, en criant dans un soupir de volupté douloureuse :
— Oh ! oui.
Il l’emporta dans sa chambre.