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1809 à 1811

Au commencement de l’année 1809, je me trouvais encore à l’université de Paris, depuis une époque dont j’avais perdu la mémoire. J’y avais été amené tout enfant. J’avais alors vingt-deux ans. À peine savais-je encore le nom du lieu de ma naissance. Je n’ai jamais pu m’expliquer le long séjour que mon père m’a laissé faire en Europe. Il est vrai qu’à l’époque dont je vous parle, je n’avais pas encore complété mes études, qui embrassaient presque toutes les sciences. J’avais fréquenté l’école Polytechnique pendant deux ans, sans savoir pourquoi. Les Français avaient dans ce temps, réellement besoin d’officiers capables. Tous mes compagnons avaient un but et une espérance en suivant cette école.

L’empereur la visitait souvent et en tira plusieurs qui ont laissé et laisseront de glorieux souvenirs dans les annales de l’empire français.

Pour moi je savais très bien que mon père ne me destinait pas à combattre les Russes ni les Autrichiens. J’étudiais l’art militaire avec ardeur, mais par inclination seulement. Je ne voyais aucun lieu d’utiliser plus tard les fruits de cette application assidue. Je suivais toujours en même temps les cours de l’université. Je puisai comme malgré moi à la source d’une infinité de sciences, qui m’ont servi très efficacement plus tard.

Quelques connaissances en médecine et chirurgie, jointes à celles plus approfondies de l’astronomie, des mathématiques, de la marine, et de la philosophie morale, pouvaient constituer de moi ce que l’on appelle « un savant en miniature ». J’étais outre cela assez bon mécanicien et artiste. Mais je n’avais de toutes ces diverses sciences qu’un aperçu assez lointain. L’art militaire avait plus de charme pour moi que tout le reste. J’en étais à cette sphère de connaissances, quand advint l’événement qui me fit déguerpir de Paris.

L’empereur avait établi des lois très sévères contre le duel. Mais cette époque réalisa plus que jamais cet axiome connu. Plus une chose est fortement prohibée, plus elle est ambitionnée. Les journaux contenaient chaque jour une longue liste de duels, où on eût dit que les acteurs s’efforçaient de réunir les particularités les plus intéressantes. Le sort m’avait destiné une place dans l’attention des journalistes.

L’école Polytechnique était ouverte à tous les citoyens Français sans distinction de nobles ou de roturiers, de riches ou de pauvres. Vous savez d’ailleurs que la noblesse, vers cette époque, ne levait pas haut son pied mignon et sa boucle écussonnée. J’ai vu moi-même le fils d’un cordonnier de Provence, choisi par Napoléon et placé par lui à la tête d’un corps de cuirassiers. Malgré cette égalité de rang au sein de l’école, il arrivait parfois qu’un jeune homme, qui, pour rester français, avait été obligé de convertir son nom de noblesse, se rappelait qu’il n’était pas né roturier. On faisait ordinairement disparaître ces souvenirs avec assez de sévérité. Mais la nature est quelquefois plus forte que la volonté. Je me pris un jour de querelle avec un jeune Franc-Comtois, qui, dans le cours de la dispute, commença à réciter comme un chapelet, sa lignée de noblesse, transmise de siècle en siècle jusqu’au règne de la terreur. Il établissait en même temps mes titres, qui, d’après lui, consistaient en rustre, sauvage de l’Amérique envoyé pour goûter à la civilisation, etc., etc. Si bien que le lendemain matin, nous fîmes trêve avec nos cours pour visiter la forêt voisine.

J’eus le malheur de le tuer à la plus belle époque de sa vie. Mon second m’écrivit plus tard que le lendemain de notre rencontre, une dépêche de l’empereur l’appelait à commander un poste important. Cette aventure en me forçant de gagner promptement l’étranger, m’apprit aussi ce que je pouvais faire de mes armes. Mon adversaire était déjà connu par son adresse et sa valeur. Napoléon l’avait remarqué, c’était assez dire.

La gendarmerie se mit avec fureur à mes trousses. Les ports de mer m’étaient très dangereux. J’avais heureusement quelques louis sur moi. Je pus traverser la manche et toucher à Portsmouth après un détour de vingt-cinq lieues pour éviter les croisières de Calais. L’habitude de vivre avec les Français me faisait naturellement détester les Anglais, contre lesquels ils avaient le plus d’animosité, parce qu’ils les craignaient plus que tout autre peuple. Je partis le même jour pour la Russie où je passai trois mois en prison, sous soupçon d’espionnage. L’accueil n’était pas propre à me faire chérir le peuple russe. Je m’engageai comme matelot sur un navire hollandais qui mettait à la voile pour les Indes orientales. Mes finances étaient à bout. Ce métier me plaisait plus que celui de vagabonder en demandant ou volant mon pain. Quelque fut d’ailleurs ma condition de voyageur, le désir de voir et de connaître, me conduisait de région en région content et heureux comme un prince. Je visitai ainsi plusieurs côtes de l’Asie. En revenant je pris congé de la mer en Grèce. Je commençai là un rôle plus conforme à mes goûts et plus favorable à ma bourse. Je savais de presque toutes les langues vivantes un petit catéchisme de lieux communs, suffisant pour me mettre en rapport avec les différents peuples que je visitais.

Les Grecs combattaient dans ce temps la domination sauvage des Turcs. Mes souvenirs de collège me faisaient estimer les Grecs avant de les connaître. Il me fallut néanmoins peu de jours pour me permettre de voir que ce n’était plus les frères des Aristides, des Thémistocle, et de tant de héros des âges précédents. Je fus volé trois fois dans l’espace de vingt-quatre heures.

Je découvris cependant parmi eux des Grecs au caractère antique, à l’âme avide de liberté.

J’étais à Lépante, quand j’appris que les deux armées ennemies marchaient l’une contre l’autre à l’extrémité nord du Péloponnèse. Je n’avais encore assisté à aucun combat. J’y courus avec la joie d’un insensé. J’arrivai au moment où s’engageait l’action. Les Turcs étaient deux contre un. Je vis avec regret plier les Grecs. Mon ardeur guerrière se réveilla alors dans toute sa force. Je dépouille l’un des morts, et je cours au premier rang. Un inconnu attire toujours l’attention. On me regarde avec surprise, on me suit comme par enchantement. Je saisis un drapeau et je fonds l’épée à la main sur les phalanges aux turbans jaunes. Je ne sais quelle ardeur m’animait. Dans un seul moment j’avais repassé en ma mémoire tous les exploits des Grecs primitifs. Je ne courais pas, je volais. L’enthousiasme élève un cri terrible parmi les Grecs. En un clin d’œil la scène change entièrement de face. De matelot vagabond, je me vois tout à coup devenir héros. Les Grecs m’entourent et centuplent mes coups. Les turbans volent en lambeaux, les moustaches balaient la poussière. Quelques braves crient encore de l’autre part « Allah ac bar » ! mais ce vieux cri du prophète n’a plus d’écho, et s’éteint sous nos glaives. La mort marque chacun de nos coups. Les fuyards culbutent les uns sur les autres et jonchent la terre en attendant leur dernière heure. C’est en vain que l’Émir déploie l’étendard du prophète. Il excite notre ardeur. Nous l’enlevons au milieu des cris de victoire de notre part et du chant de retraite de l’autre. Ainsi se termina la bataille de Cutari, qui me valut la couronne du brave et un grade élevé parmi les insurgés du Péloponnèse.

Je m’amuse à vous donner des détails sur cette aventure qui vous paraîtra extraordinaire sans doute. Ce jour commença pour moi une nouvelle vie qui me conduira jusqu’à la seconde période de mon récit. J’assistai ensuite à un grand nombre de batailles qui nous furent plus ou moins heureuses. Quelques mois suffirent pour me créer véritablement Grec. J’en pris les mœurs et les usages dans toutes mes actions.

Le plus doux souvenir qu’il me reste des années passées se rattachent à cette terre de malheur. Je vivais au sein de l’opulence et des égards de tout genre. Un petit gouvernement républicain, établi pro tempore, combattait autant que possible les troubles intérieurs causés par l’anarchie. Je n’avais avec les Officiers civils d’autres relations que celles de quelques moments de relâche, passés auprès de la fille du président du conseil. L’hiver de 1810 ralentit un peu les hostilités. Je le passai à Athènes, qui était le siège du gouvernement provisoire. Au mois de janvier, j’épousai la fille du président. Mais je ne jouis pas longtemps des douceurs de cette union.

Alpina était la femme la plus accomplie que j’eusse encore rencontrée. Je l’aimai avec passion, et je ne crois pas que la suite de ma vie soit assez heureuse pour me faire oublier le court espace de temps que je passai avec elle. Plus tard cette passion me tourna à mal, et me valut les malheurs que je placerai dans la seconde partie de mon récit.

J’étais devenu l’idole des Grecs et leur roi de combat. Les postes les plus importants m’étaient confiés. Je ne sais comment j’ai pu survivre à cette année de luttes journalières, où ma vie était perpétuellement au bout des épées et à la gueule des canons. Je perfectionnai ainsi mes leçons d’escrime et ce fut avec avantage que je retrouvai les plans que je traçais autrefois sur le papier, en dépit de l’ennui et de l’inaction si peu en harmonie avec mon naturel turbulent.

Le printemps ouvrit la campagne avec le sang et la mort. Les Turcs étaient furieux et barbares dans leurs victoires. C’était le moyen de les rendre difficiles. Nos soldats n’attendant aucune faveur en subissant leur joug, faisaient payer cher leur vie. Le sultan d’Iconium investit nos frontières avec une armée de plus de cent mille hommes. Je fus envoyé contre lui avec une poignée de braves. Mais la victoire était déjà lasse de suivre mes pas.

Les ennemis étaient campés sur les bords du Vardar qui coule à travers la Roumélie et se jette dans l’Archipel après avoir salué la ville de Salonique. Il était temps d’arriver. Ils avaient construit un pont de bateaux et une grande partie de leurs troupes avait déjà traversé le fleuve. Cet endroit fut témoin de mes derniers succès. Je leur fis repasser le fleuve, et en détruisant leur pont, je les forçai d’aller chercher ailleurs un gué plus facile. Il nous fallut alors passer le Vardar pour les surveiller de plus près. Ils avaient à leur tête un général habile qui m’embrouilla de manœuvres adroites, et m’entraîna jusqu’à l’autre extrémité de la Macédoine.

Le 15 juillet au soir nous campions près des ruines de Chrisopolis, en pleine sécurité, n’ayant pas vu l’ennemi depuis deux jours. Alpina me suivait partout, partageant mes fatigues et mes dangers. Nous goûtions d’un sommeil paisible, quand les Turcs tombent sur nous comme venant des nues. Ma tente était facile à reconnaître pour celle d’un des premiers officiers. À peine eussé-je le temps de revêtir quelques habits, qu’une mêlée terrible s’engage à ma porte. Je sors à moitié armé, jurant de défendre mon épouse, tant qu’il me resterait un souffle de vie. Mais le courage manque avant le cœur ; car il n’existe plus quand la force l’a paralysé. Je tombai percé de coups avant de savoir sur qui frapper.

Ici se trouve un déficit de plus de quinze jours dans mes mémoires. Quand des soins extrêmes me rappelèrent à la vie, je me trouvai au sein d’une famille paisible suivant dans le désert les maximes mourantes de Zoroastre. Mes premières pensées se réveillèrent en passion furieuse. Je n’avais pas la force de parler ; mais le nom d’Alpina ne cessa d’agiter mes lèvres, pendant un mois de négociations entre la vie et la mort. Dès que l’usage de la parole me fut permis, je m’informai de mon épouse. Tout ce que j’en pus apprendre me confirma dans la croyance qu’elle servait alors d’ornement au sérail d’Iconium. Quatre mois suffirent à peine pour cicatriser mes blessures. Dès que je pus écrire, je fis connaître à mon beau père et mon infortune et celle de mon épouse. Je reçus en réponse une somme considérable d’argent, et l’ordre de revenir à Athènes le plus tôt possible. Je n’étais pas encore assez bon citoyen pour oublier mon épouse comme il oubliait sa fille. Je pris la route d’Iconium pour obtenir Alpina au prix de ma vie, s’il le fallait. Rien ne m’avait encore persuadé de la réalité de mes conjectures ; mais un pressentiment secret m’entraînait vers le sérail et me disait qu’Alpina y vivait. La ville m’était connue par mes lectures. Je passai tout le premier jour dans la tourelle d’un observatoire public, qui domine de loin sur le parterre du sérail. J’avais avec moi une lunette d’approche qui me révéla l’étendue de mon malheur. Sur le soir je vis sortir plus de deux cents femmes sur la terrasse… Alpina était là… Elle n’y était pas avec la honte et la tristesse d’une telle captivité… Folâtre est enjouée, elle enchérissait sur les folies de ses compagnes, qu’elle surpassait en beauté. Le sultan arriva bientôt. Alpina fut la première à courir à lui. Cette vue me plongea l’amertume dans l’âme. Alpina n’était pas digne du sacrifice de ma vie. Mais je l’aimais toujours, et quand son image revient encore à ma pensée, je pleure involontairement sur la perte de la plus adorée des femmes.

J’avais perdu ma fortune le soir de cette malheureuse surprise, mais j’étais encore riche des dons de mon beau-père. La conduite d’Alpina affaiblit un peu chez moi l’estime que j’avais conçu pour le peuple grec. Leur cause ne me parut plus si belle. D’autant plus que le souvenir de mon épouse infidèle me poursuivant sans cesse, je me sentais forcé de fuir les lieux que j’avais parcourus avec elle. Avec un peu d’économie, j’avais encore de quoi vivre et voyager pendant six mois.

Je m’acheminai tristement vers Rome que je n’avais encore jamais vue. J’y arrivai à temps pour assister au couronnement de Murat que Napoléon venait de créer roi d’Italie. J’avais été obligé de prendre la mer pour fuir la rencontre des Turcs qui me cherchaient avec fureur. Je voyais ma bourse se tarir insensiblement ; mais toujours emporté par l’ardeur des voyages, je laissai bientôt Rome pour Naples. J’avais tant lu sur les phénomènes volcaniques de cette ville, que j’aurais affronté la mort sous les laves de l’Etna, plutôt que de laisser l’Italie sans le voir. Nouveau Pline, je gravis le mont terrible, en dépit de mes guides qui refusèrent de m’accompagner. La saison des orages volcaniques était passée. Mais un bourdonnement caverneux prédisait l’approche d’une éruption extraordinaire. Ce bruit charmait mon oreille, il m’entraînait en dépit de la crainte et des dangers. La vue du cratère de ce jeu horrible de la nature ralentit beaucoup mon ardeur. Je ne pus longtemps soutenir ce spectacle ; je redescendis et quittai Naples le même jour. Je revis Rome une seconde fois ; mais je ne m’y arrêtai pas, et je pris de suite la route de Milan, où mon humeur turbulente devait trouver des occupations satisfaisantes.

Mille petits partis divisaient alors le Milanais. Venise y projetait sourdement. Les Italiens subissaient avec répugnance le joug des Français. Les Français eux-mêmes y exerçaient un ravage perpétuel. L’Autriche intriguait aussi de son côté. J’aime à me rendre le témoignage d’avoir toujours pris le parti de la loyauté, ou au moins celui qui paraissait tel à mes yeux. Je ne pouvais rester oisif au sein d’une pareille agitation. Malheureusement il n’était pas nécessaire de chercher le bruit pour le rencontrer. Je n’aurais peut-être pas eu l’ardeur de le chercher, s’il en eût été autrement. J’évitais autant que possible l’inaction et l’oisiveté, car j’étais certain d’y rencontrer le souvenir de mon infidèle Alpina. Il fallait donc une multiplicité d’aventures pour remplir ma vie vagabonde.

Je sortis un soir, suivant mon habitude, parcourant les places publiques et cherchant les balcons de mes souvenirs romanesques. Je longeais machinalement des rues encombrées de peuples et de figures de mauvaise mine. J’étais arrivé à la joncture de quatre rues où les habitations étaient plus disséminées et l’affluence moins importune. J’entends tout à coup une détonation d’armes à feu et aussitôt après le bruit d’un combat à l’arme blanche. Je portais un large manteau sous lequel je cachais mon costume grec que je revêtais souvent par inclination. Je cours au théâtre de la lutte. Je vois trois hommes aux prises avec cinq furieux en brillant étalage. Le parti le plus faible me semblant le plus noble, je jette à bas mon manteau, et me voilà à me débattre comme un énergumène. Je vous ai dit que je maniais l’épée avec assez d’adresse. J’en fis une nouvelle épreuve dans cette circonstance. J’en eus bientôt mis deux hors de combat, et il me suffit de me tourner vers les trois autres pour les mettre en fuite. Les deux vaincus étaient tombés. Une foule nombreuse nous entourait. Mais ces scènes étaient si fréquentes et si ordinaires à Milan que le peuple y assistait aussi paisiblement qu’au spectacle. Je m’attendais au moins à voir mon fait d’armes consigné à la prison. Mais à ma grande surprise, je vis tout ce peuple ébahi ne féliciter sur mon succès, et mes compagnons inconnus m’entraîner avec reconnaissance dans un hôtel richement tenu. Mes deux victimes étaient restées sans secours au milieu de la rue. Quand je vis que personne ne se disposait à les aider, je voulus y aller moi-même. Mes compagnons se mirent à rire de ma naïveté, et je vis qu’il fallait suivre cette mode barbare. Les ayant suivis comme je viens de dire, je fus l’objet de mille civilités de leur part. Sans presque m’en apercevoir je me trouvai à une table couverte de tout ce qu’il y avait de recherché et portant huit couverts. Nous étions déjà quatre ; les autres arrivèrent bientôt. C’était tous des gens de l’âge mûr à manières nobles et insinuantes. Les quatre derniers arrivants ne me virent pas d’un trop bon œil. Mais quelques mots échangés entre eux en langue arabe m’établirent sur le même pied qu’eux.

Comme la gaieté était générale, je voulus l’augmenter par une surprise. Ils me questionnaient sur tous les points. Tellement que je ne pouvais fournir à leur répondre. D’autant plus que la langue italienne ne m’était pas très familière. Je leur demandai alors en arabe, s’il leur plairait de parler français. Ils se mirent à rire un peu honteusement en m’entendant dialecter en cette langue beaucoup plus facilement qu’eux. Le français fut adopté à l’unanimité, et je remarquai que plusieurs d’entre eux y retrouvaient leur idiome maternel. Les questions se multiplièrent alors. Il me fallut leur dire qui j’étais, d’où je venais et ce que je faisais. Quant à cette dernière partie, elle ne fut pas longue à énumérer. Je n’avais rien à cacher ; ils virent l’épuisement de ma bourse avec joie, et me proposèrent de rester avec eux encore quelques jours. Je crus reconnaître les soins de la providence dans ce hasard ; j’acceptai de bon cœur. Quelques jours se passèrent sans qu’ils ne me parlassent de rien. Je vivais en fêtes continuelles, et fréquentais avec eux la première société de la ville. Mais j’apercevais toujours quelques secrets à certains moments de la journée. Le soir, toujours notre table isolée et des mots glissés à la dérobée. J’entrais néanmoins insensiblement dans leurs confidences et leur intimité. Enfin, je passai un jour par la dernière épreuve. Je me promenais avec l’un d’eux, étant chacun bien armé, mais sans aucun dessein ; du moins j’en étais ignorant. Nous rencontrons un homme de taille gigantesque, armé jusqu’aux dents. Mon compagnon lui donne en passant un violent coup de coude. L’inconnu se retourne l’épée à la main. La provocation me paraissait des plus futiles mais c’était l’usage.

— À toi, Gustave, me dit mon compagnon, j’ai mal à la main.

Je ne me le fis pas dire deux fois. Un instant me suffit pour terrasser mon ennemi, qui, se voyant près de faillir, passa la main à sa ceinture pour prendre un pistolet. Je lui fis tomber la main, et le perçai en même temps d’outre en outre.

C’était un coup monté de longue main par mes amis qui voulaient s’assurer de mes forces. Cet événement leur en dit assez ; car mon adversaire était l’homme le plus redouté de la ville. Ce fut grande rumeur le lendemain quand on apprit la mort de ce géant invincible. On demandait partout le nom du vainqueur ; mais je ne fut pas fâché du secret qu’en firent mes amis.

Le soir ils me conduisirent dans un magasin de la rue principale, et m’en firent voir tous les départements, qui étaient on ne peut plus magnifiques. Ceci est à nous, me dirent-ils. L’un d’eux tirant alors un des trémeaux du mur fit voir une grande ouverture que personne au monde n’aurait pu soupçonner. Nous descendîmes tous par un splendide escalier qui nous conduisait à un palais souterrain.

Mais je m’aperçois que j’empiète sur ma seconde période. Nous étions alors au mois de février 1811.

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