‹ Les fiancés de 1812Chapitre 32 sur 37 · 1811 à 1813

1811 à 1813

Jusqu’à présent, mes chers amis, je suis certain de n’avoir pas encouru votre désapprobation. Mais le moment suprême est arrivé. Je ne puis me défendre d’un certain malaise en commençant ce chapitre. Mais ma confiance, peut-être trop présomptueuse, en votre amitié, me donne le courage de retracer des scènes dont votre noblesse d’âme sera révoltée….

J’étais donc entré dans un des plus somptueux palais que je n’eusse encore vu de ma vie. J’étais déjà habitué à cette vie de mystère, et cet incident ne me causa aucune surprise. Quelques minutes après l’un deux prit un ton solennel, et me demanda si je voulais être mentali, comme ils l’étaient. Je demandai alors quelques explications sur ce mot. Elles ne me furent pas données très exactement. Je n’y vis rien de méchant ; je fis le serment d’usage sur la poignée de mon épée. Ma réception fut magnifiquement chômée. Je reçus le nom de Magnifors, et commençai avec eux le métier de mystère. Ma ferme croyance en m’initiant aux secrets de la société, était de faire une vie de fêtes, soutenue par le jeu et les spéculations. Je vis bientôt qu’il en était autrement.

Un soir nous étions trois au théâtre français. Plusieurs dames nous entouraient. L’une d’elle portait les plus beaux pendants d’oreille que l’on puisse voir. Je sus plus tard qu’ils valaient cinquante mille francs. Nous étions à causer en attendant la levée de la toile. Tout à coup ma voisine pousse un cri et porte les mains à ses oreilles qui saignaient abondamment. Elle regarde derrière elle, nous l’imitons… personne… Les pendants d’oreille n’y étaient plus cependant. La dame oubliait la perte de ses joyaux pour soigner ses oreilles qui saignaient toujours. L’un de nous court sur les traces du voleur invisible, mais il revient bientôt sans nouvelle. Celui-là même me fit voir après le spectacle les pendants d’oreille de la dame, et me raconta en badinant comment il s’y était pris. Les autres trouvèrent le tour si subtil et si amusant qu’il me fallut rire avec eux. Vous voyez déjà quels événements contiendra cette seconde époque de mes courses européennes. Je ne m’amuserai pas à entasser une foule de détails. Ce récit n’en finirait pas. Je ne me plus pas longtemps dans cette vie de rapine. J’en aimais le spectacle avec folie, mais je n’étais pas né voleur. Je dressais les plans et les faisais exécuter. Mes amis tentèrent des coups hardis qui nous compromirent un peu. Je jouissais du respect et de l’admiration des associés. Je n’avais essayé aucun coup de main. Mais tant que mes instructions furent fidèlement suivies, jamais le succès ne nous manqua. Les entreprises de sang ne furent jamais de ma dictée. Je m’y opposais de tout mon pouvoir. Plus de cinquante victime m’ont ainsi dû la vie sans le savoir. Dès que notre réputation fut un peu entachée, nous prîmes le parti de la mer. Mais avant de quitter Milan, je dois vous donner une idée de nos richesses. Un château que nous n’habitions presque jamais constituait le premier de nos biens fonciers. Nous avions en outre le magasin dont je vous ai parlé, qui contenait la valeur de plus d’un million. La première de nos richesses et notre séjour de délectation était, sans contredit, notre palais souterrain qui tenait en front au magasin de la rue principale et aboutissait à un autre magasin aussi riche sur la Romanza. La construction de ce souterrain est ce que j’aie jamais vu de plus gigantesque. Deux arpents de longueur sur une demi stade de largeur en complétaient les dimensions. Il contenait vingt-cinq grandes pièces et réunissait en ornements tout ce que la terre fournit de plus riche. Plus d’un million avait été employé à faire de ce lieu ce que l’imagination ne peut concevoir sans avoir vu. Puisque j’ai juré de ne rien vous celer, il faut vous dire qu’un sérail de soixante amazones n’était pas la moindre de nos richesses. C’était encore la fleur de la Circassie. Je passe rapidement sur ces particularités parce qu’elles me conduiraient trop loin. Cette vie me fatigua dès qu’on en vint à soupçonner notre probité. Quoi que je fusse inconnu à Milan où mon véritable nom était ignoré de tous, excepté de mes compagnons, je tenais néanmoins beaucoup au rang honorable dont nous avions joui jusque-là. Notre bande consistait en vingt-cinq hommes des plus éminents de la noblesse française et italienne. Je n’étais pas noble, il est vrai, mais je les surpassais tous par mon éducation. Ce n’est pas par un point de vaine présomption que je dis ceci, mais chaque chose trouvera sa place par la suite. Je complotai donc avec vingt de mes compagnons d’organiser une frégate redoutable pour commander sur la mer. Je me voyais enfin marin comme je l’avais toujours ambitionné ; je n’avais jamais désiré être voleur ou pirate, mais ma folie était de me voir marin libre. Nous eûmes bientôt à notre disposition un navire de trente-six canons et de cinquante hommes d’équipage. Depuis le plus simple matelot jusqu’au capitaine, il n’y avait pas un homme de basse origine ou de la classe commune des brigands. Nous étions, pour ainsi dire, les rois des pirates. Nous prîmes la Méditerranée pour théâtre de nos courses. C’était la place la plus lucrative. Les vaisseaux transportaient alors les richesses du levant en Angleterre et en Hollande. Il est vrai que nous rencontrions souvent des vaisseaux de guerre ; mais nous arborions les pavillons des différents peuples que nous voyions, et nous passions ainsi sans coup férir. La première capture que nous fîmes me valut le commandement du navire. J’y déployai une force et une adresse qui les surprit au point de me proclamer prince de la mer. Après six mois des courses les plus heureuses, nous nous vîmes poursuivis par cinq vaisseaux anglais qui avaient été envoyés expressément pour détruire notre petite escadre. Il n’y avait pas à lutter. Nous avions heureusement le meilleur voilier de la Méditerranée. Mais il nous fallut fuir les côtes de l’Europe. Nous prîmes la route de l’Amérique. Après un mois de la course la plus rapide, nous croyions nous être échappés des mains des Anglais. Une nuit sombre et orageuse nous avait dérobé leur marche. Nous nous trouvons le matin à quelques pas d’eux. Il n’y avait plus moyen de fuir. Nous étions heureusement près de terre ; la Jamaïque nous servit de retraite. Après avoir couru les bois pendant quelques jours, nous y trouvâmes une retraite que nous convertîmes en palais de Milan. Les Anglais n’entendirent plus parler de nous. Notre commerce s’enrichit chaque jour de plus en plus. J’étais toujours chef de la bande ; mais je n’assistais jamais à aucune entreprise. Je préparais les coups et dirigeais la marche. Mon habileté devint telle qu’on ne voulait rien faire que d’après mes suggestions. Nous reçûmes alors une députation d’une bande stationnée dans une île voisine et qui avait habité la même retraite que nous. Leur but était de me prendre aussi pour leur chef, avec la condition que je passerais la moitié de l’année avec eux. Mon amour-propre en fut piqué ; j’acceptai. Au bout de deux mois, dix autres bandes, dont la plus éloignée était à cent lieues, me choisirent encore pour leur roi. Je reçus alors le titre de Grand[7]. Mon nom était connu des autorités civiles, j’entends mon titre de Grand. Mais je voyageais sans cesse d’une loge à une autre, de manière à ne pourvoir être rencontré nulle part. Au mois de juillet 1811, je comptais deux cents loges sous ma domination, dans les deux Amériques. J’entrepris alors d’établir un code de lois pour régir mon peuple qui ne regardait pas les institutions civiles de très près. J’employai un mois à le rédiger et à en faire signifier copie à toutes les bandes, avec l’ordre de se démettre de leurs engagements avec moi s’ils ne voulaient s’y soumettre. Je vous le donnerai ici comme document curieux.

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