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INSTITUTIONS DU GRAND.

Loge No 1, 2 Septembre 1811.

JAMAÏQUE.

HAINE AU MEURTRE, MORT AUX ASSASSINS.

No… des loges de douce-rapine, soumis à l’empire du Grand, l’an… le jour du mois de…

ART. 1er. Le meurtre sera en abomination et puni de mort dans l’empire du Grand.

2e. L’assassin échappé sera indirectement dénoncé à la justice civile sous ses nom, prénom et signalement.

3e. Toute fille conquise sera amenée devant le Grand qui en disposera à son gré… sa vie sauve.

4e. L’accusé de meurtre pourra obtenir son procès, s’il ne s’avoue coupable.

5e. On procédera à nommer un juge dans chaque loge tous les six mois.

6e. Les devoirs de ce juge seront comme suit : Veiller aux entreprises, les empêcher si elles ne peuvent avoir lieu sans effusion de sang, tenir un registre de tout ce qui se fera. En tête de ce registre sera écrit le présent code dont lecture sera faite le premier lundi de chaque mois. Faire un rapport exact et fidèle de sa gestion au Grand, quand il fera sa visite, qui aura lieu tous les deux ans ; diriger et présider équitablement les procès, et faire exécuter la peine par celui que le sort désignera.

7e. Le juge ou secrétaire de chaque loge, n’assistera jamais à l’exécution des entreprises, enfin de tenir la société en bon ordre, dans les cas d’accidents.

8e. Appel pourra être fait par un condamné à la justice du Grand qui se transportera aux lieux nécessaires sur avis.

9e. Les biens de l’Église seront exempts des dévastations des loges du Grand, à qui on dénoncera les fautes commises contre les propriétés ou les personnes du clergé de quelque croyance qu’il soit.

Suivaient encore plusieurs articles de moindre importance. Personne ne refusa de se soumettre à ces lois. Je commençai alors une visite générale de mes nombreux sujets. J’en fis le dénombrement et je comptai trois mille hommes actifs à ma disposition. Ajoutons à cela à peu près deux mille autres personnes qui consistaient en femmes et enfants. L’accueil qu’on me fit dans ma visite fut vraiment royal. Je prenais goût à l’état. Je n’avais jamais prêté littéralement la main à un vol ; mais dans l’espace de trois mois, je vis par les registres de quatre vingt dix huit loges, que douze millions étaient entrés dans nos caisses. Je trouvais partout une organisation qui flattait ma petite royauté. Je ne passais qu’un jour ou deux dans chaque loge. Mais ils étaient on ne peut mieux fêtés. J’ajoutai beaucoup à mon code dans ma visite. Je parcourus ainsi toute l’étendue des deux Amériques. Les États-Unis contenaient à eux seuls cent cinquante loges.

Mon siège royal était à la Jamaïque. J’y avais une caisse de trois millions à ma propriété personnelle. J’en aurais pu accumuler trente si je l’avais voulu mais ce que j’avais était suffisant pour tous les cas de mauvaise fortune. Je recevais annuellement de chaque loge un tribut de deux cents louis ; ce qui me faisait un revenu clair de quarante mille louis. Mon système de rapine en améliorant le sort des victimes augmentait aussi les produits de nos courses. Le secrétaire de chaque loge était le plus instruit et le plus capable de tous. Il étudiait les affaires, prévoyait les échecs et dressait des plans méthodiques qui manquaient rarement de succès. Je portai mes vues plus loin. J’introduisis une espèce de morale parmi ces gens grossiers. J’ennoblissais ma profession par la manière dont je l’envisageais. Les brigands ont une origine aussi ancienne que le monde. On ne peut dire qu’ils sont nécessaires à l’ordre social, mais malheureusement il faut avouer que le mal a encore plus d’existence que le bien. Jamais les puissances n’ont pu restreindre le vol. Il se commet plus particulièrement sous les yeux des autorités qu’à l’écart. Pendant mon séjour à Paris, on y comptait trente mille personnes qui ne vivaient que de rapine. Quelle est cependant la ville la mieux gardée que Paris dans toute la France. Une gendarmerie puissante y est entretenue avec des frais énormes. Néanmoins plus la police est active et nombreuse, plus les vols et les voleurs se multiplient. Considérant donc l’existence de ces derniers comme nécessaire, je pris la mission de diminuer l’horreur de leur vie et les maux qu’ils causent au genre humain. Mon éducation d’enfance me fit découvrir un autre bonne œuvre à faire. J’avais été élevé dans les principes de la religion catholique. Mes fautes et mes brigandages n’avaient jamais altéré les bonnes maximes qu’on m’avait enseignées pendant mon enfance. Je m’étais marié dans l’Église grecque sans déroger à ma profession de foi. Mais j’ai toujours entretenu des idées de tolérance et de libéralisme envers les religionnaires d’une autre croyance. J’ai toujours aimé sincèrement la religion malgré le peu de relations que je professais ouvertement avec elle. Les plus douces distractions de mes voyages, je les ai dues à la foi de mon enfance et aux ministres d’un Dieu que ma vie semblait affronter. Dans mes visites à mes différents sujets, j’eus beaucoup de rapports avec les prêtres catholiques qui se trouvaient sur mon passage. J’avais un double but en explorant cette branche de la société. Celui de faire revivre des souvenirs encore pleins de charmes et en second lieu d’étudier leur manière de vivre afin d’en tirer un profit pour ma profession et de servir la religion en même temps. Sur trois cents à peu près que je visitai dans le cours de douze mois, je trouvai dix prêtres dignes de mon attention et favorables à mes vues. Je dois aussi faire entrer dans ce nombre quelques ministres de religions étrangères à la mienne. Quelques-unes de nos loges manquaient de secrétaires, vu qu’il ne s’était trouvé parmi eux aucun homme capable d’en remplir les fonctions. Chacune de ces dix personnes portait sur la figure la marque de leur dégradation et de l’indignité de leur conduite. Je les trouvai vieux dans le crime. Ils avaient trompé pendant longtemps par leur hypocrisie et une ostentation de vertus radicalement opposées à leurs vices. Cinq d’entre eux paraissaient éprouver un malaise invincible à la vue des femmes. Ils les maltraitaient ouvertement, mais en secret c’était autre chose. Leurs figures portaient l’empreinte d’une crapuleuse concupiscence. Je les épiai de près et découvris en peu de temps le fond des choses. L’autre moitié de mes dignes ministres s’était vouée au célibat pour embrasser avec plus d’étendue l’exercice d’autres passions aussi détestables. Tel qu’une avarice sordide qui ne connaissait ni frein ni loi, une ivrognerie dégradante, une tyrannie allumée par la méchanceté et couverte du manteau de la religion. Je respectais trop le corps sacré auquel ils appartenaient pour leur permettre plus longtemps cette vie de sacrilèges. Mes gens les enlevèrent par mon ordre, et je les forçai d’exercer parmi des brigands une vertu qu’ils avaient méprisée parmi les honnêtes gens[8]. Je parvenais ainsi à la double fin que je me proposais. La société était purgée des hommes les plus corrompus, et notre commerce en retirait un profit immense. Combien d’hommes dont l’éducation à jamais enfouie sous les sales dégradations des passions les plus bestiales, pourraient ainsi servir l’espèce humaine. Car on peut appliquer à de meilleures fins la répression des scélératesses d’une infinité de personnes qui se livrent à une profession plutôt qu’à une autre afin de mieux miner en dessous les bienfaits de l’ordre social. Une expérience constamment réalisée a prouvé qu’il n’y avait pas de place où le crime se déchaînait avec plus d’impétuosité que dans l’état ecclésiastique. Un homme d’église ne peut tenir de milieu entre la vertu et le vice. Il doit être tout vertueux ou horriblement criminel. S’il penche vers ce dernier abîme, rien ne pourra s’opposer à sa marche d’abominations. Dans le court examen que j’en ai fait, j’ai découvert des crimes dont l’atrocité surprendrait les bandits des galères. Je mêlais donc ainsi le bien au mal. Je me faisais une espèce de gloire de ma mission à laquelle je prenais goût de jour en jour. Vers le mois d’avril 1982 je portai mes pas vers les Canadas, où je comptais vingt-cinq loges soumises à ma domination. La guerre venait de se déclarer activement entre les États-Unis et l’Angleterre.

Les frontières des Canadas étaient le théâtre de luttes journalières. Le cœur me battait fortement en mettant le pied sur le sol de ma naissance. La première pensée qui surgit en mon esprit fut le contraste de l’époque de mon départ de cette terre avec celle de ma rentrée. J’en étais parti, dans l’âge de l’innocence baptismale, j’y touchais pour la seconde fois avec le nom et l’autorité d’un chef de trois mille bandits. Je jetai un souvenir sur ma famille, mais ce reflet effacé ne toucha mon esprit que comme un premier réveil après de longs songes, qui fuient la mémoire et dont on cherche à composer un fait si disparate à la fin qu’on l’oublie aussitôt comme une chose trop futile. Je ne me rappelais plus aucun trait de mon père, quant à ma mère et à ma sœur à peine les avais-je déjà vues. J’étais d’ailleurs si occupé à la poursuite de mon entreprise, à laquelle je tenais de cœur, que je passai quelquefois à quinze pas de mon père sans le reconnaître ni même y penser. Je savais que j’étais né en Canada, mais je ne connaissais nullement en quelle partie des deux provinces. Je m’informai quelquefois du nom de Duval. Je rencontrai un homme de ce nom près des Trois Rivières. C’était un pêcheur que je trouvai presque mourant de faim. Je savais que mon père n’était pas dans une situation aussi précaire. Je lui fis décliner sa lignée de famille. Il n’existait aucune relation entre lui et moi. En vertu du nom qu’il portait je le tirai de la misère et j’ai su depuis qu’il était très aisé et promettait de donner au pays des descendants honorables. Je prenais ces renseignements plus par curiosité que dans le dessein de rentrer dans ma famille ; car je chérissais trop ma profession dans le temps pour l’abandonner. Les loges établies en Canada étaient généralement pauvres en comparaison des autres. La guerre leur fournit cependant l’occasion d’amasser quelques richesses. Depuis l’adoption générale de mon système de gouvernement, les loges s’enrichirent considérablement, et se firent beaucoup moins d’affaires avec la justice civile. Le meurtre était très difficile à étouffer parmi un peuple qui se nourrit habituellement de sang et de carnage. J’avais néanmoins reconnu qu’il n’était pas nécessaire au commerce ; qu’il lui nuisait au contraire. En effet, un homme est volé, il est heureux de s’en tirer à si bon compte… il n’ira pas soulever la terre contre les dévaliseurs. Dès le lendemain les auteurs du vol peuvent se remettre sur la route. Mais qu’on trouve un cadavre… mille bras vont se lever pour venger la mort de la victime. Un mois, deux mois s’écouleront avant de permettre aux assassins de recommencer leurs brigandages. Dans le premier trimestre qui suivit l’établissement de mon code, deux meurtriers ont eu leur procès en ma présence et ont été exécutés sous mes yeux. Cet exemple de rigueur en imposa aux plus sanguinaires. Ils virent qu’il fallait embrasser le métier tel quel, ou y renoncer entièrement. Sur mes trois mille sujets, dix l’abandonnèrent, mais huit d’entre eux l’abandonnèrent, mais huit d’entre eux revinrent après une affaire qui faillit être sérieusement jouée par la justice. Je vous disais donc que j’étais en Canada. Je vais bientôt terminer cet article ; mais avant je vous ferai remarquer que ceci est écrit non pas dans le but d’exciter votre curiosité par le récit de faits merveilleux ; mais pour donner un aperçu général de ma vie avec quelques commentaires pour en diminuer l’horreur.

Aucune particularité ne marqua mes voyages en Canada. J’en viendrai donc de suite à l’événement qui terminera cette époque. Nous avions près de Chateauguay la loge la plus riche des deux Canadas. C’était aussi la mieux organisée. Je l’avais choisie pour mon siège de Gouvernement pendant mon séjour dans cette Province. J’étais là depuis quelques jours quand mes gens découvrirent qu’il y aurait un coup important à faire. L’entreprise était difficile. Ils me demandèrent de leur dresser une ligne de conduite. J’allai moi-même explorer le lieu. Je traversai seul le fleuve et j’abordai à cette île vers le milieu du jour. D’après les renseignements que j’avais pris je reconnus bientôt la place à exploiter. Quand j’eus examiné sur tous les sens je me rendis sur la rive pour retourner à Chateauguay. L’obscurité commençait alors à envahir la terre. Sur le point de pousser mon esquif, je vois venir à moi un jeune homme qui me demanda par méprise si j’étais prêt à partir ? Il s’aperçut bientôt de son erreur, mais il ne refusa pas l’offre que je lui fis de traverser avec moi. Chateauguay était aussi le terme de son voyage. Ce fut d’abord par bonhomie que je le lui proposai. Il accepta et je m’en réjouis fort, en plaçant dans le canot un énorme sac l’argent qu’il portait avec lui. Dans le cours de la traversée il me dit qu’il se rendait au camp de Chateauguay et qu’il appartenait à la milice canadienne. Je crus alors qu’il avait été chargé d’une mission de la part du gouvernement et que l’argent qui l’accompagnait était quelque subside de guerre. Avec une telle pensée il aurait été mal de ma part de frustrer mes gens d’un gain si facile. Je ne sais encore si mes conjectures n’étaient pas réellement vraies. Toujours est-il qu’il fut loyalement dépouillé et détenu dans la caverne. Quand je vis la figure de ce jeune homme à la clarté des flambeaux, j’eus sincèrement regret de l’avoir fait tomber dans un piège aussi perfide. Depuis le commencement de mes brigandages rien n’avait pu m’en démontrer clairement la honte et l’horreur. Ce jeune homme avec sa figure virginale et innocente, la douceur de ses paroles, la grâce et la noblesse de sa démarche me tira d’un long sommeil. Je me méprisai moi-même et le souvenir de mes triomphes en Grèce me fit voir le précipice affreux où j’étais tombé. Je ne demeurai malheureusement pas longtemps sous l’influence de mes repentirs. La fumée des hommages de mes gens me remit entièrement sur la route de l’infamie, et je me contentai de promettre la réhabilitation de ma victime. Je ne pouvais laisser partir ce jeune homme si près de notre retraite. Je m’éloignai la nuit suivante avec lui et gagnai la loge la plus prochaine qui se trouvait dans une petite ville sur les frontières des États-Unis. La nuit même de notre arrivée dans cette loge mes gens commirent une imprudence qui causa leur destruction. À peine eus-je le temps de m’échapper après que ma jeune victime m’eut cassé le bras gauche avec une balle. Ce fut alors que je pus mettre en pratique pour moi-même, mes connaissances en chirurgie. Quelques jours après ma fuite précipitée, le gouverneur de l’État de New-York mit ma capture à prix. Mon signalement y était donné avec toutes les particularités qui pouvaient me faire découvrir. Mon bras fracturé était la marque la plus frappante. Je ne pus trouver de retraite que dans les bois. Sans autre remède pour mon bras que des herbages et des charpies végétales je prévins la gangrène qui paraissait déjà, et en peu de jours je pus soutenir l’écharpe. Je gagnai mes îles avec la promptitude d’un cerf. Le triomphe d’un roi malheureux fut l’accueil que je reçus dans mes loges de prédilection. On baisait mes habits de respect et de sauvage affection. À peine pourrait-on croire le vif attachement qu’avaient pour moi ce peuple qui ne connaissait ni lien de parenté ni aucune sensation d’âme. Pour le coup leurs hommages ne purent me faire oublier les réflexions sur lesquelles ma fuite malheureuse m’avait fait passer. Je restai parmi eux le temps nécessaire à ma guérison. Je résolus alors de rompre définitivement avec cette vie d’opprobre. Il m’était très facile de le faire. J’avais trois fortunes immenses entre les mains et ma volonté absolument libre. Je donnai encore quelques soins à mes sujets en leur laissant des instructions et en transmettant mon pouvoir à l’homme le plus capable de me succéder. Ces dernières dispositions terminées je m’embarquai pour l’Europe avec une caisse de quatre millions en or et en pierreries.

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