‹ Les Fils de familleChapitre 100 sur 108 · Partie II · 29

Partie II · 29

Àmesure que Maurice Dumirail, en compagnie de Jeane San-Privato, s’éloignait de Paris, et qu’ainsi diminuait sa crainte des poursuites dont il devait être l’objet, les indignités de sa vie lui apparaissaient pour la première fois dans leur complète et horrible réalité ; la présence de Jeane causait en lui cette réaction morale. Jamais, d’ailleurs, au milieu de ses plus mauvais jours, Maurice n’avait perdu le souvenir de son premier amour ; aussi, se retrouvant auprès de sa cousine, un retour involontaire vers les temps passés lui rappela ces jours de paix, de bonheur, d’innocence, où il goûtait les joies de la famille, les délices d’un noble amour, lointain mirage qui semblait rayonner d’une douce clarté parmi les ténèbres de son existence actuelle, qu’il lui fallait cacher dans l’ombre, afin d’échapper à la justice, à la prison ou au bagne. Il éprouvait parfois une honte douloureuse, brûlante au cœur, comme le serait le fer chaud sur l’épaule, en songeant qu’aux yeux de Jeane il avait été traîné dans sa propre fange par madame Thibaut et par son fils ; et cependant, malgré tant d’ignominie, Jeane était venue à lui, ne l’abandonnait pas ; elle favorisait sa fuite avec autant de présence d’esprit que de dévouement, disant ces paroles étranges dont il cherchait en vain le sens mystérieux : « Nous sommes maintenant à jamais l’un à l’autre ; nous ne nous séparerons plus, tu m’appartiens ainsi que le condamné appartient au justicier ! » Moins observateur que M. d’Otremont, et ayant, d’ailleurs, revu Jeane agitée par les émotions les plus violentes, les plus diverses, Maurice ne remarquait pas encore en elle cette espèce d’impassibilité glaciale, symptôme de ce que doña Juana appelait sa mort morale. Enfin, quelques années auparavant, le bruit des galanteries de la jeune et belle madame San-Privato, alors l’une des femmes les plus à la mode de Paris, était vaguement venu jusqu’à ses oreilles ; mais il ignorait absolument quel était au vrai le fond de l’âme de Jeane. Tous deux, durant les premières heures du voyage, restèrent mornes, silencieux ; en vain Maurice, d’une voix tremblante, oppressée par la conscience de son opprobre et n’osant lever les yeux, essaya parfois de nouer l’entretien ; cet entretien tomba toujours pour ainsi dire de soi-même, et, lors de la dernière tentative de son cousin, afin d’engager la conversation, Jeane lui dit :

— Maurice, ton esprit doit être et est encore sous le coup des impressions de cette funeste journée ; puis mon regard t’embarrasse. Le tien aussi m’embarrasserait lors de mes confidences, qui, seules, pourront t’expliquer pourquoi j’ai tenté de me rapprocher de toi et quels sont mes projets. Il nous faut, afin d’atteindre Nantua le plus tôt possible, voyager jour et nuit ; attendons la nuit pour nous entretenir, et alors nous ouvrirons notre cœur l’un à l’autre. Tu seras plus calme, et, quels que soient nos aveux mutuels, les ténèbres couvriront notre rougeur ; car tu es le seul homme, Maurice, le seul devant qui je rougirais encore, parce que tu m’as connue telle que je ne suis plus…

Les deux voyageurs attendirent donc la nuit dans un pénible silence. Ils touchèrent à peine à quelques provisions dont M. d’Otremont avait eu la précaution de faire garnir l’un des coffres de la voiture, afin d’épargner aux fugitifs la nécessité de s’arrêter dans les auberges des villes qu’ils traversaient et où l’on pouvait leur demander l’exhibition de leurs passe-ports. La nuit vint, nuit de janvier, noire, froide, brumeuse. La lune se levait tard, et, à travers les ténèbres profondes, on n’apercevait rien au dehors de la voiture, sinon les lueurs projetées par les réverbérations des lanternes allumées. Jeane, quoique les glaces des portières fussent hermétiquement fermées et qu’elle fût enveloppée de fourrures, frissonnait parfois ; car, depuis longtemps, elle était sujette à une singulière réfrigération physique causée par le ralentissement de la circulation du sang et des battements du cœur. Maurice, au contraire, de qui la robuste organisation conservait toute sa puissance, était en proie à une fièvre ardente causée non-seulement par l’influence des événements du jour et par la crainte de se voir arrêter, crainte renaissant à chaque relais, mais encore par l’anxieuse curiosité avec laquelle il attendait les confidences de doña Juana ; ces confidences, qu’elle voulait envelopper de ténèbres, afin de n’être pas vue rougissant devant le seul homme aux yeux de qui elle pouvait encore rougir, disait-elle. Et pourtant cet homme était lui, Maurice, lui tombé dans cette abjection dont Jeane, durant la matinée, avait elle-même voulu sonder la fangeuse profondeur ; aussi, rompant le premier le silence, il dit :

— Jeane, le trouble de mon esprit est, autant qu’il peut l’être, apaisé ; ma raison est lucide. La nuit est venue ; il m’est impossible, quoique assis près de toi, de distinguer tes traits. Tu n’as pas à craindre que je te voie rougir ; je t’écoute…

— Entends donc ma confession, et, quoi que je te dise, Maurice, ne mets pas en doute ma sincérité.

— Rien ne t’oblige à cette confession. L’opprobre où je suis tombé me défend de t’adresser le moindre reproche ; tu ne saurais donc manquer de sincérité.

— Il me faut d’abord te rappeler en peu de mots ce qui s’est passé ensuite de ma rupture avec ta mère et toi, lorsque je suis allée demeurer chez ma tante San-Privato ; cette résolution, sais-tu ce qui en moi l’a surtout déterminée ?

— Ton amour pour Albert ?

— Non, Maurice ; cette résolution m’a été dictée par mon amour, par mon estime pour toi.

— Jeane, je t’ai promis d’ajouter foi à tes paroles, quoi que tu dises ; ainsi, je te crois ; mais ma foi est aveugle, car je ne te comprends pas.

— Rien pourtant de plus explicable. Ce jour-là même où je me suis résolue à demander l’hospitalité à ma tante San-Privato, j’avais eu avec son fils un entretien qui a décidé de ma destinée.

— Comment cela ?

— Te souviens-tu qu’au Morillon, le lendemain de la venue de San-Privato, et d’abord éblouie, fascinée par le tableau des fêtes mondaines qu’il nous retraçait, je t’ai supplié de ne jamais abandonner notre solitude, parce que de vagues pressentiments semblaient m’avertir que je serais perdue si je m’exposais à la tentation de faillir ?

— Oui, Jeane, je me rappelle tes craintes à ce sujet, elles me semblaient insensées.

— Elles n’étaient que trop fondées. Ces aspirations confuses encore, mais dont je pressentais le péril, et qui, selon que le disait si sagement mon père…

— Mais, s’interrompant, Jeane ajoute :

— Sais-tu, Maurice, que M. Delmare est mon père ?

— Cette révélation m’a été faite autrefois par ma famille, alors irritée contre toi et contre M. Charles Delmare.

— Mon père me connaissait mieux que je ne me connaissais moi-même ; il disait donc, avec une profonde sagacité, que mes mauvais penchants, alors à demi éveillés par la perverse influence de San-Privato, retomberaient bientôt dans leur sommeil et s’y éteindraient faute d’aliments, en d’autres termes, faute d’occasion, si nous continuions de vivre dans cette retraite où nous nous plaisions à tant de titres, et que m’offrirait le monde. Rien de plus juste que cette prévision de mon père ; car, lors de cet entretien décisif avec San-Privato, entretien auquel je viens de faire allusion, Albert, dans l’espoir de me corrompre à son profit, avait évoqué à ma pensée, avec un art infernal, un idéal de séduisante perversité, un type imaginaire qui symbolisait, personnifiait mes plus mauvais instincts. En un mot, le type d’un don Juan féminin, et San-Privato m’avait dit : « Soyez doña Juana ! »

— En effet, je me rappelle avoir entendu parler de ce surnom que l’on te donnait dans le monde.

— Ce surnom, je l’ai justifié, Maurice, plus que justifié pour mon malheur éternel !

— Ainsi, tu te repens ?…

— Depuis longtemps j’ai épuisé la coupe amère du repentir.

— Jeane, je ne puis apercevoir tes traits, mais l’accent de ta voix me fait frémir ! grand Dieu ! si tu as épuisé jusqu’au repentir, que te reste-t-il donc ?

— Rien !…

— Que signifie… ?

— Tu le sauras… Je continue : « Soyez doña Juana, m’avait dit San-Privato ; vous régnerez en souveraine impitoyable sur un monde que vous tiendrez courbé sous le talon de votre bottine ; vous serez une coquette effrénée… » San-Privato, afin de ne pas m’effaroucher, disait alors seulement coquette, mais, au fond de sa pensée, il disait impudique effrénée. Cette pensée, je l’ai pénétrée, elle ne m’a pas révoltée…

— Est-ce possible ?

— Cette pensée m’a souri…

— À toi, Jeane ! toi, la Jeane de ce temps-là ?

— L’innocente Jeane que tu dis était déjà morte, ton inconstance, tes dédains l’avaient tuée, Maurice.

— Ah ! malheur à moi, malheur à nous !

— Laissons-là les reproches, bornons-nous à constater les faits avec l’impassibilité du médecin constatant sur un cadavre les causes de la mort qui l’ont frappé.

— Jeane ! Jeane ! qu’es-tu donc devenue ?… ta voix glace mon cœur…

— Je suis devenue semblable à ce corps refroidi sur lequel le médecin recherche les causes du trépas.

— Tu m’épouvantes !…

— Déjà ?… C’est trop tôt !

— Jeane…

— Écoute encore… « Soyez donc doña Juana, secouez pudeur et honte ; tous les hommes seront à vous, m’avait dit San-Privato ; et, dans votre ironie terrible, dans votre dédain superbe, vous ne serez à personne, sinon à moi, à moi votre mari, votre complice ; car, si vous m’épousez, Jeane, je ne serai jamais jaloux que de votre confiance absolue, inexorable, et nous rirons fort de nos victimes ! »

— Quoi ! San-Privato t’a fait cette proposition infâme ?…

— Oui, afin de me dépraver, de me perdre moralement, de faire ainsi plus facilement de moi sa maîtresse et de m’abandonner ensuite ; mais je devinai son dessein. J’ai cependant feint de croire à sa sincérité, parce que je me sentais possédée du désir de personnifier l’exécrable type de doña Juana. Et cependant, étrange mystère de l’âme, je t’aimais encore, mon cher Maurice !

— Serait-il vrai ?

— Je t’aimais toujours, non de cet amour qui fait monter la rougeur au front, et dont la perversité de San-Privato attisait en moi les feux impurs ! Non ; je t’aimais de cette noble affection qui, en des temps plus heureux, devait être dignement couronnée du double titre d’épouse et de mère.

— Et cependant, Jeane…

— Et cependant, j’étais déjà résolue à ne mettre aucun frein à mes désordres : mystère étrange, n’est-ce pas, Maurice ?

— Tu l’as dit, mystère étrange de l’âme, contradiction inexplicable…

— Inexplicable en apparence, non en réalité. Les âmes dégradées ne conservent-elles pas toujours, malgré elles, la notion du bien et du mal ?… Mais le mal domine en souverain. Je t’aimais encore noblement, sincèrement, mais le fantôme de doña Juana me fascinait, m’attirait invinciblement à lui ; aussi, par cela même que j’avais conscience de mon attachement pour toi, je me reconnaissais désormais indigne de porter ton nom. Oui, à cette heure où j’ai senti mes mauvaises passions à jamais déchaînées, je t’aimais trop, je te l’ai dit, pour t’exposer au rôle déshonorant qui devait être celui de San-Privato. Voilà pourquoi j’ai résisté aux prières, aux larmes de mon père. En vain il m’assurait que tu m’aimais encore, en vain il me suppliait de me rattacher à toi : tu étais alors entraîné, égaré, mais non perdu, et capable d’un retour vers le bien, disait mon père ; et il ne doutait pas de mon influence sur toi : elle eût, selon lui, triomphé de celle de madame de Hansfeld. Il voyait encore, à cette époque, notre unique chance de salut à tous deux dans notre mariage. Mon père, cette fois, s’abusait. Il était trop tard, trop tard. Aussi, te le disais-je tout à l’heure, Maurice, j’avais, par estime et par véritable attachement pour toi, rendu notre union impossible à l’avenir en me déterminant à accepter l’hospitalité que m’offrait ma tante San-Privato.

— Ce qui me semblait tout à l’heure incompréhensible m’est maintenant expliqué, Jeane. Ainsi, dès lors, tu étais résolue d’épouser Albert ?

— Oui ; car, sans parler du singulier attrait qu’il m’inspirait encore, sa position dans le monde m’ouvrait les portes de cette société choisie où j’aspirais à réaliser le type de doña Juana. La perfidie de San-Privato, dont je n’avais pas été dupe un instant, m’épargnait déjà tout scrupule à son égard ; cependant je ne savais pas encore de quoi il était capable.

— Que veux-tu dire ?

— La première nuit que j’ai passée dans la maison de sa mère, profitant de mon sommeil, San-Privato s’est introduit dans ma chambre, et, après une lutte d’une brutalité féroce, il m’a déshonorée.

— Ah ! l’infâme !… Et tu n’as pas craint de l’épouser ?

— Mon mariage ne devait être et n’a été qu’une longue vengeance. Il m’a fallu des prodiges de dissimulation, d’astuce, d’hypocrisie, pour cacher l’horreur que m’inspirait San-Privato depuis son lâche attentat. Il m’a fallu des prodiges de séduction pour exalter jusqu’à un délire aveugle la passion de cet homme, pour lui persuader que je l’aimais et pour l’amener enfin, lui, si défiant, si sagace, si égoïste, si ambitieux, à m’épouser, moi, pauvre fille, sans autre fortune qu’une dot modique. Mais la haine doublait la puissance de mes facultés. J’ai atteint mon but. Six semaines après mon déshonneur, je m’appelais madame San-Privato. Ah ! Maurice, je te vengeais autant que moi, lorsque, le soir de mon mariage avec cet homme, cause première de notre perte à tous deux, je lui dis, le voyant tomber à mes genoux, éperdu d’amour : « Vous vous êtes livré contre moi à une violence infâme, mon mépris pour vous égale mon aversion. Ce mépris, cette aversion, j’ai voulu vous les témoigner par des actes. Voilà pourquoi je suis aujourd’hui votre femme. Ce soir, ma vengeance commence : vous avez une seule fois pénétré par le crime dans ma chambre de jeune fille ; vous entrez, à cette heure, pour la première et pour la dernière fois dans ma chambre de femme. Vous êtes éperdument amoureux de moi, tant mieux ! vous souffrirez davantage, car nous serons à jamais étrangers l’un à l’autre. Ah ! San-Privato ! ah ! tentateur ! vous avez cru me corrompre à votre profit ! Ah ! vous m’avez dit : « Sois doña Juana pour tous… sinon pour moi, ton confident ! » Vos vœux seront comblés, dépassés, San-Privato : je serai pour tous doña Juana ; oui pour tous, mais non pour vous ! Si retentissant sera le scandale de mes aventures, que mes confidences vous seront inutiles ; vous avez horreur du ridicule, votre vie ne sera qu’une longue torture… »

— Et, dans le premier mouvement de sa rage, San-Privato ne t’a pas tuée ?

— Il l’a tenté ; que n’a-t-il réussi ! Le cynisme de ma conduite envers lui eût été justement châtié…

— Quoi ! l’infamie, la scélératesse de cet homme ne te justifiaient pas ?

— Odieux et stupide raisonnement, Maurice ! L’infamie de mon mari justifiait-elle donc mon infamie ? Ainsi, j’abhorrais sa scélératesse, et je devais l’égaler, le dépasser en scélératesse ! Quelle pitié ! Mais alors, aveuglée par d’odieux sophismes, je croyais aussi à la légitimité des représailles, si criminelles qu’elles fussent.

— Mais comment, lorsque San-Privato a voulu te tuer, as-tu échappé à la mort ? Et puis enfin, connaissant sa férocité, pourquoi bravais-tu, provoquais-tu un danger de mort presque certaine ?

— J’avais fait d’avance le sacrifice de ma vie, je la risquais dans cette épreuve.

— Quelle épreuve ?

— Si, dans un pareil moment, après mon audacieux défi, après mes menaces, mes dédains, l’atroce déception dont il se voyait victime, mon mari ne trouvait pas dans sa rage l’énergie de me tuer, j’étais certaine de n’avoir désormais rien à redouter pour ma vie, j’assurais ainsi l’avenir de ma vengeance ; sinon il me tuait : j’étais d’avance résignée à mourir.

— Et ce meurtre… il l’a tenté ?

— Oui ; mais, d’abord anéanti par la stupeur, étourdi de l’audace de mes aveux, il n’a pu, il n’a pas voulu y croire ; puis, lorsqu’à mon langage, à mon accent, à ma physionomie, il a reconnu l’horreur qu’il m’inspirait et la réalité de mes projets qui devaient le couvrir de ridicule et d’opprobre, il a essayé de m’attendrir. Rien de plus vrai, de plus navrant que son désespoir. Ce malheureux se traînait à mes pieds ! Prières, larmes, sanglots convulsifs, cris de douleur arrachés des dernières profondeurs de l’âme, que dirai-je ? San-Privato, dans ses élans de déchirante éloquence, était parfois sublime de passion et de souffrance !

— Et toi, Jeane, que disais-tu ?

— Moi ? je riais…

L’accent glacial de doña Juana, en prononçant ces mots atroces, eut quelque chose de si effrayant, que Maurice frissonna et se félicita presque de ce que les ténèbres l’empêchaient de distinguer les traits de Jeane. La réponse qu’elle venait de faire fut suivie de quelques moments de silence.

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