Partie II · 30
Maurice Dumirail, surmontant l’effroi que venait de lui causer l’impitoyable réponse de doña Juana, rompit le premier le silence qui durait depuis quelques secondes, et reprit :
— Tu riais, Jeane, tu riais, tandis que San-Privato exhalait son désespoir en plaintes sublimes de passion et de souffrance. Ah ! tu nous vengeais terriblement tous deux de notre bonheur perdu, ainsi que tu le disais tout à l’heure ; c’est sans doute alors que, poussé à bout, il a tenté de te tuer ?
— Oui ; il disparut précipitamment dans la chambre voisine, et revint un instant après, tenant à la main une paire de pistolets « Tu vas mourir avant de naître, doña Juana ! me dit San-Privato. Tu t’es dévoilée trop vite, tu ne couvriras pas mon nom de ridicule et d’opprobre ! » Je ne réponds pas un mot à mon mari, je croise mes bras sur ma poitrine, je redresse fièrement la tête, je le regarde bien en face… Ah ! je l’avoue, en voyant l’expression implacable de ses traits, je me suis crue morte. Je vous ai donné, à mon père et à toi, Maurice, ma dernière pensée. San-Privato a appuyé le canon de son pistolet sur mon cœur, et, afin de mieux assurer le coup, je me souviens qu’il a écarté de mon sein mon bouquet de mariée…
— Achève ! tu es là près de moi, le péril est passé, cependant, je tremble malgré moi.
— San-Privato appuie le canon du pistolet sur mon cœur ; je ne sourcille pas… « Ah ! tu dois cent fois mourir, me dit-il : tant de sang-froid, d’intrépidité, font de toi une femme infernale… » Et, détournant la vue, il lâche la détente du pistolet ; mais, hasard étrange ! le coup ne part pas ; sais-tu quel fut alors le premier mouvement de San-Privato ?
— Il prend son second pistolet ?
— Il tombe à genoux, joint les mains, fond en larmes et s’écrie : J’ai voulu, en mon âme et conscience et par un effort surhumain tuer cette femme afin de défendre mon honneur. Le hasard épargne ses jours, sois bénie, fatalité ! car j’aurais toute ma vie pleuré sa mort… » Puis il se lève et, me quittant, il ajoute : « Quelle que soit votre conduite, vous êtes certaine désormais d’avoir la vie sauve… Triomphez de ma lâcheté ; car, d’après ce que m’a coûté cette tentative de meurtre, je n’aurai jamais, je le crains, le courage de vous tuer. — Voilà justement ce que je voulais savoir, même au prix de ma vie, lui ai-je répondu. Et maintenant, San-Privato, vous la verrez à l’œuvre, cette doña Juana dont vous avez évoqué le fantôme. » Il est sorti, et, depuis, jamais il n’a remis le pied dans ma chambre…
— En t’épargnant ainsi après avoir voulu te tuer, à quel sentiment obéissait ton mari ? Était-ce amour, remords ou manque d’énergie ?
— Chacun de ces sentiments avait sa part d’influence sur San-Privato. Le remords cependant était faible. Mon mari ressentait pour moi une passion effrénée. Rien n’a pu l’éteindre en lui : à cette heure, elle fait encore son tourment. Enfin, malgré sa noire scélératesse, il n’a pas l’énergie de l’homme d’action. Jamais il n’aurait tenté de me tuer à coups de couteau ; mais il m’a tiré un coup de pistolet en détournant la vue. Enfin, environ un an après cette première tentative de meurtre, il a essayé de m’empoisonner.
— Malheureuse femme !… Et tu as encore échappé à la mort ?
— Je connaissais San-Privato, et, depuis le jour de mon mariage, je me tenais constamment sur mes gardes, avec le concours de ma femme de chambre, excellente fille qui m’était dévouée.
— Empoisonner !… Oui, c’est bien là l’homme, aussi féroce que lâche en face du péril. Te souviens-tu, Jeane, de sa terreur lors de notre ascension au col de Tréverse, où, sans ton courage, ta présence d’esprit, ce misérable périssait, voulant, dans sa rage, t’entraîner avec lui aux abîmes ?
— Ah ! tu te souviens de notre ascension au col de Tréverse ?
— Cette journée ne fut-elle pas, par ses conséquences, l’une des journées les plus fatales de notre vie ?
Jeane resta silencieuse pendant quelques instants ; puis, sortant de sa rêverie :
— Je te sais gré, Maurice, d’avoir conservé le souvenir de la grotte de Tréverse ; oui, je te sais gré de ce souvenir.
— Pourquoi cela ?
— Parce que ce souvenir répond à une pensée que je nourris depuis longtemps.
— Quelle pensée ?… Tu restes muette ? Jeane, Jeane, d’où vient ton silence ?
— Il vient de mon doute.
— De ton doute… sur qui ?
— Sur toi, Maurice.
Et, retombant dans sa rêverie, doña Juana reprit, au bout de quelques instants :
— Ah ! si tu devais tromper mon dernier espoir !
— Lequel ?
— Tu le sauras… Mais j’achève ma confession. Je tins la promesse faite à San-Privato : je me lançai dans de scandaleuses aventures, entraînée à la fois par l’ardeur effrénée du plaisir et par la soif d’une double vengeance ; car, dans ma pensée, je me vengeais aussi de toi, Maurice.
— De moi ?
— Oui, de ton inconstance, l’une des causes de mes désordres. Tu m’avais fait verser des larmes bien amères, et celles que mes coquetteries, mes infidélités souvent féroces, arrachaient aux hommes les plus fermement trempés, étaient, selon moi, de justes représailles. Je commençai donc à jouer, dans le meilleur monde de Paris, mon rôle de doña Juana ; mes débuts furent hardis et brillants.
— En effet, selon ce que j’entendais dire à cette époque, tes succès ont été éclatants, quoique inconnue la veille, en ce monde d’élite où ton mari te présentait. Mais, j’y songe, Jeane, encore une question au sujet de San-Privato.
— Laquelle ?
— En suite de ton audacieuse révélation au sujet du ridicule et de l’opprobre dont tu voulais le flétrir en réalisant le type imaginaire de doña Juana, comment San-Privato, certain de tes projets de vengeance, t’a-t-il présentée dans le monde ?
— Passionnément épris de moi, il avait d’avance annoncé hautement notre union dans le monde diplomatique, sa société habituelle, vantant outre mesure ma valeur personnelle, moins encore par conviction que par orgueil, afin de s’excuser, pour ainsi dire, de contracter un mariage si peu avantageux au point de vue de l’ambition et de la cupidité. San-Privato se trouvait donc moralement obligé de me présenter dans le monde ; sinon ma séquestration eût donné lieu aux suppositions les plus étranges pour lui et aurait pu même briser sa carrière.
— Briser sa carrière !… Comment cela ?
— Dans la première ivresse de son amour, il m’avait dépeinte à ses amis comme un trésor de beauté, de grâce, d’esprit, et avait fait de moi le même portrait au roi son maître (ainsi qu’il le disait), lui demandant, par excès de déférence, ou plutôt par calcul, son agrément à notre mariage : en effet, le roi de Naples répondit à son serviteur diplomatique que, puisqu’il trouvait réunies en moi des qualités si rares, il pouvait sacrifier la question de fortune. Et en prince il accorda une gratification assez considérable à mon mari. Or, si le lendemain de notre mariage San-Privato eût caché à tous les yeux ce trésor si pompeusement annoncé d’avance, rien n’aurait paru plus étrange ; le roi lui-même, se croyant dupe de San-Privato, pouvait lui témoigner son mécontentement.
— Il est vrai…
— Enfin, si incroyable que cela semble, tel était l’orgueil de San-Privato, que, malgré sa jalousie et sa haine, mêlées d’accès de passion désespérée, il s’enorgueillissait de mes premiers succès dans le monde, qui furent vraiment extraordinaires.
— Je l’ai entendu dire, Jeane.
— Ne vois pas dans mes paroles l’ombre de la vanité ; non, je fais, au contraire, acte de profonde humilité en parlant de mes succès ; à cette heure, ils sont à mes yeux le comble de la dégradation.
— Tu es inexorable envers toi-même, Jeane.
— Je suis équitable, et, lorsque tu sauras ce que m’ont coûté ces succès…
Et, tressaillant, doña Juana s’interrompit pendant un instant, et reprit :
— Je poursuis… Grâce à sa profonde dissimulation, San-Privato parut donc très-heureux, très-fier de me posséder, jouissant même, en désespoir de cause, ainsi qu’on dit, de l’envie qu’il excitait, car beaucoup l’enviaient. Il cachait à tous les yeux, sous des dehors remplis d’affection pour moi, de confiance en lui-même, l’abîme de haine qui nous séparait. Enfin, San-Privato a longtemps et atrocement souffert en secret de mes désordres, auxquels, par respect humain, il affectait de ne pas croire, parce qu’il n’a jamais pu se soustraire à la ténacité de sa passion pour moi ; parfois, il espérait, à force d’ignoble tolérance, de lâche résignation, m’inspirer un jour quelque pitié ; en un mot, s’il a consenti, il y a bientôt trois ans, à se séparer de moi à l’amiable, il a fallu que je fusse bannie du monde, et encore, en cela, mon mari obéissait moins à ses propres sentiments qu’à la pression de l’opinion publique et à l’autorité de son royal maître, celui-ci lui ayant ordonné de se séparer d’une femme qui déshonorait son mari.
— Jeane, — dit soudain Maurice d’une voix altérée, — notre voiture s’arrête pour relayer. Absorbé par ton récit, je ne me suis pas aperçu que nous changions de chevaux dans une ville assez importante, à en juger par cette vaste place publique. Pourvu que…
Mais, se rejetant au fond de la voiture, après avoir jeté un regard craintif à travers la glace de la portière, Maurice murmure, frissonnant d’épouvante :
— Des gendarmes !…
— Des gendarmes ?… Eh bien, il y en a dans toutes les villes, — reprend Jeane sans s’émouvoir.
Et, à l’aide de son mouchoir, elle essuie l’humide vapeur nocturne qui ternissait la vitre de la portière, à travers laquelle elle regarda au dehors, en ajoutant :
— Oui, voilà deux gendarmes. Ils sortent de la maison de poste et semblent se diriger vers la voiture.
— Je suis perdu ! balbutie Maurice. Mon Dieu ! mon Dieu !…
— Ne t’alarme pas d’avance, — reprend doña Juana toujours impassible.
Et elle ajoute lentement et avec un accent singulier :
— D’ailleurs, ce bon Richard a pensé à tout, et, au pis aller, n’as-tu pas le petit flacon caché dans la doublure de ton habit ?
— Oui, je… je… l’ai… ce flacon ; mais… mais…
Le fils de famille ne put achever. Il frissonnait ; ses dents claquaient de terreur.
— Maurice ! — s’écrie doña Juana d’une voix rude, impérieuse, menaçante.
Et, se redressant sur le coussin, elle s’efforce, malgré l’obscurité qui règne dans la voiture, de distinguer les traits du jeune homme à la lueur incertaine d’une lanterne, à la clarté de laquelle les gens de la poste attellent les chevaux.
— Maurice, tu me parais bien pâle ! Ah ! pas de faiblesse, au moins ; serais-tu dégradé jusqu’à la lâcheté ?
— Écoute, écoute, on parle au domestique, — murmure Maurice.
Et Jeane et lui entendent au dehors la voix du brigadier de gendarmerie disant au domestique qui hâtait l’attelage des chevaux :
— Voilà, mon brave, un mauvais temps pour courir la poste… hein ?
— Ne m’en parlez pas, brigadier, il fait un froid de loup ; mais M. le marquis et madame la marquise brûlent le pavé, dans l’espoir d’arriver à Genève assez à temps pour fermer les yeux à madame la duchesse, la mère de M. le marquis.
Et, s’adressant aux gens de la poste avec une extrême présence d’esprit, l’avisé serviteur ajoute :
— Allons, postillons, dépêchons-nous, vite, vite !
— Le fait est, mon brave, que ces garçons-là sont de fameux lambins, reprend le brigadier de gendarmerie complétement dupe du mensonge du domestique et fasciné par ces qualifications sonores de marquis, de marquise, de duchesse.
Et il ajoute :
— Allons, mon brave, il faut espérer que vos respectables maîtres n’arriveront pas trop tard à Genève pour remplir un devoir, qui n’est, fichtre ! pas gai du tout.
Et le gendarme ajoute, en manière de consolation philosophique, en aspirant une prise de tabac :
— Que voulez-vous, mon garçon, nous sommes tous mortels, tous tant que nous sommes, duchesses ou bergères !
— C’est fièrement vrai, allez, ce que vous dites là, brigadier, répond le domestique.
Et, s’élançant sur le siége de derrière de la voiture, il crie au postillon :
— En route, et bon train !
La voiture partit au galop des chevaux et passa devant le brigadier, qui s’effaça et fit le salut militaire à M. le marquis et à madame la marquise, qui s’en allaient fermer les yeux à madame la duchesse.