Partie II · 28
Maurice Dumirail, nous l’avons dit, est resté d’abord pétrifié à l’aspect de Jeane ; il la revoyait aussi belle, plus belle encore qu’autrefois ; mais sa physionomie glaciale exprimait une tristesse si morne, le regard fixe, pénétrant et d’une impitoyable sévérité qu’elle attachait sur Maurice, immobile et muet, était tellement significatif, que ce misérable ne douta plus que sa cousine ne fût instruite des actes qui le déshonoraient. De ce déshonneur, il eut alors pleinement conscience et remords, parce que la présence de madame San-Privato éveillait en lui les nobles souvenirs de sa première jeunesse, de son premier amour, ce sentiment ayant survécu dans son cœur, ainsi que dans celui de Jeane, à leurs communs égarements. Ces douces remémorances, causées par l’aspect de la jeune femme, arrachèrent pendant un moment Maurice à l’actualité ; il y fut bientôt rappelé par la voix stridente du bossu, annonçant à sa mère, avec une joie diabolique, la visite d’une rivale. Maurice frissonne de honte, d’effroi, en songeant à la scène, à la fois ignoble ou violente, dont Jeane va être spectatrice et dont elle peut devenir victime ; car il connaît l’emportement, la grossièreté, la féroce jalousie de madame Thibaut ; il ne pense qu’à soustraire la jeune femme aux dangers qu’il redoute, et, pendant que le bossu s’empresse d’introduire sa mère dans le salon, Maurice, éperdu, saisit sa cousine par la main, et, cherchant à l’entraîner, il s’écrie :
— Viens, viens, sortons !…
— Non, je reste, — répond doña Juana, — je reste. Je suis venue ici pour tout voir, pour tout entendre ; je veux tout voir, tout entendre, impassible comme le juge, inexorable comme le justicier.
— Jeane, je t’en supplie, fuyons ; tu ne sais pas de quoi est capable cette horrible mégère !
Doña Juana répond à Maurice par un geste négatif, croise dédaigneusement les bras sur sa poitrine et toise du regard madame Thibaut, qui, en se précipitant dans le salon, vient d’entendre ces paroles de son galant : « Jeane, je t’en supplie, fuyons ; tu ne sais pas de quoi est capable cette horrible mégère ! »
Àces mots, Athénaïs demeure pendant un moment suffoquée par la fureur ; sa large face, ordinairement rouge, devient pourpre, puis d’un cramoisi presque bleuâtre ; et, haletante, l’écume aux lèvres, levant vers le plafond ses gros poings crispés, elle ne peut que murmurer d’une voix étouffée :
— Ah ! gredin d’homme ! une femme ici… chez moi ! J’ai la petite mort !… Ça me casse bras et jambes. Ah ! gredin d’homme !
Maurice, à cette apostrophe, rencontre le regard glacial de doña Juana, « impassible comme le juge, inexorable comme le justicier, » ainsi qu’elle l’a dit elle-même. Et, rougissant, écrasé de honte, le misérable fait un mouvement pour sortir ; mais il est retenu par la crainte du danger auquel il exposerait Jeane en la laissant à la merci de la rage de madame Thibaut ; il reste aux côtés de sa cousine, prêt à la protéger. Mathurin Blanchard rit aux éclats en frottant ses longues mains osseuses. Cet avorton, de qui la taille contrefaite atteignait à peine quatre pieds, bossu par derrière, bossu par devant, d’une laideur hideuse, est roux et camus comme sa mère. Celle-ci, toujours suffoquée par la fureur et hors d’état de faire un mouvement, attache sur Jeane ses gros yeux verts flamboyants, injectés de sang, et répète, haletante :
— Une femme chez moi ! et j’aurai dépensé pour lui jusqu’à mon dernier sou ! Ah ! gredin d’homme ! ah ! vile canaille !
— Eh ! eh ! belle petite maman, reprend le bossu de sa voix grêle et perçante avec un ricanement sardonique, chère et digne mère, ce gredin-là, tu l’adores ! tu le loges, tu le nourris, tu l’habilles, ce gredin-là ! Oui, cette vile canaille n’aurait, sans ton argent, ni chemise au dos, ni souliers aux pieds, ni pain sous la dent. Et il se moque de toi, ce gredin, belle petite maman ; tu te ruines pour lui, chère et digne mère, tu es volée. Eh ! eh ! tu es volée, tu seras réduite à la besace, et moi aussi, belle petite maman, si la leçon ne te profite point ! Hein ! continueras-tu à l’entretenir, ce gredin, cette vile canaille, qui, à ton nez, à ta barbe, donne ici, chez toi, rendez-vous à ses cocottes ? Et c’est pour cet ingrat rufien que tu nous ruines, ô ma vénérable mère !
— Entends-tu, Maurice ? — dit Jeane immobile et redoutable comme une statue vengeresse. — Que peux-tu répondre ? que peux-tu répondre ?
Ces mots achèvent d’atterrer Maurice, accablé déjà par les sanglantes apostrophes du bossu, commençant par ces mots : « Ce gredin !… cette vile canaille !… » Il avait éprouvé moralement, si cette comparaison peut être admise, un étourdissement analogue à celui qu’il aurait ressenti physiquement, si on lui eût asséné des coups redoublés sur le crâne. À peine eût-il redressé le front, qu’il aurait été forcé de le courber sous un nouveau choc. Ainsi le misérable restait inerte, étourdi, terrassé sous les poids des accusations dont on l’écrasait ; il ne pouvait se redresser, protester contre elles ; il lui fallait donc courber le front, essuyer, dans le morne silence d’un opprobre mérité, ces reproches ignobles en leur forme, légitimes au fond, et cela, en présence de Jeane… de Jeane ! Cette présence paralysa d’abord en lui jusqu’aux soulèvements de sa colère, jusqu’aux terribles emportements de son caractère. Mais l’accent sardonique des paroles de la jeune femme, son calme glacial et méprisant, enfin sa rare beauté exaspèrent jusqu’à la frénésie la jalousie de madame Thibaut ; elle cède à la violence de son naturel jusqu’alors dominé par l’émotion, et, poussant une sorte de rugissement, elle grince des dents, et s’élance sur Jeane en s’écriant :
— Ah ! coureuse ! ah ! gourgandine ! tu viens m’insulter chez moi et m’enlever mon amant ! ce va-nu-pieds qui, sans mon argent, n’aurait pas de chemise, et…
La voix de madame Thibaut expire sur ses lèvres ; puis un cri strangulé, suivi d’un râle caverneux, s’échappe de sa poitrine ; car Maurice, voulant défendre Jeane contre les brutalités de madame Thibaut, l’a saisie à la gorge en la repoussant brusquement dans le salon ouvert derrière elle. Mais la pression de la main herculéenne du jeune homme, qui, à son tour, cède aussi à sa fureur longtemps contenue, suffoque, étrangle à moitié la mégère. Son sang, déjà brassé par les bouillonnements de la rage, afflue à son cerveau ; et, dès longtemps prédisposée à la pléthore par son énorme embonpoint, madame Thibaut chancelle, frappée d’une apoplexie foudroyante, s’affaisse sur elle-même et va tomber à la renverse dans le salon, dont le plancher s’ébranle sous cette masse.
— Une attaque d’apoplexie ! ma mère est perdue ! — s’est écrié le bossu avec l’accent d’une joie parricide.
Puis, réfléchissant :
— Mais, qui sait ? elle peut revenir de cette attaque, se rattacher à son rufien ! Faisons-le arrêter sur l’heure.
Aussitôt Mathurin se précipite vers la porte de l’escalier en criant de sa voix perçante :
— À la garde !… au meurtre !… au secours !… à l’assassin !…
Les incidents précédents se sont passés avec la rapidité de la pensée. À l’aspect de madame Thibaut qui a roulé sur le plancher du salon et y reste sans mouvement, la face bleuâtre, le regard vitreux, l’écume aux lèvres, Jeane, ne doutant pas que cette malheureuse n’ait été tuée par Maurice, frissonne, devient livide, se sent près de défaillir ; sa présence d’esprit l’abandonne, elle ne peut prononcer une parole et se laisse choir sur un siége, agitée d’un tremblement convulsif. Maurice, voyant le bossu se précipiter vers la porte extérieure en criant : « À l’assassin ! » se sent perdu… Il se souvient des menaces du notaire ; celui-ci a déposé sa plainte au parquet, un mandat d’arrêt est déjà lancé, de sorte que, si les cris de Mathurin Blanchard sont entendus, Maurice risque d’être arrêté sous la double prévention de meurtre et de faux. Or, la logique du crime est d’une irrésistible fatalité ; il n’est qu’un moyen d’échapper à l’arrestation : c’est d’empêcher le bossu de la provoquer en continuant d’appeler à l’aide ; aussi, au moment où il se dirigeait vers la porte extérieure, Maurice le repousse d’un coup de pied lancé avec une telle furie, qu’atteint en pleine poitrine, en raison de l’exiguïté de sa taille, le bossu va rouler dans le salon, tombe renversé sur le corps de sa mère en vomissant des flots de sang, et se débat faiblement en murmurant encore d’une voix agonisante :
— À… la… garde !… à l’assassin !…
— Et de deux !… le fils et la mère !… — s’écrie Maurice effrayant, après avoir fermé à double tour la porte du salon où gisent les corps.
Puis, revenant dans l’antichambre et s’adressant à Jeane d’un air égaré :
— Eh bien, ô fiancée de mon premier amour, tu as voulu entendre, tu as entendu ; tu as voulu voir, tu as vu ; es-tu contente ?
Jeane retrouve son sang-froid en présence du danger, se lève soudain, et dit à Maurice d’une voix ferme :
— Il faut fuir, je ne t’abandonnerai pas ; nous sommes maintenant à jamais l’un à l’autre ; tu m’appartiens, comme le coupable appartient au bourreau. Viens, viens ! les cris de ce malheureux n’ont pas été entendus. Viens, fuyons !…
— Il est trop tard. Regarde dans la rue, — balbutie Maurice, de qui les cheveux se hérissent en désignant à la jeune femme, à travers les carreaux de la croisée, un commissaire de police ceint de son écharpe et escorté d’agents de police et de sergents de ville qui, venant de l’extrémité de la rue, semblent se diriger vers la maison.
— Malédiction !… — reprend Maurice, dont les dents se heurtent d’épouvante. — On vient m’arrêter ! Le notaire a déposé sa plainte !…
— Quelle plainte ?
— J’ai commis un faux.
— Ah !… — reprend Jeane presque impassible à cette révélation.
Et elle ajoute vivement :
— Raison de plus pour fuir ; viens.
— Impossible !… je serais reconnu. Ces gens approchent ; ils ont mon signalement, ils vont entrer dans la maison ; on sait que je demeure chez…
Maurice est interrompu par une exclamation de surprise et d’espérance échappée à Jeane, qui, en regardant à travers la croisée, afin d’observer la marche du commissaire et des agents, a vu s’arrêter, à l’angle de la rue, une voiture à deux chevaux élégamment attelés, d’où descend bientôt Richard d’Otremont ; il fait signe à son cocher de l’attendre, s’avance lentement et semble attentivement observer la maison où demeure madame Thibaut.
— Plus de doute, M. d’Otremont, inquiet du résultat possible de ma visite à Maurice, a voulu, malgré mes recommandations, venir s’assurer que je ne courais aucun danger. Généreux Richard, il peut nous sauver ! — pensait Jeane, tandis que Maurice, après avoir, d’un regard plein d’angoisse, suivi les pas du commissaire de police et des agents, murmurait d’une voix désespérée :
— Les voilà, ils entrent dans la maison. Je suis perdu !… perdu ! j’irai sur le banc des faussaires, des assassins !… Ah ! si je pouvais à l’instant me brûler la cervelle…
Et, frémissant, il colle son oreille à la porte extérieure de l’appartement.
— Les voilà, ils montent !…
— Ils montent, mais ils passent !… Écoute, écoute, — reprend d’une voix palpitante d’espoir Jeane collant aussi son oreille à la porte du palier ; — ils s’arrêtent à l’étage au-dessus, ils y sonnent !
— Ils auront demandé madame Thibaut, chez qui ils croient me trouver, — répond tout bas Maurice ; — on leur aura dit : « C’est au premier. »
Jeane, de qui la présence d’esprit semble redoubler avec le péril, aperçoit le chapeau de Maurice accroché à une patère, le prend vivement, le donne au jeune homme, et lui dit à voix basse :
— Mets ton chapeau, marchons doucement ; du courage, du sang-froid, et nous pouvons sortir de la maison.
Jeane ouvre avec précaution la porte communiquant au palier de l’entre-sol, écoute et entend la voix et les pas des agents de police qui pénètrent dans l’appartement situé à l’étage supérieur. Elle fait signe à Maurice de la suivre, et, d’un pas rapide et léger, elle descend le petit nombre de marches qui conduisent sous la voûte de la porte cochère ; mais, là, elle aperçoit le concierge et sa femme, sortis de leur loge, s’entretenant avec M. d’Otremont. Celui-ci va s’exclamer à la vue de Jeane ; elle le prévient en lui disant :
— Mon ami, allez vite faire ouvrir la portière de votre voiture.
Richard s’éloigne précipitamment, tandis que, remarquant les regards curieux et défiants du portier, qui, frappé de la pâleur livide de Maurice, l’examine attentivement, Jeane fouille à sa poche, en tire quelques louis, les remet au concierge, et lui dit, en s’efforçant de sourire :
— Je compte sur votre discrétion ; il ne faut pas, au moins, que l’on sache que j’enlève M. Dumirail…
— Motus, ma jolie dame ! la mère Thibaut ne se doutera de rien, répond le portier, croyant, selon la prévision de Jeane, qu’il s’agit d’une intrigue amoureuse.
Et il ajoute, en empochant les louis :
— Le commissaire est monté chez la maman Thibaut. Je ne sais ce qu’il y vient faire…
Jeane et Maurice, en quelques pas, ont atteint l’angle de la rue où M. d’Otremont a fait stationner sa voiture. Ils y prennent place près de lui. Il baisse précipitamment les stores, et dit à son valet de pied :
— Chez moi, et grand train !
Richard d’Otremont, durant le trajet de la rue Monthabor à son hôtel, a été instruit par Jeane des événements de la veille et de la matinée : si criminelle que soit la tentative de faux commise par Maurice, elle est du moins explicable, envisagée comme une sorte de représaille de l’escroquerie de madame de Hansfeld ; quant aux suites fatales de la rixe de Maurice avec madame Thibaut et son fils, il n’y a eu ni préméditation, ni volonté meurtrière ; tel est le point de vue auquel Richard d’Otremont juge les faits ; et, cédant moins sans doute à la pitié que lui inspire le coupable qu’au désir de se rendre aux vœux de Jeane, il lui dit :
— Il faut sortir de Paris sur-le-champ. Dès que nous serons arrivés chez moi, j’enverrai chercher des chevaux de poste ; on les attellera à ma voiture de voyage ; vous y monterez ; je vous donnerai un domestique, homme sûr et intelligent, pour vous accompagner. Les personnes voyageant en poste n’inspirent aucune défiance, et sont rarement soumises aux demandes de passe-port. Vous gagnerez ainsi en toute sécurité, je l’espère, les montagnes du Jura, puisque vous persistez, Jeane, à vous rendre auprès de M. Delmare, tandis qu’il sera facile à Maurice de passer en Suisse, et, de là, en Allemagne.
Le conseil de M. d’Otremont fut suivi par les fugitifs, et, après les plus touchants remercîments adressés à Richard pour ses bons offices, Jeane lui dit, en réponse à l’offre d’argent qu’il lui faisait pour les frais du voyage :
— Merci, mon ami ; vous oubliez qu’il me reste une trentaine de louis ; c’est plus qu’il ne faut pour suffire aux frais de notre voyage et à ceux du retour de votre voiture, que je vous renverrai, ainsi que votre domestique, dès notre arrivée à Nantua.
Environ une heure après les événements qui s’étaient passés dans l’entre-sol de la rue Monthabor, Maurice et Jeane quittaient Paris, grâce au concours de M. d’Otremont, et prenaient la route du Jura.