‹ Les Fils de familleChapitre 102 sur 108 · Partie II · 31

Partie II · 31

Maurice Dumirail, lorsque la voiture, sortie de la ville, roula de nouveau sur la grande route, dit à Jeane d’une voix étouffée :

— Je tremble encore de la peur que m’a causée la présence de ces gendarmes ; quelle vie ! oh ! quelle vie !

— Cette vie d’angoisses, de terreurs continuelles ne fait que de commencer pour toi, — répondit doña Juana toujours impassible. — De plus, la misère, la hideuse misère t’attend, puisque tu ne peux plus même profiter du refuge que ton père, en prévision de ta ruine, t’avait assuré au Morillon, où tu serais bientôt reconnu.

— Tes paroles, Jeane, sont peu consolantes.

— Crois-tu que je songe à te consoler ?

— Quel est donc ton dessein ? Ne m’as-tu pas dit : « Nous sommes maintenant l’un à l’autre » ?

— Oui, j’espère quelque chose de cette union du vice et du crime.

— Cette espérance… quelle est-elle ?

— Celle des désespérés.

— Jeane, tu parles en énigme.

— De cette énigme, la fin de ma confession te donnera le mot. Écoute-la, je l’achève… San-Privato me présenta donc dans ce qu’on appelle le monde diplomatique, l’élite de la meilleure compagnie de Paris et de l’Europe. La première fois que j’entrai dans l’un de ces salons, c’était, je me le rappelle, à un grand bal donné à l’ambassade d’Angleterre. J’éprouvai d’abord une impression de crainte, de défiance de moi-même ; qu’étais-je ?… Une pauvre provinciale complétement étrangère au monde aristocratique et à ses usages. Les deux battants d’une longue galerie s’ouvrirent devant moi ; je fus éblouie : l’éclat des lumières, la splendeur des parures, cette atmosphère tiède, saturée de la suave odeur des bouquets et des parfums qui s’exhalent de la chevelure des femmes, l’harmonie de l’orchestre, me causèrent une sorte d’enivrement ; bientôt j’y puisai cette audace que donne parfois l’ivresse ; l’avenir de doña Juana dépendait de ce début ; je devais ou me perdre inaperçue dans ce flot brillant, ou attirer tout d’abord l’attention sur moi, conquérir de prime-saut une sorte de renommée, en un mot, devenir, durant cette première soirée, ce que, dans son jargon, le monde appelle une femme à la mode… moi, obscure, inconnue, n’ayant de remarquable que l’extrême simplicité de ma toilette, ma grande jeunesse et quelque beauté. Je réussis au delà de mes espérances : oui, ce soir-là même, au bout d’une heure, les femmes les plus entourées prononçaient le nom de madame San-Privato avec une envie amère ; les hommes à bonnes fortunes parlaient de moi avec une admiration mêlée de galante convoitise et d’insolente espérance, témoignant assez que je m’étais tout d’abord posée comme l’une de ces femmes auxquelles on peut, sans trop d’outrecuidance, tôt ou tard prétendre. Enfin, les honnêtes gens durent s’exprimer sur mon compte avec une juste sévérité, sinon avec mépris.

— Par quel prodige étais-tu donc parvenue, Jeane, à te faire tout d’abord ainsi remarquer ?

— Il me serait odieux de m’appesantir sur mes conquêtes, dit doña Juana. Leur souvenir m’inspire maintenant un profond dégoût. Cependant, je veux te raconter ma première aventure, Maurice. Elle te donnera une idée de mon audace, et, d’après ce fait, tu jugeras des autres. À peine entrée dans le salon de l’ambassade, j’entendis répéter autour de moi, avec un accent de déférence servile de la part des hommes, et de la part des jeunes femmes avec un accent de coquetterie empressée : « Le prince est arrivé. » Évidemment, ce prince devait être, durant cette soirée, le point de mire des séductions féminines. Je demandai à mon mari qui était ce grand personnage ; il me répondit : « Le fils du roi. » Je me jurai à moi-même ma parole de doña Juana qu’avant une heure le fils du roi, que de ma vie je n’avais vu, serait amoureux de moi, m’afficherait, comme l’on dit, persuadée que je ne pouvais faire mon entrée dans le monde d’une manière plus éclatante.

— Et cette espérance… ?

— A été dépassée.

— Quoi ! Jeane, ce soir-là même le prince… ?

— Était à moi au bout d’un quart d’heure d’entretien.

— Et il ne t’avait jamais vue ?

— Jamais.

— Quelle puissance irrésistible que la tienne, doña Juana !

— Il est vrai, Maurice, à la honte des hommes, irrésistible est presque toujours sur eux la puissance de l’effronterie d’une femme jeune et belle ; car, s’ils recherchent la vertu, c’est pour en triompher, pour la flétrir, pour la souiller.

— Enfin… le prince ?

— Je venais à peine d’entrer dans la galerie de l’ambassade, la foule s’écarte et s’ouvre devant le prince ; il donnait le bras à la de duchesse de Hauterive, alors sa maîtresse, selon ce que j’entendais répéter à voix basse autour de moi. Elle était encore fort belle, quoiqu’elle eût environ trente ans. Je me trouvais sur le passage du prince, élégant et beau jeune homme ; nos yeux, par hasard, se rencontrent. Je le regarde hardiment, avec une expression tellement provocante, qu’il rougit. Certaine de l’impression soudaine que j’ai produite, je fais un pas vers le prince, et, après une profonde révérence, m’adressant à lui d’un ton sérieux, pénétré, presque mystérieux : « Monseigneur, lui dis-je, je sais combien la démarche que je me permets de tenter ici, auprès de Votre Altesse royale, est en dehors de tous les usages, peut-être même des convenances ; mais il s’agit, pour moi, et j’oserai ajouter pour vous, monseigneur, d’un intérêt tellement grave, que Votre Altesse royale daignera, je l’espère, accueillir avec indulgence la demande que j’aurai l’honneur de lui adresser. » Je prononçai ces mots d’une voix parfaitement calme, au milieu d’un silence général. Grande était la surprise causée par ma démarche inouïe ; jamais pareille demande d’audience n’avait été ainsi adressée au milieu d’une fête. Il y avait mille chances contre une pour que le prince me tournât le dos sans me répondre ; l’on s’interrogeait à voix basse pour savoir mon nom. Un aide de camp, s’informant aussitôt de moi près de l’ambassadeur, vint dire à l’oreille de son maître que j’étais la femme du premier secrétaire d’ambassade de Naples. Le prince me trouvait de plus en plus à son gré ; je n’en pouvais douter à la contraction involontaire des traits de la duchesse de Hauterive. En proie à de jaloux pressentiments, elle l’épiait d’un œil inquiet. « Je serai trop heureux, madame, de vous être agréable, me répond Son Altesse avec un galant empressement. De quoi s’agit-il, de grâce ? — J’oserai prier Votre Altesse royale de daigner m’accorder ici, ce soir même, quelques instants d’entretien. Croyez surtout, monseigneur, qu’une demande si extraordinaire m’est dictée par le sentiment d’un impérieux devoir, ajoutai-je d’un ton sérieux et pénétré en accompagnant ces mots d’une nouvelle et respectueuse révérence. — Je suis à vos ordres, madame, » me dit le prince au comble d’une surprise partagée par la foule.

— Cette surprise, Jeane, je la conçois ; quel devoir impérieux pouvait donc, en effet, te dicter cette étrange demande d’audience ?

— Quoi ! tu ne devines pas ?

— Non.

— Tu es resté naïf, Maurice, ou plutôt tu ne sais et tu ne peux savoir quelle était la fécondité de l’imagination de doña Juana, servie par la plus insolente audace qui ait jamais bronzé le front d’une jeune femme de dix-sept ans ! Donc, le prince m’ayant répondu qu’il était à mes ordres, je fais un pas vers lui en avançant imperceptiblement mon bras afin qu’il m’offre le sien. Il quitte ainsi forcément celui de la duchesse de Hauterive. Elle devient pourpre de dépit, me lance un coup d’œil furieux ; j’y réponds par un regard triomphant et par un sourire railleur. Je m’attache au bras du prince ; nous nous rendons dans un petit salon voisin, où nous restons seuls, la foule n’osant dépasser le seuil de la porte, qui d’ailleurs reste ouverte.

— Mais, encore une fois, Jeane, quel devoir impérieux te dictait donc cette démarche inouïe ?

— Voilà justement ce que m’a demandé le prince, lorsque nous nous sommes trouvés tête à tête dans ce petit salon. « Le désir d’obtenir l’entretien que vous m’avez fait l’honneur de solliciter, madame, vous est dicté par le sentiment d’un devoir impérieux. De grâce, qu’avez-vous de particulier à me dire ? — J’ai à vous dire, monseigneur, que je vous aime. »

Ces dernières paroles de Jeane frappent Maurice d’une telle stupeur, que, pendant un moment, il garde le silence et balbutie :

— Est-il possible, Jeane, toi, toi, tu as osé… ?

— J’ai osé dire cyniquement des lèvres ce que tant de femmes disaient au prince par leurs œillades, par leurs coquetteries agaçantes !

— Ah ! l’audace de doña Juana était infernale !

— Ne parle pas d’audace ; je jouais à coup sûr mon premier coup de dés dans cette inégale partie où les femmes mettent pour enjeu devoir, réputation, honneur, repos, avenir, parfois leur vie, et où l’homme n’aventure que son amour-propre et ses grossiers désirs.

— Tu jouais à coup sûr, dis-tu, Jeane ?… N’avais-tu pas, au contraire, à craindre le mépris du prince en te jetant ainsi à sa tête ?

— Ô candide Maurice ! combien peu tu connais l’égoïsme, la bassesse, la vanité de ton sexe ! Est-ce qu’un homme méprise jamais une belle jeune femme appartenant au meilleur monde, lorsqu’elle avoue à cet homme qu’elle l’aime follement, lorsqu’elle le persuade de cet amour par la hardiesse même de l’aveu qu’elle risque et par son oubli de toute réserve, de toute pudeur ? Non, non, cet homme l’accablerait de mépris si elle oubliait tout cela pour un autre que lui ; mais, dès qu’il est l’objet de ces aveux cyniques, celle qui les hasarde lui semble digne du plus tendre intérêt ; le triomphant mortel nage dans l’ivresse de la fatuité, dans les joies de l’égoïsme : plus la femme s’est abaissée, plus il se sent rehaussé à ses propres yeux ; plus elle s’est avilie pour lui, plus il se croit digne d’adoration.

— Ah ! Jeane, Jeane, à vingt-trois ans à peine, quelle désolante connaissance du cœur humain !

— Les turpitudes du cœur de l’homme me sont d’autant plus familières que je les ai pratiquées.

— Que veux-tu dire ?

— Oui, doña Juana s’est faite don Juan, afin de lutter de dédain, de cruauté, d’abject sensualisme, d’inconstance avec les hommes, et, dans cette lutte, doña Juana triomphait. Mais revenons au prince… D’abord stupéfait, puis ravi de mon aveu, à son tour, il m’avoua que mon premier regard l’avait ému, bouleversé ; il me trouvait, disait-il, adorablement belle, et, de plus, l’aventure lui semblait originale. Quoique fort jeune encore, il était déjà quelque peu blasé, moins de la facilité de ses succès que de leur monotonie. Or, je lui déclarai que, mariée depuis la veille, je me regardais comme veuve, ayant mon mari en aversion. Cet audacieux tête-à-tête, où nous échangions nos aveux, ayant pour témoin la foule ébahie et curieuse qui, de loin, nous regardait, nous inspira mille folles saillies ; j’étais fort gaie, et, comme on dit, très en esprit ce soir-là. Je voulais séduire le prince par tous les sens, j’y réussis. Je fus tour à tour tendre, passionnée, piquante, pleine de verve. Il me jura que j’étais le plus malin, le plus charmant démon qui eût jamais mis le diable au corps d’un galant homme. Ce qui donnait surtout à notre situation un attrait singulier, c’est qu’autant nos paroles étaient parfois joyeuses ou passionnées, autant notre physionomie apparente était grave, parce qu’il nous fallait dérouter les suppositions de la foule qui nous observait. Je fis remarquer au prince que, quoiqu’il m’en coûtât, notre conversation ne pouvait se prolonger davantage. Nous convînmes, lui et moi, d’un rendez-vous pour le lendemain. Je voulus d’abord faire acte d’autorité. J’exigeai qu’après avoir dansé une contredanse avec moi, la seule qu’il danserait ce soir-là, il quittât aussitôt l’ambassade sans adresser un mot à la duchesse de Hauterive, de qui j’affectai de me montrer fort jalouse. Le prince m’accorda tout ce que je lui demandai. Je l’avais, assurait-il, ensorcelé. Nous sortîmes du salon : il me dit tout haut, de façon à être entendu des curieux, et afin de les tromper sur la nature de notre entretien, tout en y faisant une amoureuse allusion seulement comprise de nous deux : « Soyez-en persuadée, madame, je m’occuperai de votre demande avec le plus vif intérêt ; son urgence m’est maintenant expliquée, il ne dépendra pas de moi que tous vos désirs ne soient satisfaits. — Vous me comblez, monseigneur, lui dis-je avec un regard significatif ; les termes manquent à ma gratitude, je suis réduite à vous l’exprimer, monseigneur, par cette banalité : que votre généreuse action trouvera en elle-même sa récompense… » À ce moment, l’orchestre préludait à une contredanse. La duchesse de Hauterive ne nous quittait pas des yeux : elle s’approche du prince, et, cachant à peine son dépit jaloux, lui dit d’une voix légèrement altérée : « Votre Altesse royale dansera-t-elle une contredanse ? — Oui, madame la duchesse, je vais avoir l’honneur de danser avec madame San-Privato, » répond le prince en me prenant la main, et laissant madame de Hauterive pâle de confusion et de colère. Pendant que je dansais avec le prince, j’entendais ces mots, qui, arrivant aussi à ses oreilles, charmaient sa vanité : « Quelle est donc cette jeune femme qui a demandé si étrangement audience à Son Altesse et qui danse avec elle ? Elle est ravissante !… »

Et, s’interrompant, Jeane ajouta :

— Ai-je besoin de te répéter, Maurice, que, lorsque je parle ainsi des avantages naturels dont j’étais douée, je ne fais pas acte de vanité, car, depuis longtemps, j’ai maudit ces dons qui m’ont perdue !

— Je ne me méprends pas sur ta pensée, Jeane ; j’éprouve même une impression étrange en t’entendant parler ainsi au milieu de ces ténèbres sans que je puisse apercevoir tes yeux. Il me semble que ta voix n’est plus de ce monde. Continue, de grâce ! ton récit m’inspire une curiosité navrante.

— Les propos flatteurs qui circulaient autour de moi et arrivaient à l’oreille du prince augmentèrent l’orgueil de sa conquête, et, durant la contredanse, ses petits soins pour moi, notre causerie à voix basse, nos rires étouffés, nos regards, nos sourires d’intelligence, nous affichèrent autant que possible, ce dont le prince semblait se soucier aussi peu que moi. Lorsque la danse fut terminée, il me dit tout bas : « Je tiendrai ma promesse, je quitterai le bal sans adresser la parole à madame de Hauterive ; mais, je vous en prie, quittez-le aussi : je voudrais être le seul qui ait dansé avec vous ce soir. Je vais aller prendre congé de madame l’ambassadrice. Nous nous retrouverons dans le salon d’attente, où je vous ferai mes adieux. » Le désir du prince s’accordait à merveille avec mes vues. Je trouvais d’une bonne politique féminine de laisser cette brillante compagnie sous l’impression d’un sentiment de surprise et de curiosité à mon égard, et se disant : « Quelle singulière femme que cette madame San-Privato ! Inconnue de tous il y a un quart d’heure, elle fait de prime-saut la conquête du prince et l’enlève à cette belle duchesse de Hauterive. » Mon calcul ne fut pas trompé : mon nom circulait dans toutes les bouches, et, lorsque mon mari m’offrit son bras pour regagner notre voiture, il me dit avec une expression d’envie amère : « Le prince est bien heureux ! Voilà un brillant début pour doña Juana ! — Il tiendra plus encore qu’il ne promet… » répondis-je à San-Privato. Et il en devait être malheureusement ainsi. Maintenant, Maurice, ma confession touche à sa fin. Je suis entrée dans de longs détails à propos de ma première aventure, malgré le dégoût que me causait ce souvenir, parce que de cette soirée a daté ma renommée de femme à la mode. Ainsi te sont expliqués mes succès dans le monde ; à ces succès, la duchesse de Hauterive a contribué plus que personne en répétant, dans tous les salons de Paris, que je devais être le diable en personne, puisque, en un quart d’heure, j’avais ensorcelé le prince ; d’où il suivait que chacun avait le plus vif désir d’être à son tour ensorcelé.

— Et le prince, l’aimais-tu ?

— J’acquis rapidement sur lui une grande influence, dont mon orgueil fut d’abord flatté, parce que, malgré l’effronterie de mon aveu, le prince ne put me refuser une sorte d’estime ; car ses pareils rencontrent rarement un amour désintéressé ou sans quelque arrière-pensée de favoritisme. Or jamais je ne lui ai demandé pour personne la moindre faveur. Cependant, sachant par moi que mon mari n’avait d’autre fortune que ses appointements de secrétaire d’ambassade, et que, par respect de moi-même, je subvenais à mes dépenses personnelles à l’aide de ma modique dot, le prince eut un jour la sotte et insultante pensée de m’envoyer je ne sais combien de coupons de riches étoffes et une magnifique parure de perles. Je lui renvoyai ses insolents cadeaux avec un billet ainsi conçu :

« Je croyais vous avoir dit, monsieur, que, selon moi, accepter quoi que ce soit d’un mari que l’on trompe est une indignité. Cette indignité serait, à mes yeux, pire encore, si une femme recevait le moindre présent d’un amant à qui elle a été, est ou sera nécessairement infidèle. Voilà pourquoi, monsieur, je m’empresse de vous renvoyer vos impertinentes magnificences. »

— Le trait était sanglant, — murmura Maurice écrasé de honte en songeant qu’il avait, lui, vécu des dons de madame Thibaut.

Et il ajouta, afin d’échapper à cette pensée :

— Mais enfin, avant qu’il t’eût blessée dans ta dignité, aimais-tu le prince ? Je l’ai vu : il était jeune, beau, élégant, et, n’eût-il pas été prince, ses avantages extérieurs l’eussent rendu remarquable…

— Je n’ai jamais aimé que toi, Maurice.

— Ah ! Jeane, Jeane…

— Je n’ai jamais aimé que toi, te dis-je, dans la pure et noble acception de ce mot divin. Ce qui m’a perdue a été de m’opiniâtrer à vouloir remplacer ce sentiment par un idéal introuvable ; chacun de mes pas à la recherche de cet idéal me couvrait d’une honte nouvelle.

— Qu’éprouvais-tu donc pour le prince ?

— Mon orgueil fut d’abord flatté de voir à mes pieds un des puissants de la terre. Je prenais plaisir à lui faire sentir son esclavage ; parfois sa fierté se révoltait, et il s’échappait jusqu’à me faire souvenir qu’il était, après tout, de race royale. Je le rappelais alors à l’égalité humaine en le rendant atrocement jaloux de quelque humble rival, dont il enviait le bonheur avec désespoir.

— Mais sa vie devait être un enfer ?

— Un enfer !… Souvent il m’a dit avec rage et douleur : « Vous êtes mon mauvais ange ! Maudit soit le jour où je vous ai connue ! » Puis, d’un sourire, je le ramenais à mes pieds ; il redevenait plus heureux, pour retomber bientôt dans de nouveaux tourments.

— Et comment s’est terminée votre liaison ?

— Le prince pleurait toujours le même air au sujet de mes cruels caprices : il m’ennuyait ; aussi, j’ai espéré de trouver chez un poëte l’idéal que je cherchais ; ce poëte était l’un des plus beaux génies de l’humanité ; il était étranger, on l’appelait le Byron de l’Allemagne !

— Je me souviens, en effet, d’avoir entendu parler de ton amour pour cet homme illustre, l’une des gloires de son pays.

— Mon amour, mon amour…

— Quelle ironie amère dans ton accent ! Quoi ! Jeane, ce grand poëte n’a pas mérité grâce à tes yeux ?

— Cette fois encore, l’idéal que je rêvais m’échappait : mon cœur restait vide et froid ; que faire alors ? Je m’amusais à essayer mon influence à éteindre ou à raviver la flamme poétique de ce grand génie au gré de mes caprices, et, pour les subir en esclave, il oubliait l’art, jusqu’alors le culte de sa vie entière. En vain, l’Allemagne, l’Europe, le monde attendaient avec impatience un nouveau chant de l’auteur de tant de vers admirables ! Il restait muet. J’avais, disait-il, fait envoler sa muse, jalouse d’un culte autre que le sien. Cet homme illustre m’idolâtrait et ne se sentait pas aimé. Sa magnifique intelligence s’obscurcissait dans le chagrin. Enfin, ce mélange de haine et d’adoration qu’il ressentait pour moi lui inspira son chef-d’œuvre peut-être, un cri de malédiction, d’anathème contre moi, strophes sublimes, écrites avec les larmes de ses yeux, avec le fiel de son âme, avec le sang de son cœur. Ce poëme, dont le retentissement fut immense, replaça ce poëte immortel encore au-dessus des hauteurs dont son fatal amour pour moi l’avait fait descendre. Je le laissai, dans son Olympe, goûter le succès de torture qu’il me devait. Je ne pouvais en ce genre espérer le mieux inspirer ; je me mis avec une ardeur nouvelle à la recherche de cet idéal qui devait combler le vide de mon âme, vide qui semblait devenir de plus en plus profond et plus noir. Un jeune et glorieux colonel revenait de l’armée, couvert de lauriers africains.

— Ce vaillant homme de guerre fut-il plus heureux que le prince et le poëte ?… fut-il aimé de doña Juana ? réalisa-t-il son idéal ?

— Pas plus que les autres ne l’avaient réalisé ; or, comme, à chaque déception nouvelle, je sentais augmenter mon aversion pour ceux qui la causaient…

— Tu fis cruellement souffrir ce héros ?

— Oui ; mais jamais agneau n’a bêlé plus plaintivement son martyre que ce lion des batailles. Je m’attendais, en provoquant sa jalousie, à d’effrayants rugissements précurseurs du carnage. J’espérais, à défaut d’autres sensations, devenir l’héroïne de duels homériques. Vaine espérance !… Mon héros prit peur, non de ses rivaux, mais de moi-même ; il est retourné en Afrique et s’y est fait tuer.

— Quoi ! la douleur plaintive de ce lion des batailles, ainsi que tu le dis, Jeane, ne te touchait pas ?

— Non. Cette douleur me prouvait quel était mon pouvoir ; de ce pouvoir, je ne doutais plus depuis longtemps ; je commençais déjà même à me blaser sur mon omnipotence.

— Mais pourquoi toujours employer ton pouvoir à causer tant de tourments, au lieu d’exercer sur ceux qui t’entouraient une influence heureuse, salutaire ?

— Ah ! c’est qu’alors je trouvais l’homme vulgaire, banal et bête, dans l’expression du bonheur ! La souffrance avait, au contraire, à mes yeux, des aspects variés presque toujours pleins de grandeur ou de poésie ! Le désespoir me semblait avoir en soi quelque chose d’auguste ; voilà de quels détestables sophismes je berçais la méchanceté de mon esprit, l’horrible dépravation de mon cœur.

— Quelle cruauté réfléchie était la tienne ! Jeane, c’est à peine si je peux y croire.

— Je ne me vante pas… va ! d’ailleurs, ma punition ne s’est pas fait longtemps attendre. Déjà, je te l’ai dit, je commençais à me blaser sur l’exercice de ma funeste influence et sur les désespérances dont j’étais cause ; la douleur perdait aussi sa poésie, son prestige à mes yeux ; l’homme me semblait aussi vulgaire, aussi bête, aussi laid dans ses larmes que dans sa joie. Puis un orage s’amoncelait sur ma tête amassé par mes impitoyables coquetteries, mes infidélités ou mes dédains envers mes nombreux adorateurs, mon insolence, mes railleries envers les femmes mes rivales, et, il faut le dire, le scandale de mes aventures ; car, bien que l’obscurité cache la rougeur de ma honte, je n’oserais te dire, Maurice, jusqu’où devait m’entraîner la recherche fiévreuse, ardente de ce fantôme qui semblait s’éloigner davantage de moi à chaque désillusion nouvelle. Vint enfin le jour où les portes du monde me furent fermées : c’était justice. Je devais être un objet de révolte pour les honnêtes femmes ou pour celles qui en conservaient les dehors ; la duchesse de Hauterive ne m’avait jamais pardonné ma liaison avec le prince : elle se chargea de mon exécution. Un soir, dans ce même salon de l’ambassade d’Angleterre où j’avais fait mon entrée dans le monde, madame de Hauterive, au milieu d’un cercle de cinquante personnes, se lève, et, s’adressant à moi de façon à être entendue de tous : « Il faut bien enfin, madame, vous dire tout haut ce que chacun pense tout bas, et de votre exécution je me charge, en vous déclarant que votre présence déshonore les salons où l’on a encore l’incroyable tolérance de vous supporter. »

— Ah ! pauvre Jeane, ces écrasantes paroles, proférées publiquement, ont dû t’atterrer !

— Non. Doña Juana redresse son front hautain, et, faisant allusion à la maturité de l’âge de la duchesse, je lui réponds en souriant : « Il ne me surprend point, madame, que vous soyez chargée des exécutions ; ce métier, fort délicat, est ordinairement dévolu à d’anciens coupables repentants… avec l’âge ! »

— Le sarcasme était sanglant ! Et que dit l’auditoire ?

— L’auditoire couvrit ma réponse de murmures insultants ; alors, parmi tant d’hommes, la veille à mes pieds, Richard d’Otremont eut seul le courage, non de me défendre, il ne le pouvait ; mais il flétrit avec indignation la lâcheté des hommes, et il m’offrit son bras pour sortir du salon.

— Cette expulsion d’un monde où tu régnais en souveraine dut te blesser profondément ?

— Profondément… Je commençais d’avoir conscience de ma dégradation ; à cette époque, je me séparai de mon mari ; je partis pour Florence, ville de libres plaisirs. Là encore, je me livrai au désordre ; mais déjà je ressentais les premières atteintes de cette maladie morale à laquelle je suis en proie depuis plus de six mois, et elle est arrivée aujourd’hui à son paroxysme.

— Que veux-tu dire, Jeane ? quelle maladie ?

— Horrible… horrible maladie, Maurice ! Imagine-toi, si tu le peux, imagine-toi une sorte de marasme moral, d’insensibilité absolue, suite de l’abus des émotions et du complet épuisement des sensations. Que te dirai-je ?… Imagine-toi l’impuissance dans le désenchantement, la satiété de tout et de tous arrivant jusqu’au dernier terme du dégoût des autres et d’une invincible horreur de soi-même !

— Ah ! Jeane, ces paroles, l’accent de ta voix me font frémir !

— Tu dois frémir, Maurice, car c’est quelque chose de monstrueux qu’une femme de vingt-trois ans à peine soit ainsi frappée de mort morale ; mais telle devait être la fin de doña Juana ! Elle n’a aimé personne, elle a tourmenté, torturé tous ceux qui ont eu le malheur d’être entraînés dans son orbite ; elle s’est vengée sur les hommes et sur les femmes ; elle s’est vengée de toi, de son mari et de madame de Hansfeld. Doña Juana s’est réjouie dans sa cruauté, elle a triomphé dans son orgueil. Elle a audacieusement poursuivi, depuis les brillantes sommités du monde jusque dans les bas-fonds les plus obscurs, la recherche d’un idéal introuvable ; introuvable, parce que les rêves sans nom de l’imagination de doña Juana ne pouvaient se réaliser ; elle s’est épuisée à cette recherche criminelle, insensée ; elle y a usé, flétri son âme et son corps ; elle y a perdu honneur, considération, respect de soi-même ; elle y a enfin perdu la vie morale. Oui, à cette heure où doña Juana te parle, Maurice, elle est morte à toute sensation, à tout désir, à toute consolation, à toute espérance ! Et voilà pourquoi, Maurice, je suis venue à toi. J’avais le pressentiment, presque la certitude que, toi aussi, tu devais être mort à toute consolation, à toute espérance, parce qu’en mal et en bien nos âmes sont sœurs, parce que, partis tous deux de nos montagnes, candides, purs, revêtus de notre robe d’innocence, nous l’avons laissée déchirée aux buissons du chemin, lambeau par lambeau ! et nous voici au terme de notre voyage, tombés dans un commun opprobre, et couverts, moi, de fange ! toi, de sang !

— Hélas ! Jeane, cet opprobre, cette fange, ce sang, comment les effacer ?

— Cela est ineffaçable, Maurice, ineffaçable ! Notre vie ne suffirait pas à laver ces souillures. D’ailleurs, moi, je suis lasse, lasse ; je ne me sens ni le courage de l’expiation ni la volonté de la réhabilitation.

— Mais alors, que faire, Jeane ?

Au moment où Maurice prononçait ces mots, la voiture s’arrêta de nouveau, afin de relayer, non pas cette fois dans une ville, mais dans un bourg de peu d’importance.

Les anxiétés du fugitif, oubliées par lui durant le récit de Jeane, revenaient de nouveau l’assaillir ; cette fois, elles atteignirent à leur comble lorsqu’il aperçut, à la clarté des lanternes de la voiture, plusieurs chevaux de gendarmes attachés aux abords de la maison de poste ; deux ou trois de ces cavaliers, couverts de longs manteaux, se promenaient, comme s’ils eussent attendu le moment de mettre un ordre à exécution. En effet, à peine les postillons s’étaient-ils arrêtés, que Jeane vit l’un des gendarmes, après s’être consulté avec ses camarades, s’approcher, puis frapper à la vitre de l’une des portières.

— Cette fois, je suis perdu ! — balbutia Maurice en se rejetant au fond de la voiture par un mouvement machinal ; — on vient m’arrêter, c’est fini !

— Enveloppe-toi dans ton manteau et feins de dormir ; je vais répondre, — reprit Jeane, de qui la présence d’esprit ne se démentait pas.

Et, baissant la glace de la portière à laquelle elle s’avança de façon à complétement masquer l’intérieur de la voiture, la jeune femme dit au sous-officier, que l’un de ses gendarmes accompagnait muni d’un falot :

— Que voulez-vous, monsieur ?

— Ah ! c’est une dame ! — dit le sous-officier.

Puis, s’adressant au soldat :

— Éclairez-moi donc !

Le gendarme éleva le falot, qui illumina en plein la ravissante figure de Jeane. Le sous-officier la trouva si belle, qu’il fit machinalement le salut militaire ; il dit de sa voix la plus courtoise :

— Madame, votre passeport, s’il vous plaît ?

— Comment, mon passeport ? — reprit madame San-Privato avec hauteur et avec un accent de grande dame indignée, — est-ce que j’ai un passeport !… Pour qui me prenez-vous donc, monsieur ?

— Excusez, madame ; mais nous avons des ordres, et…

— Madame la marquise, le maître de poste assure que nous pourrons être arrivés demain soir à Genève, — vint dire le domestique, qui, devinant l’embarras de Jeane, lui apportait son concours. — Faut-il mettre tout de même à la poste la lettre que madame la marquise adresse à madame la duchesse ?

— C’est inutile, puisque j’arriverai en même temps que ma lettre. Hâtez les postillons, — répondit Jeane à l’avisé serviteur.

Puis, s’adressant au sous-officier fasciné, comme son confrère du dernier relais, par ces titres de marquise et de duchesse, madame San-Privato ajouta :

— Est-ce que vous attendez mon passeport ?

— Oui, madame…

— Je vous ai dit que je n’en avais pas.

— Mais, madame… nos ordres…

— Mais, monsieur, j’apprends aujourd’hui que ma mère est tellement malade à Genève que son état donne les plus vives inquiétudes ; je n’ai que le temps d’envoyer chercher des chevaux, de me jeter dans ma voiture de voyage, et vous vous imaginez qu’au milieu de mes angoisses, j’ai songé à me munir d’un passeport ? Est-ce que l’on m’a jamais demandé de passeport ? Vous vous méprenez, monsieur… Mais, pardon, le froid est très-vif cette nuit.

Et Jeane, relevant brusquement la glace de la portière, reprend sa place au fond de la voiture.

Le sous-officier, imposé par les paroles, par le grand air de Jeane et ajoutant foi à l’explication, fort vraisemblable, d’ailleurs, qu’elle donnait à l’endroit de son manque de passeport, n’osant, enfin, en raison du froid très-vif, se faire de nouveau ouvrir la portière, dit au domestique qui surveillait et hâtait l’attelage des chevaux :

— Quel est du moins le nom de votre maîtresse, afin que je l’inscrive sur mon carnet ?

— Madame la marquise de Bellevue, allant à Genève voir madame la duchesse de Sircourt, sa mère, — reprit imperturbablement le serviteur pendant que le gendarme écrivait.

Puis, il ajouta :

— D’où vient donc, mon officier (il flattait à dessein le gendarme), d’où vient donc que vous demandez des passeports aux personnes qui voyagent en poste ? Ça ne s’est jamais vu, mon officier !

— Je m’en vas vous dire, mon garçon, — reprit le sous-officier en replaçant son carnet dans sa poche, — le télégraphe a joué à la fin du jour, à seule fin de signaler à nos brigades un grand criminel, un assassin et faussaire par-dessus le marché, qui a fait son coup dans la matinée d’aujourd’hui, et qui pourrait bien chercher à gagner les montagnes du Jura, où il est né, le brigand !…

— Je ne dis pas non, mon officier ; mais en quoi ça regarde-t-il les voyageurs en poste, comme madame la marquise qui se rend auprès de madame la duchesse ?

— Ordre nous a été donné, vu le grand criminel, de demander leurs papiers à tous les voyageurs indistinctement, et comme madame la marquise est un voyageur…

— Une voyageuse, mon officier.

— C’est juste, faites excuse… Enfin, nous attendons ici la diligence qui va passer dans une demi-heure au plus tard, et il se peut bien que nous y pincions mon grand criminel. J’ai d’autant plus le droit de dire qu’il est grand, ce scélérat, que son signalement porte cinq pieds huit pouces, carrure d’Alcide forain.

— Allons, bonne chance, mon officier ! voilà nos chevaux attelés. En route, postillon ! — dit le domestique en remontant sur le siége de la voiture, qui s’éloigna rapidement laissant derrière elle les gendarmes.

Aucune des paroles du sous-officier n’avait échappé à la dévorante anxiété de Maurice. Plus de doute, la justice était à sa poursuite, et l’on soupçonnait qu’il devait chercher un refuge dans les montagnes du Jura.

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