‹ Les Fils de familleChapitre 103 sur 108 · Partie II · 32

Partie II · 32

Maurice avait écouté les paroles du gendarme avec un effroi croissant, et, lorsque la voiture se fut remise en marche, il dit à Jeane :

— Il nous faut changer de route.

— Pourquoi cela ?

— Tu n’as pas entendu les gendarmes ? La police suppose que je chercherai un refuge dans les montagnes du Jura. Il serait insensé de nous rendre chez ton père, on viendrait certainement m’arrêter là. Notre seule chance de salut est de tâcher de gagner Genève.

— Et, arrivés à Genève, que ferons-nous ?

— De Genève, nous irons dans l’intérieur de la Suisse, où il nous sera facile d’échapper aux poursuites.

— Soit ; nous échapperons aux poursuites ; que deviendrons-nous ?…

— Que sais-je ?… Nous aviserons plus tard.

— C’est à cette heure et non plus tard, Maurice, que nous devons aviser, peser nos résolutions… Or, nous avons, je le suppose, gagné la Suisse, tu es à l’abri des recherches de la justice ; sur quelles ressources comptes-tu pour vivre ? Tu n’as pas emporté d’argent, que je sache ?

— Non.

— Nos frais de voyage payés, y compris une gratification convenable accordée au domestique de M. d’Otremont, il me restera trois ou quatre louis. Cette dernière ressource épuisée, de quoi vivrons-nous ?… Tu ne me réponds rien ?

— Que puis-je te répondre ?

— Dis-moi, Maurice, lorsque tu m’as vue venir à toi, favoriser ta fuite, t’accompagner, qu’as-tu pensé ? quelles intentions m’as-tu prêtées ? quelle sorte d’intérêt, enfin, crois-tu que je te porte ?

— L’intérêt que t’inspire sans doute l’ami de ta première jeunesse, celui qui a été ton fiancé.

— Il y a du vrai dans ces paroles ; oui, tu es encore, tu seras toujours pour moi l’ami de ma première jeunesse, celui que j’ai connu généreux, délicat et fier. Quoi que tu aies fait depuis ces temps-là, Maurice, rien ne peut empêcher, rien ne pourra empêcher que tu n’aies été le noble adolescent que j’ai connu ; mais actuellement, je te l’ai dit, je viens à toi comme le justicier vient au condamné.

— Je n’ai pas compris, je ne comprends pas le sens de ces paroles étranges, Jeane.

— Je vais m’expliquer plus clairement. Cependant, un mot encore : en t’ouvrant tout à l’heure mon cœur sans réserve, en te montrant sincèrement l’état de mon âme, je n’ai eu qu’un but, te donner l’exemple d’une confiance absolue.

— Qu’ai-je à t’apprendre ?… N’as-tu pas été témoin d’une scène à la fois ignoble et horrible, qui résume pour ainsi dire l’abjection de ma vie présente ?

— Oui ; mais j’ignore, Maurice, l’état de ton âme ; j’ignore comment tu envisages l’avenir.

— Il est si affreux que, loin de chercher à l’envisager, je ferme les yeux.

— Il est de mon devoir de te les ouvrir : tu as été faussaire, tu as été homicide.

— Contre ma volonté ; la violence de mon caractère m’a emporté…

— J’en conviens ; de même que le faux que tu as commis était une sorte de représaille. Quoi qu’il en soit, si l’on t’arrête et si tu es assez lâche pour survivre à ton arrestation, ainsi que parfois je le crains…

— Jeane !

— Tu seras traîné sur le banc des faussaires et des assassins.

— Malheur à moi !

— Les ignominies de ta vie seront étalées au grand jour ; tous ceux que tu as connus, au temps où tu n’étais encore qu’un prodigue, sauront que, dans une rixe ignoble contre le fils de la femme aux dépens de qui tu vivais, tu as tué ce malheureux. Tu seras là, sur la sellette, exposé aux regards curieux et méprisants de la foule, et, parmi ces témoins de ton opprobre, tes yeux rencontreront peut-être quelques-uns de tes anciens compagnons de plaisir.

— Mon Dieu !… Ah ! c’est affreux !

— Ne compte sur la pitié de personne ; tu n’inspireras que dégoût et aversion ; ton crime n’aura pas même pour excuse l’entraînement d’une passion, telle que la jalousie ou la vengeance !… Non ; tu étais aux gages d’une hideuse vieille femme ; son fils te reprochait de ruiner sa mère, et tu as tué ce malheureux d’un coup de pied : ton meurtre n’est pas même effrayant, il est ignoble ; il ne révolte pas, il soulève le cœur.

— Ah ! tu es sans pitié…

— Je fais mon devoir, Maurice, en te montrant la réalité dont tu détournes la vue avec une coupable faiblesse… Écoute encore : ton homicide sera sans doute, aux yeux de tes juges, entouré de ce qu’on appelle des circonstances atténuantes ; tu échapperas certainement à l’échafaud, peut-être au bagne ; mais tu seras inévitablement condamné à de longues années de prison.

— Hélas ! je le sais !

— Alors, Maurice, commencera pour toi une nouvelle phase de ton existence auprès de laquelle ton passé sera presque innocent…

— Jeane, cette raillerie est cruelle…

— Je répète qu’au moment où tu entreras en prison, ton passé sera innocent, comparé à l’avenir qui sera forcément, fatalement le tien : les hontes écrasantes de l’audience, ton sombre désespoir en entendant ton arrêt, prouveront au moins que tout respect humain n’est pas éteint en toi ; mais, ta condamnation prononcée, viendra l’heure où tu seras emprisonné avec la lie de la société, mis à jamais à son ban, séparé d’elle par un abîme d’infamie ; de ce jour, Maurice, tu poursuivras la société de ta haine, tu te mettras contre elle en révolte ouverte, tu n’aspireras qu’au moment d’être libéré, afin de venger, par de nouveaux crimes, ton châtiment mérité. En attendant ce moment, ta force physique, ton intelligence, la violence de ton caractère, ta connaissance du monde, ton éducation même t’assureront sur tes compagnons de prison un effrayant empire. Ils t’instruiront de la pratique et des raffinements de leur métier. Jusqu’alors faussaire et meurtrier de rencontre, tu te perfectionneras dans la science du crime, tu deviendras l’un de ces redoutables scélérats, terreur de la société qui les poursuit et les traque comme des bêtes enragées !

— Jeane, Jeane, tu m’épouvantes !

— Et, lorsque tu sortiras de prison au bout de dix ou douze années, dans toute la force de l’âge, et bronzé au mal par le feu de l’enfer où tu auras vécu, tu ne reculeras devant aucun forfait ; tôt ou tard, ressaisi par la justice des hommes, jeté de nouveau en prison, tu n’en sortiras plus que pour monter sur l’échafaud.

— Ce que tu dis là, Jeane, est horrible ; non, non, jamais je ne serai criminel à ce point !

— Maurice, il y a cinq ans, si l’on t’avait prédit ton abjection actuelle, qu’aurais-tu répondu ?

— Hélas !

— Est-ce que la distance que tu as parcourue pour arriver où tu en es aujourd’hui n’est pas incommensurable, comparée à celle qui te sépare des voleurs et des assassins endurcis ?

— Je l’avoue…

— Interroge-toi avec l’inexorable sévérité d’un juge ; regarde bien au fond de ton âme, et tu reconnaîtras qu’au bout de dix ou douze années de prison, tu seras devenu un homme capable de tout.

— Je le crains, répond Maurice après un long silence méditatif. — Je le crains ; car, hier, lorsque j’ai voulu empêcher ce malheureux de crier à l’assassin, je ne sais quel sanglant vertige a troublé ma raison. Je l’ai tué sans le vouloir ; quelques moments plus tard, j’aurais été, je crois, sciemment homicide. Ah ! tu dis vrai, je suis peut-être destiné à devenir un grand criminel !

— Telle est donc l’une des faces de l’avenir, dans le cas où tu serais arrêté ; ceci est immanquable, si tu restes en France.

— Aussi, je veux tâcher d’atteindre un pays étranger.

— Soit ; tu arrives en Suisse dénué de toutes ressources ; mais tu es robuste, intelligent ; tu as, dans ta première jeunesse, exercé le métier de cultivateur ; te sens-tu l’énergie de reprendre ce métier dans les conditions les plus infimes, afin de gagner honnêtement ton pain ; d’accepter, s’il le faut, la place de valet de charrue dans une ferme ?…

— Peut-être, si j’étais poussé à bout par la misère…

— Réponds avec autant de sincérité que je t’en ai témoigné dans ma confession. Maurice, ne te ménage pas plus que je ne me suis ménagée moi-même ; songes-y bien, toi, habitué à l’oisiveté, aux raffinements, aux élégances de la vie parisienne, te sentiras-tu la force de reprendre le manche de la charrue, de te résigner aux privations, aux labeurs, à l’isolement de la vie rustique ?

— Jeane, ma sincérité égalera la tienne, — répond Maurice après un nouveau silence. — Je le reconnais en ce moment, et je l’avoue avec terreur, tous les généreux ressorts de mon âme sont brisés, l’habitude de la paresse m’a énervé ; il me semble impossible de renoncer à un certain bien-être ; je serais incapable de me résigner maintenant aux rudes travaux du laboureur ou de toute autre profession. La peur de la misère m’y réduirait peut-être pendant un jour ; mais bientôt mon courage, ma volonté défailleraient.

— Bien, Maurice, bien ; je ne saurais t’exprimer la satisfaction que me causent tes paroles !

— Quoi ! de si honteux aveux peuvent te satisfaire ?

— Oui, parce que c’est un grand pas vers le mieux que d’avoir conscience de soi-même. Écoute encore : tu ne pourras te résigner, dis-tu, à de rudes labeurs ; il y aurait un autre moyen d’assurer ton avenir en pays étranger.

— Comment ?

— Avant-hier, Richard d’Otrement m’a dit ceci : « Mon éternelle gratitude envers Charles Delmare m’impose des devoirs. Je sais l’affection presque paternelle qu’il portait à Maurice, je sais l’intérêt que votre cousin vous inspire encore. Or, si, pour arracher Maurice à la fange où il se traîne, et lui procurer les moyens de se créer une existence honorable, une somme d’argent assez considérable était nécessaire, vous pourriez, Jeane, vous adresser à moi.

— D’Otremont t’a fait cette proposition ? — s’écrie Maurice avec un involontaire accent de convoitise. — Cette offre est sérieuse ?

— Oui, — répond Jeane d’une voix sévère, — cette offre est sérieuse, comme toutes les promesses d’un honnête homme.

— Mais nous sommes sauvés, alors !

— Explique-toi, Maurice.

— Si nous parvenons à gagner Genève, tu écriras aussitôt à d’Otremont.

— Afin de lui demander la somme en question ?

— Sans doute.

— Maurice, tu as témoigné tout à l’heure d’une louable sincérité, premier pas vers des pensées meilleures. Auras-tu le courage d’être encore sincère ?

— En quoi, sincère ?

— Tu échappes aux poursuites, nous arrivons à Genève ; j’écris à Richard, je lui garantis que, fermement résolu de te réhabiliter, tu en trouves l’occasion ; que l’on t’offre d’entrer dans une maison de commerce d’une ville de Suisse, à la condition d’apporter dans cette industrie un fonds de vingt ou trente mille francs, je suppose. Richard a foi dans ma parole et dans la tienne, il m’envoie cette somme, je te la remets ; quel emploi en feras-tu ?

— Mais… un emploi honorable… et je…

— Sois franc !

— Je t’assure que…

— Sois franc ! interroge-toi, cette fois encore, avec l’inexorable sévérité d’un juge, et réponds… Quel emploi ferais-tu de cette somme ?

Maurice reste pensif et reprend d’une voix sourde :

— Jeane, décidément, je suis un misérable.

— Achève…

— Je m’engagerais par de menteuses promesses à faire un honorable usage du prêt de d’Otremont, et, au mépris de ma promesse, j’irais aussitôt dans une ville de jeu, espérant doubler la somme, à moins que, sans tenter le sort, je ne la dissipe jusqu’au dernier sou. Je suis, te dis-je, gangrené jusqu’à la moelle des os. Jamais plus qu’à cette heure, je n’ai eu conscience de mon abjection.

— Courage, Maurice, courage, — reprend Jeane, de qui l’accent, jusqu’alors froid et dur, se détend et se nuance d’attendrissement ; — combien je te sais gré de ta franchise !

— Elle n’augmente pas ton mépris à mon égard ?

— Loin de là !… je sens renaître ma confiance en toi ; non, non, tu ne tromperas pas ma dernière espérance. Ah ! que je me félicite de t’avoir donné, par ma confession, l’exemple d’une inexorable franchise. Avoue-le, si je ne t’avais pas initié à tous les secrets de ma dégradation, tu ne m’aurais pas ainsi, à ton tour, ouvert ton âme sans réserve.

— Il est vrai. Puis cet entretien a sur moi une influence croissante et singulière, dont je puis à peine me rendre compte.

— Cette influence est-elle bonne, est-elle mauvaise, Maurice ?

— Je ne sais encore, car elle me semble inexplicable. Ainsi, ton inflexible raison me peint l’avenir sous les couleurs les plus effrayantes, les plus vraies, et cependant…

— Achève…

— Comment t’exprimer cette impression ? J’éprouve une sorte d’allégement, quoique l’avenir m’apparaisse de plus en plus menaçant.

— Ce n’est pas quoique l’avenir, mais parce que l’avenir t’apparaît de plus en plus menaçant, que tu éprouves une sorte d’allégement, mon bon Maurice.

— Que veux-tu dire ?

— C’est encore un grand pas vers le mieux que de reconnaître les impossibilités qui nous entravent ; dès lors, résolu à ne pas se briser contre elles, on éprouve un certain soulagement.

— Jeane, selon toi, l’avenir serait donc pour moi une impossibilité ?

— Je vais en deux mots t’en convaincre, en résumant ta position : ainsi, dans l’hypothèse d’une arrestation, tu l’avoues toi-même, dix années de prison feront de toi un scélérat ?

— En mon âme et conscience, c’est horrible à dire, je le crois…

— Si tu parviens à gagner un pays étranger, tu te sens incapable de te résigner aux labeurs qui pourraient t’épargner les souffrances de la misère ?

— Oui, j’ai perdu toute mon énergie, sauf celle du mal…

— Si Richard d’Otremont venait à ton aide en te confiant une somme d’argent destinée à te créer, ton travail aidant, une honorable existence, tu jouerais ou tu dissiperais cette somme ?

— Je l’avoue, je ne pourrais résister à la tentation, je connais ma faiblesse.

— Ainsi, Maurice, si, en échappant aux poursuites de la justice, tu te réfugies à l’étranger, tu te sens incapable d’y gagner, par des moyens honnêtes, de quoi vivre honorablement ?

— Il est vrai.

— En ce cas, tu chercheras forcément des ressources dans des expédients honteux ou criminels, et, tôt ou tard, à l’étranger comme en France, ils te conduiront en prison, et en prison tu deviendras un grand criminel. Tu ne peux sortir de ce cercle de fer où la fatalité t’enferme, mon pauvre Maurice.

— Il n’est que trop vrai ; de quelque côté que je me tourne, se dresse devant moi le spectre de la misère ou du crime.

— Tu es trop perverti, trop énervé pour lutter énergiquement contre la misère ; mais tu n’es pas encore assez déchu pour vouloir devenir sciemment un scélérat endurci ; aussi te le disais-je, Maurice, tu reconnais toi-même l’impossibilité de te résoudre à un pareil avenir, parce qu’il est encore resté au fond de ton âme quelques bons sentiments, ressouvenirs de tes vertus natives, toi que j’ai connu si pur, si généreux…

— Ces bons sentiments étaient-ils endormis, se sont-ils réveillés à ta voix, Jeane ? Je l’ignore ; mais je me sens de moins en moins abattu, j’envisage d’un regard plus ferme l’extrémité où je suis acculé. Enfin, je retrouve quelque courage, tandis qu’il y a deux heures, je me suis montré honteusement lâche, et ma lâcheté, Jeane, tu l’avais devinée.

— Quand cela ?

— Lorsque, me croyant au moment d’être arrêté, j’ai reculé devant la pensée d’échapper à l’opprobre par le suicide, en me servant du poison que j’ai là, caché dans la doublure de mon habit.

— Oui, je me suis aperçue de ta défaillance ; mais, maintenant, j’en jurerais, tu ne défaillerais pas, dis, Maurice ?

— Non ! j’en jure Dieu ! l’on ne me prendra pas vivant, et même, si l’avenir continue à m’apparaître aussi effrayant qu’à ce moment, je…

— Tu te délivreras de cette cruelle appréhension ?

— Oui ; car, comme toi, Jeane, je dis : « Je suis las, las de ces angoisses, de ces terreurs, et, juste ciel ! elles ne font que commencer. »

— Ah ! Maurice, — reprend Jeane avec expansion, — telle est la cause de cet allégement dont tu t’étonnais tout à l’heure ! oui, bien que l’avenir t’apparût redoutable jusqu’à l’impossible, tu te sentais confusément la puissance de te soustraire par le suicide aux étreintes de la fatalité ; elle peut enchaîner ton corps dans son cercle d’airain !… mais non ton âme, et, si tu la délivres de ses attaches terrestres, elle remonte vers Dieu, confiante en sa miséricorde infinie.

— Tel est donc l’unique moyen de sortir de cette impasse, le suicide, Jeane, à vingt-six ans… le suicide !…

— Qu’as-tu à regretter ?

— Rien.

— Que laisses-tu derrière toi ?… L’opprobre, la misère, la prison, l’échafaud sans doute.

— Tu dis vrai, — répond Maurice après un long silence. — Revirement étrange, dû sans doute à ton influence ; en songeant à la mort, je me sens de plus en plus allégé, je me sens redevenu meilleur, j’ai comme une vague réminiscence de ces temps où j’étais honnête, bon et heureux de mon innocence ! Enfin, le croirais-tu, Jeane ? j’éprouve une sorte de consolation amère en pensant que ma mort volontaire sera du moins une sorte d’expiation du mal que j’ai fait, expiation insuffisante, mais, enfin, la seule dont je sois capable.

— Ah ! Maurice, c’est qu’il est peu d’hommes assez fortement trempés pour que les forces vives de leur âme résistent longtemps à l’action corrosive du vice. Il faut, vois-tu, avoir, quoique criminel, conservé une grande force d’âme, un grand courage, pour expier le passé par la souffrance, par le sacrifice, et se réhabiliter par le travail et la vertu. Admirons ceux-là, mais avouons notre impuissance à les imiter. La créature qui, ayant conscience et repentir d’être sur la terre un objet de scandale et de mépris, délivre ses semblables de sa présence et retourne de soi-même à Dieu, comptant sur son pardon, celle-là, Maurice, fait, sinon ce qu’elle doit, du moins ce qu’elle peut. Il faut lui savoir gré de sa bonne volonté.

— Ainsi, Jeane, tu approuves ma résolution ?

— Ah ! Maurice ! mon ami, mon frère, — s’écrie la jeune femme, trahissant pour la première fois une profonde émotion depuis le commencement de cet entretien, — mes pressentiments ne me trompaient pas !

— Qu’entends-je ! l’accent de ta voix est attendri, presque joyeux…, — dit Maurice stupéfait. — Il me semble reconnaître la voix de la Jeane de ces temps d’innocence et de bonheur où nous avons été fiancés !

— C’est que tu réalises pour moi mes chères espérances de cet heureux temps, mon Maurice bien-aimé.

— Je ne te comprends pas.

— Dis-moi, ami, lorsque, autrefois, tu m’offrais, t’en souviens-tu, de partager ton trône de luzerne rose et ta couronne de bluets, lorsque enfin nous avons été fiancés, quelle était ma plus chère, ma plus douce espérance ?… Passer mes jours près de toi et prier Dieu de ne pas nous faire survivre l’un à l’autre ?

— Hélas ! Jeane, il n’a dépendu que de nous, que de moi surtout, de réaliser ce rêve d’or.

— Plus de regrets, Maurice ; plus de regrets, mon fiancé ; nous finirons nos jours ensemble !

— Jeane, que signifie… ?

— Nous ne nous survivrons pas l’un à l’autre, mon bien-aimé ; car, si, demain, tu quittes volontairement cette terre, tu ne partiras pas seul.

— Grand Dieu ! que dis-tu ?

— La vérité, Maurice.

— Mais non, je m’abuse…

— Tu ne t’abuses pas.

— Quoi ! tu voudrais… ?

— Ainsi que toi, Maurice, j’ai à expier un passé odieux ; ainsi que toi, j’ai à me soustraire à un avenir redoutable ; mais, ainsi que toi, je n’ai ni le courage ni la volonté de la réhabilitation par la vertu. Je n’ai que ma vie à donner au monde en expiation, je la donne.

— Jeane, c’est impossible ; toi, toi, si jeune, si belle encore, mourir, volontairement mourir ? Non, non !

— C’est afin de mettre ce projet à exécution que je suis revenue de Florence à Paris.

— Quoi ! pour mourir ?

— Mourir avec toi, Maurice…

— Mon Dieu, suis-je donc le jouet d’un rêve ?

— Je prévoyais ta ruine et sa conséquence naturelle, ta dégradation presque certaine ; mais j’espérais aussi que tout noble sentiment ne serait pas étouffé en toi. Si cependant tu avais déçu mon dernier espoir, je me rendais seule auprès de mon père, je l’embrassais, et c’était fini de moi ; car je tenais, car je tiens à mourir en ces lieux témoins de notre amour et de notre heureuse jeunesse.

— Non, non, je ne pourrai jamais croire…

— Ne t’ai-je pas dit que j’étais lasse, lasse d’une existence désormais sans but ? Ne t’ai-je pas dit que, moralement, j’étais déjà morte ?… Pour qui donc resterais-je sur cette terre maudite, en proie que je suis à un désenchantement incurable, au profond dégoût de moi-même et des autres ?

— Mais ton père, ton père !… tu l’aimes tendrement, et ta mort…

— Rassure-toi ! ma mort le délivrera des cruelles appréhensions que lui inspirait mon avenir.

— Quelles appréhensions ?

— Mon père, si je lui survivais, aurait une agonie bourrelée d’angoisses, de remords ; il sait qu’il ne me reste rien de ma dot ; la modique pension dont il vit s’éteint avec lui ; il me laisserait donc exposée, jeune et belle encore, à toutes les extrémités de la misère. Quoique, jusqu’ici, mes désordres aient été, du moins, purs de toute vénalité, mon père, à son heure dernière, serait en droit de craindre que, face à face avec la détresse, je ne cède un jour à de détestables tentations. Encore une fois, Maurice, rassure-toi ; je connais mon père, il aimera mieux me savoir morte qu’exposée à tomber plus bas que je ne suis tombée jusqu’ici ; sa santé s’affaiblit de jour en jour, m’écrivait-il dernièrement ; il ne nous survivra pas longtemps !

— Ah ! pauvre Delmare, pauvre martyr de l’amour paternel !

— « Fatalité ! Providence ou hasard, m’a-t-il dit souvent, le crime entraîne avec soi son châtiment ; j’expie, j’expierai plus cruellement encore peut-être mon homicide et mon adultère ! »

— Il est en effet des fatalités étranges, Jeane ; toi et moi sommes un exemple de ces destinées : nous aussi, nous expions le passé.

— Mais, à cette heure, cette expiation, partagée avec toi, Maurice, me semble douce. Maintenant, écoute mon projet.

Nous laisserons Jeane et Maurice poursuivre leur voyage aventureux vers Nantua, et nous conduirons le lecteur dans la retraite de Charles Delmare.

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