Partie II · 33
La scène suivante se passe le lendemain soir du jour où Jeane a confié à Maurice ses projets de suicide. Une neige épaisse, durcie par la gelée, couvrait depuis deux mois le sol ; car l’habitation de Delmare, voisine du Morillon, était, comparativement à la plaine, située à une grande élévation, et, à cette altitude, il neigeait alors qu’il pleuvait dans le plat pays. Rien n’est changé dans l’aspect de la demeure solitaire du père de Jeane, sinon que les plates-bandes du jardinet disparaissent complétement sous la neige, dont sont aussi couvertes les bandes inclinées de la toiture de chaume frangée de longues stalactites, formées par l’eau de neige fondue au soleil, puis changée en glaçons par la gelée. La nuit est venue. Geneviève file à son rouet, assise d’un côté de la cheminée du salon ; de l’autre côté du foyer se tient Charles Delmare. En cinq ans, et quoiqu’il atteigne à peine sa cinquantième année, il a les séniles dehors d’un sexagénaire. Sa chevelure, sa barbe, qu’il laisse incultes et longues, ont complétement blanchi ; seuls, ses sourcils prononcés sont restés noirs. Il semble l’ombre de lui-même. Sa pâleur, son effrayante maigreur, les rides profondes dont est sillonné son large front devenu chauve, annoncent un lent dépérissement causé par les ravages incessants de ses profonds chagrins ; il paraît d’une faiblesse extrême, car, voulant changer de place sur le fauteuil où il est étendu, il ne peut retenir un léger gémissement que lui arrache son débile effort. On voit, rangés sur une petite table placée à côté de lui, plusieurs paquets de lettres soigneusement pliées. Ces lettres lui ont été écrites par Jeane. Il parcourt quelques-unes d’entre elles et achève de classer cette correspondance par ordre de dates ; son front est penché vers la table et repose sur l’une de ses mains, si osseuses, si amaigries, qu’elles sont devenues presque diaphanes. — Geneviève a beaucoup moins souffert des atteintes de l’âge que son fieu ; elle semble encore alerte ; de temps à autre, elle interrompt le mouvement monotone et cadencé de son rouet, afin de jeter un regard de tendre compassion sur Delmare, absorbé par la classification des lettres de sa fille ; puis la nourrice étouffe un soupir et continue de filer. Après avoir en vain tenté de dissuader sa fille d’épouser San-Privato et de la sauvegarder ainsi des funestes conséquences de ce mariage, Delmare, connaissant trop bien le caractère, le naturel de Jeane, pour douter un instant des futurs scandales de son existence, eut avec elle un dernier entretien, la surveille de son union avec San-Privato, entretien déchirant où ce malheureux père, doué d’une sorte d’intuition due autant à sa longue expérience du monde qu’à sa tendresse pour sa fille, lui prédit les malheurs dont elle était menacée ; puis, dans l’impuissance absolue de les conjurer, il regagna sa retraite, n’en sortit plus et y vécut dans une solitude absolue.
Une seule fois, M. Dumirail, peu de temps avant sa mort, hâtée par les regrets invincibles que lui causaient la perte de sa femme et l’inconduite de Maurice ; une seule fois, disons-nous, M. Dumirail vint voir Delmare dans sa retraite, afin de l’instruire de la destination qu’il donnait à son domaine du Morillon, ajoutant que, sans la fatale circonstance qui rendait leurs relations impossibles, il lui eût demandé comme une grâce de renouer leur ancienne amitié, où il aurait trouvé la consolation de ses derniers jours ; il reconnaissait trop tardivement, hélas ! la sagesse, la sagacité des conseils jadis à lui donnés par Delmare : celui-ci, sauf cette visite de M. Dumirail qui raviva ses plaies saignantes, resta donc complétement isolé dans sa retraite, entretint pendant quelque temps une correspondance avec M. d’Otremont, afin d’obtenir de lui quelques détails sur la conduite de la jeune madame San-Privato (Richard ignorait les liens qui unissaient son ancien ami à Jeane), et il ne tarda pas d’apprendre à celui-ci que, déjà, dans le monde où elle régnait par la grâce, l’esprit et la beauté, on lui donnait le surnom de doña Juana. Delmare, devinant facilement que ses craintes se réalisaient au sujet des désordres de sa fille, s’abandonna dès lors à un morne désespoir, causé surtout par son impuissance de conjurer les malheurs qu’il avait prévus, impuissance cruelle ressortant de sa position adultère. Il n’avait aucun droit légal sur sa fille, et telle était, d’ailleurs, la trempe du caractère de celle-ci, que l’autorité morale de son père devait échouer devant les résolutions qu’elle prenait et exécutait avec une incroyable ténacité de volonté. Cependant, quoiqu’elle eût conscience des mortels chagrins dont elle le navrait, Jeane conservait pour lui une tendresse relative ; ce sentiment s’augmenta même à mesure que la jeune femme reconnut de plus en plus la sûreté des prévisions de son père. Elle correspondait, nous l’avons dit, fréquemment avec lui, se gardant, ainsi qu’on le doit supposer, de faire la moindre allusion à ses nombreuses aventures, réserve imitée par Delmare ; néanmoins, il reconnut et suivit, pour ainsi dire pas à pas, grâce à sa pénétration d’homme d’expérience, l’invasion et les progrès de cette maladie morale, de cet inexorable désenchantement qui devait un jour pousser sa fille au suicide. Cette terrible extrémité, Charles Delmare ne la prévoyait pas, ne pouvait pas la prévoir, malgré la tristesse croissante dont était empreinte la correspondance de madame San-Privato, surtout depuis deux ou trois mois ; cette tristesse réagit profondément sur lui. Il s’alanguit peu à peu, en proie à un chagrin dont il vivait pour ainsi dire, tant était invincible sa répugnance de tout ce qui pouvait le distraire. Il devint sombre, taciturne ; son organisation, jadis robuste, s’affaiblit à mesure que, s’imposant une sorte de claustration, il renonçait à l’exercice salutaire de la promenade dans les montagnes. Il resta d’abord quelques jours, puis des semaines, puis des mois entiers sans sortir de sa maison, passant ses jours et ses longues insomnies plongé dans de déchirantes rêveries, pressentant les désenchantements, les terribles retours dont devait souffrir sa fille, si jeune encore, et que peut-être il ne verrait plus ; car il sentait chaque jour les sources de la vie se tarir en lui. Il se demandait avec épouvante quelle agonie serait la sienne, alors qu’il mourrait, laissant sa fille, âgée de vingt-trois ans à peine, lancée dans le désordre et sans moyens d’existence ; car il savait par Jeane qu’elle dépensait annuellement une partie de sa dot. Alors revenaient plus navrants que jamais les remords de Charles Delmare, au sujet de ses prodigalités passées. Sa modique pension s’éteignait avec lui, il ne laisserait pas une obole d’héritage à sa fille ; et, lorsqu’elle aurait épuisé ses dernières ressources, sa délicatesse, sa fierté d’âme, ses seules qualités survivantes, résisteraient-elles à la terrible épreuve du besoin et de la misère ? Jeane se résignerait-elle aux dures nécessités d’un travail manuel, toujours si insuffisant ou si précaire pour une femme ? Tourmenté par les craintes que lui inspiraient le présent et l’avenir, Charles Delmare, miné par le chagrin, était ainsi tombé dans un état de marasme ne motivant que trop les regards de douloureuse compassion que Geneviève jetait de temps à autre sur son fieu, en filant à son rouet, assise au coin de la cheminée du salon.
Charles Delmare, après avoir classé par ordre de dates et par années les lettres de sa fille, les plaça dans un petit coffret de bois blanc qu’il contempla longtemps, accoudé sur la table et appuyant son front dans ses deux mains ; puis il dit à Geneviève :
— Nourrice, tu vois bien ce coffret ?
— Oui, mon Charles.
— Tu me rendras un service.
— Lequel ?
— Tu mettras ce coffret dans ma bière, à côté de moi, le plus près possible de mon cœur.
— Très-bien, c’est dit, — répond Geneviève s’efforçant de dissimuler la pénible émotion que lui causaient les paroles de Delmare ; — c’est dit ; il faut, quand on le peut, se rendre les uns aux autres de petits services d’amitié. Mais fais-moi donc le plaisir, toi qui es un fameux calculateur, de me dire la différence qu’il y a de cinquante à soixante-neuf ?
— Il y a dix-neuf.
— C’est là que je t’attendais. Eh bien, mon fieu, comme tu as dix-neuf ans de moins que moi, il est sûr et certain que c’est toi qui verras clouer ma bière, et non pas moi qui verrai clouer la tienne. Réponds à cela, si tu peux, je t’en défie… Hein ! te voilà fièrement attrapé !
— Oh ! oh !
— Il n’y a pas de Oh ! oh ! c’est comme je te le dis.
— Allons donc, nourrice, — répond Delmare avec une sorte de satisfaction sinistre, — je me sens bien, moi !
— Quoi ? qu’est-ce que tu sens ?
— Je sens que je m’en vais un peu tous les jours, et que…
— Ça n’est pas vrai !… tu mens !
— Nourrice…
— Je te répète que ça n’est pas vrai, — répond Geneviève les larmes aux yeux. — Tu dis cela en plaisantant, pour me tourmenter, et puis, d’ailleurs, quand il serait vrai que tu dépéris, à qui la faute ?
— À qui ?
— Pardi ! c’est la tienne ! Est-ce qu’il y a du bon sens ?… Voilà tantôt trois mois que tu n’as mis le pied hors de la maison, tandis que l’été de la Saint-Martin a été superbe, on se serait cru au printemps, un soleil magnifique.
— J’ai maintenant horreur du soleil, tu le sais bien ; il m’offusque, il m’agace les nerfs. Le soleil est un compagnon trop gai pour moi, nourrice !
— Tu n’as pas besoin de me le dire, puisque tu tiens toujours tes persiennes fermées ; ce qui fait qu’en plein jour ton cabinet est quasi aussi noir qu’une tombe.
— Ah ! la tombe !… il ne faut point, nourrice, médire de cette bonne et paisible tombe, si hospitalière, si secourable à ceux qui souffrent : elle ne demande qu’à les recevoir !
— Chacun choisit son gîte à son goût ; mais, pour parler raison, je te dis, moi, que, si tu faisais quelques promenades, comme autrefois, tu te porterais mieux.
— Je ne tiens pas à me mieux porter, moi, nourrice ; au contraire.
— Ah ! c’est beau, ce que tu dis là !
— D’ailleurs, rien ne me paraît plus odieux maintenant que la vue des lieux environnants et de ces montagnes que j’ai tant de fois parcourues avec Jeane et Maurice.
— Ce sont là de mauvaises raisons.
— Je t’assure que…
— Encore une fois, ce sont là des raisons de paresseux. Tu pouvais bien prendre un peu sur toi, cela t’aurait certainement intéressé, d’aller de temps à autre jusqu’au Morillon voir cette belle ferme-école où ces pauvres jeunes paysans, à qui l’on enseigne la culture, sont si contents, si heureux ! Il n’y en a pas un qui ne bénisse le nom et la mémoire de feu ce bon M. Dumirail, qui, n’ayant plus d’autre famille, a voulu être « enterré au milieu de ses enfants, » a-t-il dit. Et, en effet, son corps repose au fond d’une petite chapelle élevée dans le jardin de la ferme.
— Que M. Dumirail soit béni pour le bien qu’il a fait, et maudit pour le mal qu’il a fait aussi !
— Lui, le cher homme !… Et quel mal a-t-il donc fait ?
— Sa funeste ambition paternelle a perdu son fils et ma fille.
— C’est faux ! — s’écrie la nourrice avec emportement, et sa vénérable figure prend un caractère menaçant et farouche ; — c’est le muscadin qui a causé tout le mal. Sans lui, ni ta fille ni M. Maurice n’auraient été perdus !
Puis la nourrice, après un instant de réflexion :
— Ta fille, dans sa dernière lettre, ne te donne pas de nouvelles de son mari ?
— Non.
— Tu ne sais pas où il est à cette heure ?
— Déjà tu m’as plusieurs fois adressé cette question, nourrice, et je t’ai répondu que j’ignorais la résidence de San-Privato.
— Mais tu m’as dit que, sans doute, cette baronne qui a ruiné M. Maurice connaîtrait l’adresse du muscadin, n’est-ce pas, mon Charles ?
— Je le crois…
— Ainsi, en allant à Paris chez cette vilaine femme, on saurait d’elle où le trouver, le muscadin ?
— Quel intérêt as-tu de savoir… ?
— Et cette baronne demeure faubourg Saint-Honoré, n 92 ? — ajouta la nourrice pensive, interrompant Delmare. — C’est bien là son adresse, n’est-ce pas, mon Charles ?
— Oui, puisque, cédant à tes instances, dont je ne comprends pas le motif, j’ai écrit à d’Otremont pour lui demander l’adresse de madame de Hansfeld. Mais, encore une fois, nourrice, de quel intérêt ce renseignement peut-il être pour toi ?
— Quel intérêt ? — reprend Geneviève hochant la tête d’un air sinistre ; c’est notre secret à nous deux le bon Dieu.
— Qu’est-ce que cela veut dire ?
— Je m’entends… suffit… J’ai mon idée. Patience, patience, qui vivra verra !
— Ah ! nourrice, — reprend Delmare sans attacher d’importance aux étranges paroles de Geneviève, — tu dis : « Qui vivra verra ? » Mais, pour voir, il faut vivre, et c’est un si pesant fardeau que la vie ! Je ne voudrais pas que la mienne se prolongeât, même si j’étais certain d’assister au châtiment de ce misérable San-Privato ! Ah ! la tombe, nourrice, la tombe ! Il faut, vois-tu, toujours en venir là ; un bon trou, bien profond, six pieds de terre sur votre cadavre, et l’on s’endort pour l’éternité !
— Tiens, mon Charles, il faut bien, à la fin, que je te le dise, mais, sans t’en douter, tu deviens méchant, — reprend la nourrice les lèvres tremblantes et étouffant un sanglot, tandis que des larmes ruisselaient sur ses joues. — Oui, à ton insu, tu deviens méchant ; tu sais quel chagrin tu me fais en me parlant toujours ainsi de ta mort, et tu n’as pas de pitié pour moi !
— Pardonne-moi, bonne mère ; c’est vrai, je t’attriste, je ne suis pas gai, je l’avoue.
— Gai !… Est-ce que je te demande d’être gai, moi ? est-ce que je te demande même de t’étourdir sur un malheur qui peut t’arriver comme à tout le monde, puisque nous sommes tous mortels, dit la chanson ? Il est sûr et certain que, si tu pars le premier, ce sera moi, et personne autre, qui fermerai tes pauvres yeux, que j’ai vus si clairs, si gais quand tu étais petit, si brillants et si fiers quand tu étais jeune homme ! Ce sont mes vieilles mains qui t’enseveliront, toi que j’ai bercé dans mes bras, mon Charles ! J’accomplirai fidèlement tes petites commissions, je mettrai près de ton cœur la boîte où sont les lettres de ta fille ; je t’accompagnerai jusqu’au cimetière, je verrai combler ta fosse, je baiserai une dernière fois la terre qui recouvrira ton pauvre corps, et puis, et puis…
Geneviève s’interrompt, un éclair sinistre brille dans ses yeux gris, et elle ajoute :
— Suffit… j’ai mon idée… Qui vivra verra… Enfin, mon Charles, puisqu’il a été et qu’il est bien convenu entre nous deux que celui qui survivra à l’autre lui rendra tous les services de bonne amitié qu’on se doit, parlons d’autre chose, quand ça ne serait que l’histoire de changer de conversation ; car ne pas sortir de la mort et de la tombe, de la tombe et de la mort, jour de Dieu ! mon Charles, soit dit sans reproche, c’est à porter le diable en terre !… Et remarque, mon pauvre fieu, que ce n’est pas à cause de moi que je te reproche tes idées noires, mais à cause de toi, parce qu’elles te minent, parce qu’elles te tuent à petit feu.
— Je sais combien tu m’aimes, bonne mère ; je suis certain que, si je meurs avant toi, tu ne me survivras pas de beaucoup, nourrice ?
— Pour deviner ça tout seul, t’es encore malin comme Gribouille, toi !
— Tu reviendras dans notre maison, tu n’en sortiras plus guère, tu t’occuperas machinalement des soins du ménage, tu rangeras ce salon, tu feras mon lit comme si j’existais encore, et puis, au bout de deux ou trois mois, on dira dans le pays : « Vous savez bien, la vieille Geneviève, la nourrice à M. Delmare ? eh bien, elle est morte. Elle a demandé à être enterrée près de son fieu ! »
— Non, non, ce dernier bonheur, je ne l’aurai pas, — murmure la nourrice sanglotant, — et pourtant le bon Dieu sait ce que j’aurais donné pour me dire : « Sous terre comme dessus terre, je ne serai pas séparée de mon Charles ; » mais non… impossible, ça ne se pourra pas ! ça ne se pourra pas !
— Pourquoi non ?
— Ah ! pourquoi ?… pourquoi ?… Tu es bien curieux, toi, mort de ma vie ! — reprend Geneviève avec un ricanement farouche. — Suffit… je m’entends… Mais parlons d’autre chose, parlons de ta fille, — ajoute la nourrice essuyant les larmes dont étaient baignés ses yeux, naguère étincelants d’un feu sombre. — Et, quoique ce sujet-là ne t’inspire pas des idées beaucoup plus gaies que la tombe, du moins ça te changera de tristesse.
— Ah ! nourrice, si j’osais…
— Si tu osais ?
— Te dire…
— Quoi ?
— Rien, rien ! — répond brusquement Delmare cachant sa figure entre ses mains. — Ah ! c’est horrible ! horrible !…
— Qu’est-ce qui est horrible ?
— Une pensée qui souvent, depuis quelque temps, me vient au sujet de Jeane.
— Enfin, tant horrible qu’elle soit, confie-la-moi, ça te soulagera.
— C’est trop affreux ! Ah ! tu as raison bonne mère, je deviens méchant, je deviens féroce.
— Féroce ! mon pauvre fieu, toi, féroce !
— Dieu juste !… être assez dénaturé pour désirer la mort de…
— La mort de qui ?…… du muscadin ?
— Non.
— De qui donc alors désires-tu la mort ?
— Je n’ai jamais eu de secret pour toi, mais je n’ose te faire cette confidence affreuse.
— À la bonne heure ! et, si tu changes d’avis, je serai tout oreilles. Mais, pour en revenir à ta fille, quand tu m’as parlé de la boîte où tu as renfermé ses lettres, j’avais la bouche ouverte pour te dire une chose singulière, un rêve.
— Au sujet de Jeane ?
— Oui ; je l’ai vue cette nuit en rêve.
— Où cela ? dans quelles circonstances ? — demanda Delmare avec une sorte de curiosité superstitieuse. — Que disait-elle ? que faisait-elle ?
— Elle se mariait avec Maurice. Je les voyais sortir tous deux de l’église. Elle avait son beau voile blanc, mais elle était plus blanche que son voile, et pâle… mais pâle comme une morte…
— Et puis ?…
— Au fait, — reprend la nourrice après un moment de réflexion, — je te répondrai comme toi tout à l’heure : Je n’ose, tu n’es déjà pas tant gai !
— Raison de plus pour ne pas craindre de m’attrister. Achève, je t’en prie, nourrice.
— Eh bien ! ta fille et M. Maurice, qui était non moins pâle qu’elle en sortant de l’église, ne montaient pas dans des voitures de noces ; mais…
— Mais… ?
— Mais ils montaient tous deux dans un superbe corbillard… En voilà-t-il pas un bête de rêve !
— Ah ! nourrice, plût à Dieu ! Mon agonie ne serait pas bourrelée, je mourrais tranquille, — reprit presque involontairement Delmare en frissonnant ; puis, cachant de nouveau sa figure entre ses mains, il demeura muet et pensif.
Geneviève, regardant son fieu avec surprise, reprend :
— Qu’est-ce que ça veut dire ? Tu me réponds, à propos de mon rêve de corbillard de noces : « Plût à Dieu, je mourrais tranquille ! » Je ne comprends rien à cette réponse. Explique-toi, Charles… Charles, tu ne m’entends donc pas ?
— Laisse-moi, ne m’adresse plus la parole. J’ai horreur de moi-même, je suis un misérable, un père sans entrailles !
Àces mots, prononcés par Delmare avec une sorte d’égarement, Geneviève reste silencieuse et stupéfaite.
Delmare demeura pendant quelque temps profondément absorbé ; puis, sortant de cette douloureuse rêverie et se parlant à soi-même :
— Abominable est cette pensée ; mais Dieu lit dans mon cœur, il me la pardonnera. Hélas ! l’exaltation de notre tendresse peut donc nous amener à désirer la mort des êtres les plus chers à notre cœur, plutôt que de les voir…
Et, s’interrompant, Delmare, s’adressant à Geneviève, comme si elle eût été instruite des pensées intérieures dont il était agité :
— Ah ! nourrice, te souviens-tu, lorsque, il y a bientôt six ans, je te disais « Si Jeane tombe de son paradis, cet ange déchu effrayera les démons ?… »
— Tu t’obstines toujours à croire que ta fille a… enfin, comme on dit, a fait des siennes, et jeté son bonnet par-dessus les moulins. Qui est-ce qui te prouve cela ?
— Le doute ne m’a plus été permis lorsque j’ai vu ma fille mariée à San-Privato. Mais comment m’opposer aux désordres de cette malheureuse enfant ?… La connaissant comme je la connais, j’étais réduit à l’impuissance.
— Enfin, quoique d’un côté elle ait, si tu le veux, mal tourné, elle t’est du moins restée très-attachée. Elle t’écrit de si bonnes, de si douces et gentilles lettres ! Il en est plusieurs qui nous ont fait pleurer tous deux à chaudes larmes. Enfin, où est-elle à cette heure ?
— À Florence, du moins je le crois ; sa dernière lettre était datée de cette ville, quoiqu’elle me parlât à mots couverts d’un voyage possible en France, et même, un instant, j’ai cru… Mais à quoi bon parler d’un espoir insensé ?…
— Bah ! dis toujours, ça te distraira de tes idées noires.
— Un instant, j’avais cru deviner, à travers l’obscurité d’une phrase de la dernière lettre de Jeane, que non-seulement elle pensait à un voyage en France, mais encore… Non, c’était une illusion de mon cerveau affaibli par le chagrin.
— Enfin ?…
— Eh bien, j’ai cru deviner qu’elle pensait à venir me voir, ici, dans ma solitude.
— Ah ! mon Charles, ah ! mon Charles ! — s’écrie la nourrice en joignant les mains, suffoquée par l’espérance. — Comment, vilain enfant, tu reçois de pareilles bonnes nouvelles, et tu es assez sournois, assez égoïste pour les garder à toi tout seul ?
— Cet espoir est insensé, te dis-je ; il ne m’est venu qu’en torturant les mots d’une phrase obscure.
— Il n’y a pas de torture là dedans ; tu divagues, mon pauvre fieu ! et si, au lieu de garder comme un sournois ta bonne nouvelle, ou, si tu veux, ton bon espoir, si tu m’en avais fait part, je t’aurais prouvé, moi, clair comme deux et deux font quatre, que cet espoir est très-fondé !
— Tu m’aurais prouvé cela ?
— Certainement. Voyons, réponds, mon Charles : ta fille, dans une de ses dernières lettres, ne t’apprenait-elle pas que son notaire lui avait envoyé le restant de sa dot ? Jeane, en cela, répondait à ta lettre où tu lui demandais des détails sur ses petites finances.
— Mes inquiétudes à ce sujet ont été grandes et le sont plus que jamais ; car, à cette heure, les dernières ressources de ma fille sont ou doivent être épuisées.
— Justement. Eh bien, voilà…
— Que veux-tu dire ?
— Voilà ce qui prouve que ta Jeane te revient, ça saute aux yeux. Elle se décide à suivre le conseil que tu lui donnais autrefois en la suppliant de ne point épouser ce…
Les traits de Geneviève se contractent. Elle étouffe un soupir d’indignation et reprend :
— Enfin, suffit… La dot de ta fille est dépensée ; elle n’a plus le sou, elle vient vivre ici près de nous…
— Jeane céderait à une pensée d’intérêt personnel ? Non, jamais ! je connais trop sa délicatesse !
— Tu es encore bon là, toi, mon fieu, avec ta délicatesse ! Est-ce que la délicatesse vous donne de quoi vivre ? Et, d’ailleurs, est-ce qu’une fille peut jamais avoir honte de venir partager le pain de son père ?
— Non sans doute, mais…
— Il n’y a pas de mais, mon Charles, c’est comme je te le dis. Ah ! ah ! j’espère que, lorsque ta Jeane sera de retour, tu ne nous parleras plus de tombe à propos de bottes ! Ah ! comme la santé te reviendrait en un clin d’œil ! Avoue cela, hein ?… car, sans parler de la joie que tu aurais à revoir ta fille, elle saurait bien, elle, te forcer de prendre un peu d’exercice, de vous promener tous les deux bras dessus, bras dessous.
— Encore une fois, ma pauvre Geneviève, tu es folle !
— Enfin, suppose que ta fille te revienne ; qu’est-ce que cela te fait de supposer cela, quand ce ne serait que pour te mettre au cœur une idée couleur de rose, au lieu de tes diablesses d’idées noires ? dis, mon Charles, avoue que tu la recevrais les bras ouverts, l’enfant prodigue !
— Ah ! nourrice !
— À la bonne heure ! voilà un « Ah ! nourrice ! » qui promet… sans compter que, si tu pouvais voir comme ta pauvre figure vient de s’épanouir, tu t’apercevrais que tu n’es plus reconnaissable, et…
Geneviève s’interrompt, et, prêtant l’oreille du côté de la cuisine, dit à Delmare avec surprise :
— Tiens, il me semble qu’on a frappé à la porte de la cuisine ?
— À cette heure ?… C’est impossible. Il y a tant de neige dans le Jura, que, la nuit venue, on ne sort plus de chez soi.
— Et moi, je te dis qu’on frappe, — reprend la nourrice en se levant. — Tiens, entends-tu encore ?
— En ce cas, il faut que ce soit quelque voyageur égaré dans la montagne. S’il en est ainsi, allume grand feu dans ta cuisine… donne à ce passant la meilleure hospitalité possible ; mais je ne veux voir personne.
— Sois tranquille ; c’est peut-être seulement quelqu’un qui demande son chemin. Si ce n’est que cela, il sera facile de le remettre dans sa route, il fait un clair de lune superbe ! — répond Geneviève.
Et elle sort en fermant derrière elle la porte du salon.
Delmare, resté seul, tombe dans une profonde rêverie, causée par la supposition de Geneviève au sujet du retour possible de Jeane à la maison paternelle ; il s’absorbe tellement dans cette pensée, à la fois amère et douce, qu’il n’entend pas au dehors une exclamation, cependant assez retentissante pour arriver jusqu’au salon, à travers l’épaisseur de la porte de la cuisine, et il paraît à peine s’apercevoir de la rentrée de sa nourrice, pâle, tremblante, presque éperdue. Elle profite de la distraction de son fieu pour essuyer à la dérobée, du coin de son tablier, les larmes qui baignent son visage et pour composer son maintien, sa physionomie. La digne femme, peu habituée à la dissimulation, ne peut cependant vaincre un léger tremblement convulsif, non plus que l’altération de sa voix, qu’elle s’efforce de raffermir par quelques hum ! hum ! chevrotants, qui trahissent son insurmontable émotion.
— Eh bien qui frappait à la porte ? — demande d’un air distrait Delmare sans regarder Geneviève, toujours accoudé sur la table, le front appuyé dans sa main.
— Des… non, je me trompe… un… un voyageur, — reprend la nourrice d’une voix tellement inintelligible et basse, que Delmare reprend :
— Que dis-tu, nourrice ?
— Je… je… dis… un… voyageur…
— Il demandait donc son chemin ? — reprend Delmare, toujours accoudé, sans lever les yeux sur Geneviève ; — il est égaré sans doute ?
— Oui, c’est-à-dire non… Il venait de ce côté-ci… hum ! hum ! c’est-à-dire… il y venait sans y venir… parce que… enfin… Ah ! mon Charles… mon bon Charles !
Geneviève reste suffoquée après avoir balbutié ces paroles, dont l’incohérence et l’accent frappent enfin Delmare. Il sort de sa rêverie, lève les yeux sur la nourrice, et, l’examinant, il dit avec surprise :
— Qu’as-tu donc, Geneviève ? Tu es bien pâle !
— Moi… je suis pâle ?
— Comme une morte !
— Alors, c’est le froid qui m’aura saisie, c’est le froid ; car, vois-tu, mon Charles, il gèle à pierre fendre, et, quand j’ai ouvert la porte à… ces… non… à ce voyageur…
— Quel voyageur ?… Ta voix tremble… tu peux à peine parler.
— C’est que… c’est que…
— Voilà que tu pleures !… Qu’as-tu, Geneviève ?… Réponds, réponds… Quoi ! tu te tais ?…
— C’est le grand froid qui m’aura saisie… quand… Ah ! Seigneur Dieu ! j’étouffe…
— Il se passe ici quelque chose d’extraordinaire, — dit Charles Delmare de plus en plus surpris et inquiet de l’émotion de Geneviève.
Puis, faisant, malgré sa faiblesse, un mouvement pour quitter son fauteuil, il ajoute :
— Je vais…
— Charles… non… ne va pas là dedans ! — s’écrie la nourrice en se jetant au cou de son fieu et le forçant ainsi à se rasseoir.
Puis, l’embrassant avec une sorte de frénésie maternelle et ne contenant plus ses larmes, Geneviève éclate en sanglots, pleure et rit à la fois en balbutiant d’une voix entrecoupée :
— Mon Charles, du calme, du courage, promets-moi de ne pas te bouleverser… Ah ! le bon Dieu est avec les bonnes gens, je te l’ai toujours dit. Réjouis-toi… réjouis-toi…
Delmare, partageant l’émotion de sa nourrice, sans cependant connaître ni soupçonner la cause de cette émotion, lui dit :
— Voyons, bonne mère, de quoi s’agit-il ?… Tu m’engages à me calmer : je suis plus calme que toi ; tu m’engages à me réjouir : de quoi veux-tu que je me réjouisse ?
— Oui, je veux que tu te réjouisses, mais surtout que tu ne te bouleverses pas ; ce serait si dangereux, vu ta grande faiblesse…
— Pourquoi veux-tu que je me bouleverse ?
— Parce que la surprise, la joie… enfin, que veux-tu que je te dise, mon Charles ? imagine tout ce que tu peux désirer le plus au monde de voir arriver, et puis figure-toi que ce que tu désirais tant est arrivé !…
Pour la première fois depuis la rentrée de Geneviève dans le salon, une pensée qu’il taxe d’abord de folie vient à l’esprit de Delmare : il songe à sa fille ; puis, remarquant l’altération des traits de sa nourrice et se rappelant quelques-unes de ses paroles, cette pensée qui lui semblait si folle commence à lui paraître vraisemblable ; mais alors son émotion devient si vive, qu’il n’a pas la force de la supporter. Il porte la main à son cœur, ferme les yeux, se renverse en arrière et murmure d’une voix éteinte :
— Elle ?… Non, c’est impossible… j’en mourrais !
— Charles, détrompe-toi ; le voyageur, c’est M. Maurice !… — s’écrie la nourrice devinant ce que son fieu éprouvait et craignant de l’impressionner trop dangereusement en lui annonçant la présence de Jeane.
Il en fut ainsi que le prévoyait la digne femme. Charles Delmare, surpris sans doute de la venue de Maurice Dumirail, mais ne s’expliquant plus la cause des précautions oratoires de Geneviève au sujet de l’arrivée de ce jeune homme, reprend, plus calme et conservant cependant une arrière-pensée involontaire relative à sa fille :
— Quoi ! Geneviève, il serait vrai ?… Maurice Dumirail !…
— Est là dans la cuisine ; c’est lui qui avait frappé, il vient pour te voir.
— Sa visite m’étonne sans doute beaucoup, mais elle t’a, ce me semble, étrangement agitée ; enfin, tu as hésité bien longtemps à me l’annoncer, cette visite.
— Ah ! c’est que ce n’est pas tout, — reprend Geneviève devenant davantage maîtresse d’elle-même et voyant amorti le dangereux effet de la première commotion qu’elle redoutait pour Delmare ; — il y a autre chose…
— Quoi donc ?
— C’est que M. Maurice est chargé d’une commission pour toi…
— De quelle part ?
— Tu ne devines pas ?
— De la part de Jeane ?
— Oui, M. Maurice l’a vue tout dernièrement.
— Où cela ?… à Paris ?
— Non, plus près d’ici, et il t’apporte de ses nouvelles, de bonnes nouvelles, et de toutes fraîches. Ta fille se porte comme un charme.
— Tu dis que ce n’est pas à Paris que Maurice a vu Jeane ?
— Non.
— Et qu’il l’a vue plus près d’ici, nourrice ?
— Sans doute, comme qui dirait, par exemple, à Lyon ; car maintenant je peux t’apprendre que ta fille est en route pour venir te voir.
— Joies du ciel !
— Charles, mon Charles, ne recommence pas à te bouleverser !
— Jeane est à Lyon ! Mais alors je la verrai donc demain ?
— Tu la verras avant demain, mon Charles.
— Avant demain ?
— Certainement, parce que ce n’est pas à Lyon qu’elle est, mais dans une ville plus voisine d’ici.
— Où donc ? à Nantua peut-être ?
— Plus près encore.
— Qu’entends-je ?
— Mon Charles, pour l’amour de Dieu, sois raisonnable, ne va pas te…
— Ma fille est ici !…
— Eh bien, oui… mais…
— Jeane ! Jeane ! — s’écrie Delmare d’une voix forte et sonore, où vibrait toute la puissance de sa tendresse paternelle.
Et, si cela peut se dire, galvanisé par la certitude de la présence de sa fille, il sent pour un moment renaître ses forces, se lève et court vers la pièce voisine ; mais la jeune femme, ayant entendu la voix de son père, ouvre la porte et se précipite dans ses bras.