‹ Les Fils de familleChapitre 105 sur 108 · Partie II · 34

Partie II · 34

Environ une demi-heure s’est écoulée depuis la réunion de Delmare, de sa fille et de Maurice. Les premières émotions de cette entrevue sont apaisées ; le père de Jeane les a vaillamment supportées, trop vaillamment peut-être, car, épuisé comme il l’est, il n’a pu trouver la force de résister à une pareille secousse que dans une énergie factice et fiévreuse. Jeane, assise près de son père, tenant ses mains entre les siennes, le contemple avec un mélange de douleur et d’attendrissement. Elle l’avait laissé dans la maturité de l’âge, encore robuste, les cheveux à peine grisonnants, elle le revoyait courbé, blanchi par une vieillesse précoce ; ses traits amaigris, maladifs, portaient l’empreinte de ses mortels chagrins. Assis de l’autre côté de son cher maître, Maurice le contemplait aussi avec une expression d’attachement et de pénible surprise. Enfin, Geneviève, au comble de la joie, s’occupait, en active ménagère, d’improviser dans sa cuisine un souper pour ses hôtes, de qui elle avait réglé le logement provisoire : elle céderait son lit à Jeane et dormirait à merveille sur une chaise. Maurice, bien enveloppé d’une couverture, passerait la nuit sur le canapé du salon, et le lendemain, pensait la digne femme, l’on trouverait moyen de s’installer définitivement. Delmare, trop bon père, trop observateur pour ne pas remarquer l’espèce d’atonie morale si lisible sur les traits de sa fille, malgré leur fraîcheur et leur beauté, se confirmait dans cette croyance, que le désordre effréné des mœurs de sa fille l’avait conduite à un incurable désenchantement. Avons-nous besoin de répéter que jamais Jeane n’avait fait la moindre allusion à ses scandaleuses aventures dans sa correspondance avec son père, correspondance empreinte de l’affection la plus tendre, la plus respectueuse ? Cependant l’amertume croissante de certaines réflexions, les mélancoliques remémorances des conseils que son père lui avait jadis donnés, et dont elle avouait reconnaître trop tardivement la sagesse, tout concourait depuis longtemps à persuader Delmare que Jeane, tôt ou tard, sinon par vertu, du moins par satiété, par dégoût, renoncerait à sa vie désordonnée. Aussi, à sa première stupeur, causée par le retour inattendu de sa fille, succéda cette réflexion, que Jeane, autant par désillusion que par tendresse filiale, venait sans doute chercher près de lui, dans une commune solitude, des consolations et l’oubli du passé. Cette idée n’était encore qu’à l’état de supposition dans l’esprit de Delmare, car jusqu’alors son entretien avec Maurice et Jeane s’était borné à des phrases heurtées, brisées, entrecoupées par l’émotion commune, résultant d’une réunion si imprévue ; mais, les esprits s’étant quelque peu calmés, Delmare, nous l’avons dit, assis entre Jeane et Maurice, rompit le premier un silence qui durait depuis quelques instants, et dit au jeune homme, qui baissait les yeux devant le regard pénétrant du cher maître :

— Savez-vous, Maurice, ce dont je suis très-surpris ? C’est de retrouver sur votre physionomie la même expression de sérénité qu’au temps de votre première jeunesse, expression que vos traits avaient cependant déjà perdue au bout de quelque temps de votre séjour à Paris.

— Il faut, sans doute, cher maître, attribuer cette métamorphose à la salubre influence de l’air de nos montagnes, — répond Maurice souriant. — Je renais au passé en revenant dans notre Jura, où je suis résolu désormais à finir mes jours.

— Serait-il vrai ?… dit Delmare en regardant tour à tour sa fille et le jeune homme avec une satisfaction profonde ; — vous revenez ici pour toujours, Maurice ?

— Oui, cher maître.

— Mon père, — reprit Jeane, — nous n’avons pu jusqu’ici te faire part de nos projets ; nous étions, ainsi que toi, trop troublés, trop émus ; nous voici plus calmes, parlons de l’avenir. Quant au passé…

— Laissons-le dans l’oubli, dans le néant, mes enfants, — reprend Delmare en soupirant. — Votre retour à tous deux me semble annoncer de votre part un désir d’expiation et de réhabilitation ; l’avenir seul doit nous occuper.

— Un mot cependant sur le passé, cher maître, — reprend Maurice. — Je suis ruiné, complétement ruiné, ainsi que vous me l’aviez prédit !… D’autres de vos prédictions se sont réalisées depuis ce jour où, il y a environ six années, ici même, dans ce salon, et fort de votre expérience du monde, vous m’avez peint, en traits effrayants de réalité, la ruine et la dégradation de tant de fils de famille… À quoi je vous répondais en toute sincérité : « Rassurez-vous, cher maître ; laboureur je suis né, laboureur je mourrai ! »

— Oui, — ajoute Jeane avec un sourire mélancolique, — c’était ce même jour où Maurice, m’offrant une petite couronne de fleurs des champs, me proclamait princesse des bluets, souveraine des églantines, et m’offrait de partager son trône de luzerne rose ; t’en souviens-tu, mon père ? C’était dans la cour de la ferme, le jour de la fenaison des hauts prés du col de Tréserve.

— Hélas ! oui, mes enfants, ce passé a été, sera toujours l’un de mes meilleurs souvenirs et des vôtres. J’y ai bien souvent reposé, rafraîchi ma pensée. Ah ! de ce temps-là, nous pourrons du moins souvent parler !

— Quant au coupable passé, que nous devons laisser dans l’oubli, cher maître, un mot encore, — reprit Maurice. — Je suis, je vous l’ai dit, complétement ruiné. Mon digne père, qui n’a que trop justement puni mon inconduite, m’a, vous le savez sans doute, déshérité pour fonder une ferme-école au Morillon. Mais, prévoyant qu’un jour je serais, par mon inconduite, réduit à la dernière misère…

— Il vous a, par une clause spéciale de sa fondation, mis du moins à l’abri du besoin durant votre vie, en vous assurant le pain, le logis et le vêtement. Il m’a fait part de cette mesure lors de la seule entrevue que lui et moi ayons eue ici.

— Eh bien, cher maître, je viens, dans ma détresse, user des ressources que m’a léguées la prévoyante sollicitude de mon père ; car, du moins, cet héritage-là aura été à l’abri de mes dissipations.

— Cette résolution, Maurice, est honorable et courageuse ; elle prouve que, malgré vos égarements, votre cœur est resté honnête ; tant de prodigues, après leur ruine, demandent souvent aux expédients hasardeux, souvent à la bassesse, au vice, parfois, hélas ! au crime, les moyens de prolonger de quelques jours ces jouissances auxquelles ils ne peuvent renoncer ! Encore une fois, mon enfant, votre résolution vous relève à mes yeux, — ajoute Delmare ignorant la double accusation de faux et de meurtre qui pesait sur Maurice, et l’empêchait de profiter du dernier refuge que lui avait assuré la sollicitude paternelle. — Mais, je l’espère, mon ami, vous ne vivrez pas au Morillon dans une oisiveté stérile ?

— Non, cher maître ; j’utiliserai ma première éducation : peut-être pourrai-je rendre quelque service dans la ferme-école fondée par mon père.

— Ce serait la meilleure manière de réparer complétement vos torts. Bien, bien, mon ami, je ne saurais trop vous louer de cette généreuse détermination, d’autant plus, je vous l’avoue, qu’à votre âge, à vingt-six ans à peine, et après les précoces orages de votre vie, une pareille conversion…

— Touche au prodige, n’est-ce pas, cher maître ? Eh bien, voici l’enchanteresse qui a opéré ce miracle, — répond Maurice en désignant Jeane du regard. — Elle est revenue tout exprès de Florence pour me convertir, me ramener près de vous, dans nos montagnes, que nous ne devons plus quitter.

— Oui, mon père, telle est la vérité, — dit Jeane répondant à un regard de Delmare. — Ainsi donc, il est convenu que Maurice habitera le Morillon. Il viendra, si vous le permettez, passer chaque jour ses soirées avec nous, ce cher frère ; je dis ce cher frère… — ajouta Jeane d’un ton significatif, — et je ne reviendrai jamais à ce sujet, parce que Maurice n’a jamais été, ne sera jamais pour moi que le plus tendre des frères… Tu me comprends, mon père ?

— Oui, Jeane, je te comprends.

— Quant à moi, en deux mots, voici ce qui me concerne. Je n’ai pas voulu, tu le sais, vivre aux dépens de mon mari ; les ressources que m’offrait ma dot sont épuisées. Ce n’est pas cependant uniquement ce manque de ressources qui me ramène ici, et je…

— Jeane, — reprend Delmare avec un accent d’affectueux reproche, — songes-tu bien à tes paroles ?

— Pardon, bon père, ce serait, je le sais, te faire injure que de te supposer capable de croire que, seul, le besoin me ramène près de toi ; je reviens ici bien résolue, ainsi que Maurice, de terminer mes jours en ces lieux, où se sont passées les plus heureuses années de ma vie.

Geneviève interrompt l’entretien de Delmare et des deux jeunes gens, en venant annoncer ainsi d’un air triomphant que le souper est servi dans la cuisine :

— J’ai fait de mon mieux ; d’ailleurs, ta fille et M. Maurice ne sont pas difficiles à contenter, mon Charles : une soupe au lait, une omelette au lard, un morceau de persillé du Jura et un pot de confitures. Il y a bon feu dans la cheminée ; à table, à table !

— Bonne mère, — dit Jeane, — je n’ai pas d’appétit ; mais Maurice, j’en suis certaine, fera honneur à votre souper ; quant à moi, je tiendrai compagnie à mon père.

— Maurice, pensant que Jeane désire s’entretenir avec Delmare, sort avec Geneviève. Le père et la fille restent seuls.

Delmare, en revoyant Jeane, fut si profondément heureux, qu’il oublia d’abord doña Juana ; puis la réflexion venant, il pensa, ainsi que l’avait pensé Richard d’Otremont, que le dénoûment de la scandaleuse existence de doña Juana était d’une simplicité presque inadmissible. D’autres vagues appréhensions l’agitaient encore ; aussi, après le départ de Maurice, attirant sa fille sur ses genoux et l’y asseyant ainsi que l’on y assoit un enfant, tandis que la jeune femme, par un mouvement plein de grâce, passait l’un de ses bras autour du cou de son père ; elle lui dit avec expansion :

— Nous voici seuls ; la présence de Maurice ne me gênait pas, sans doute ; mais il me semble qu’ainsi, tête à tête, je suis davantage à toi.

Et, baisant le front pâle et les cheveux blancs de Delmare, Jeane ajoute :

— Pauvre bon père, comme te voilà blanchi avant l’âge ! Hélas ! c’est ma faute, c’est ma faute ; je t’ai causé tant de chagrins ! me les pardonnes-tu ?

— Tu les as expiés, tu les expies, malheureuse et chère enfant, par cet amer désenchantement dont j’ai suivi la naissance et le progrès dans tes lettres.

— Quoi !… tu as deviné ?

— Tout ce dont tu as souffert : désillusion, satiété, dégoût et il en devait être ainsi. Il y avait en toi moins de corruption réfléchie que de curiosité du mal ; cette curiosité satisfaite, rassasiée, ce qui l’excitait naguère t’a semblé odieux, révoltant. Mais oublions ce triste passé ; songeons au présent, à l’avenir.

— Ne sois inquiet, bon père, ni du présent ni de l’avenir.

— Tiens, Jeane, — reprend Delmare après un moment de silence, — il se passe en moi quelque chose d’étrange, d’incompréhensible, dont je suis effrayé…

— Que veux-tu dire ?

— Tu es là, à mes côtés ; tu me reviens, dis-tu, pour toujours ?

— Pour toujours.

— Tu combles ainsi bien tard, hélas ! le rêve incessant de mon cœur : finir mes jours près de toi. Enfin, après plusieurs années d’épreuves douloureuses, tu suis le conseil qui te les eût épargnées, tu viens partager ma retraite ; je dois croire, je crois à la sincérité de tes promesses ; tous mes vœux sont et doivent être comblés. Dis-moi, cependant, pourquoi mon âme est triste, triste jusqu’à la mort ?

Jeane, frappée de la pénétration de son père, presque averti par un vague pressentiment du coup affreux dont il était menacé, Jeane s’efforce de donner le change à Delmare sur la cause de sa tristesse, et reprend : — Malgré toi, ma présence te rappelle les hontes de ma vie ; cette pensée t’afflige profondément.

— Non, telle n’est pas la cause de l’inexplicable tristesse dont je suis accablé. Le passé est oublié, pardonné. Serais-tu, d’ailleurs, tombée cent fois plus bas encore, mon affection pour toi ne serait en rien affaiblie ; ma folle tendresse paternelle ressemble, par ses faiblesses, par son inépuisable indulgence, à ces amours tellement invincibles, que ceux qui les éprouvent pardonnent tout, excusent tout chez la femme qui les trompe, les désole, les désespère, et qu’ils ne peuvent cependant s’empêcher d’idolâtrer ! Je t’ai aimée, idolâtrée, quoi que tu aies fait ; je t’aimerai, quoi que tu fasses. Ce n’est donc pas ton inconduite passée qui m’attriste à ce point.

— Qu’est-ce donc ?

— Que sais-je ? J’ai maintenant l’assurance de finir mes jours près de toi ; mon cœur devrait bondir de joie, il est navré.

— Souvent, vois-tu, bon père, nous nous exagérons tellement la valeur d’un bonheur longtemps désiré, poursuivi, que, lorsque nous l’atteignons, nous ressentons, non pas sans doute une déception, mais la différence de l’illusion à la réalité.

— Non ! telle n’est pas la cause de ma tristesse et de mes noirs pressentiments.

— Tu as tant souffert, pauvre père !… L’habitude de la douleur nous met en défiance contre le bonheur même le plus assuré.

— Peut-être bien, — répond Delmare pensif.

Puis, après un silence :

— Cependant, non, non, cette angoisse, inexplicable pour moi, doit se rattacher à quelque chose d’actuel, d’imminent.

Et Delmare ajoute d’une voix poignante, en enlaçant plus étroitement sa fille toujours assise sur ses genoux :

— Jeane, je t’en supplie, toi qui sais la cause de cette angoisse que j’éprouve malgré moi, toi qui sais la vérité, dis-la-moi, je t’en supplie ; quelle qu’elle soit, dis-la-moi ?

— Quelle vérité, mon père ?

— Encore une fois, mes angoisses, mes pressentiments ont une cause, j’en éprouve les effets ; mais elle reste un mystère pour moi ; tandis que toi, tu dois connaître, tu connais cette cause. Jeane, ma fille bien-aimée, par pitié, la vérité ; je ne demande que la vérité !… Pourquoi mon cœur est-il en ce moment brisé, déchiré ?… Pourquoi est-ce qu’aujourd’hui je souffre plus que je n’ai jamais souffert ? Dis !… Cependant, à cette heure où tu reviens à moi pour ne plus me quitter, pourquoi est-ce que je pleure, hélas ! non de joie, mais de douleur ? — ajoute Delmare donnant cours à ses larmes longtemps contenues, et cachant sa tête blanche dans le sein de sa fille.

Jeane, malgré son inexorable résolution de terminer ses jours, trop lasse, disait-elle, ou plutôt trop faible, trop lâche, pour se réhabiliter par la vertu, préférant à cette noble réhabilitation la stérile expiation qu’elle demandait au suicide, Jeane, malgré son cruel égoïsme, car elle n’en pouvait plus douter, son père, déjà miné par le chagrin, ne survivrait pas au dernier coup dont il était vaguement averti par ses pressentiments, Jeane éprouve cependant autant de surprise que de compassion en songeant à l’étrange intuition de Delmare ; elle se reproche presque d’avoir voulu accomplir ce qu’elle regardait comme un devoir, en venant embrasser une dernière fois son père ; elle tâche cependant de donner le change aux pressentiments dont il est agité, le comble de caresses, essuie ses larmes sous ses baisers ; puis, livrant une partie de son secret, afin de mieux cacher l’autre, elle reprend :

— Tu veux savoir la vérité, mon père, afin de pénétrer la cause des tristes pressentiments dont tu es accablé ; je vais, quoi qu’il m’en coûte, être sincère.

— Oh ! parle… parle !

— Mon affection pour toi s’est ressentie de ce refroidissement de l’âme qui anéantit en moi toute sensation. Je t’aime encore autant qu’il m’est possible ; mais, hélas ! les battements affaiblis de mon cœur glacé ne répondent plus comme autrefois aux battements chaleureux du tien ; tu sens ma tendresse défaillir et ne plus répondre à la tienne. Telle est la cause de tes vagues tristesses ; mais qui sait si, ranimée à la douce influence de ton affection, je ne redeviendrai pas envers toi la Jeane des anciens jours ? Et maintenant, après cet aveu si pénible de ma part, ne cherche pas ailleurs la cause de tes tristes pressentiments.

Delmare reste de nouveau et pendant un moment pensif, et reprend en soupirant :

— Cette explication ne me satisfait pas. Je ne me suis point aperçu de cet amoindrissement de ton affection : d’ailleurs, je serais certain de la raviver par la mienne. Non, non, telle n’est pas encore la cause de ma tristesse.

— Enfin, mon père, tu songes malgré toi à mon avenir, et, sois sincère à ton tour, il t’épouvante.

— Ton avenir ?

— Oui, dans le cas où je te survivrais.

— Hélas ! il n’est que trop vrai, cette pensée sera la torture de mon agonie. Ah ! cette fois encore, je dis : « Malédiction sur moi, sur mes prodigalités passées !… » La rente dont je vis doit s’éteindre avec moi ; tu ne possèdes plus rien de ta dot, tu as vingt-trois ans. Quelles seront après moi tes ressources, malheureuse enfant ?

— Mon père, avant de te répondre, permets à ce sujet une question, et promets-moi d’y répondre franchement, si extraordinaire qu’elle te semble.

— Je te le promets.

— Lorsque, parfois, cette pensée s’est présentée à ton esprit : « Que deviendra ma fille, lorsqu’elle aura dépensé complétement sa dot ? » ne t’est-il pas arrivé de te dire : « Ah ! si elle devait tomber plus bas encore qu’elle n’a tombé, ou supporter les horribles privations de la dernière détresse… je préférerais la voir morte de mon vivant ; au moins, mon agonie serait tranquille… »

— Tais-toi, Jeane, tais-toi ! ce que tu dis là est horrible, — répond Delmare tressaillant et cachant son visage entre ses mains, de crainte de rencontrer le regard de Jeane.

Il se rappelait que, ce soir-là même, durant son entretien avec Geneviève, ce vœu homicide s’était présenté à son esprit, bourrelé d’appréhensions à l’endroit de la destinée de Jeane.

Celle-ci, observant son père d’un coup d’œil pénétrant, fut certaine de ne pas s’être trompée, la veille, en disant à Maurice :

— Mon père ne me survivra pas, mais ma mort rendra son agonie tranquille.

Jeane reprit, tandis que Delmare restait dans un silencieux accablement :

— J’ai supposé un instant que tu préférais me voir morte plutôt que misérable et plongée dans la fange. Je voulais ainsi te prouver que je ne m’abusais pas sur les craintes que t’inspire mon sort ; je voulais, je veux, je dois te rassurer complétement, mon père.

— Comment cela ?

— Tu redoutes, n’est-ce pas, que, si je te survis, jeune encore et conservant quelques restes de beauté, n’ayant plus la vertu pour me défendre, habituée que je suis au désordre, poussée à bout par la détresse, je ne tombe dans une dégradation vénale, dont je n’ai pas eu, du moins jusqu’ici, à rougir.

— Jeane, je t’en conjure, assez… tu me désoles !

— Rassure-toi, mon père, je te le jure par ton amour pour moi… le serment le plus sacré qu’il me soit donné de faire… je jure que jamais je ne tomberai plus bas que je ne suis tombée !

— Ta résolution, en ce moment, est sincère, je sais la délicatesse de ton caractère, elle a survécu à tes égarements ; mais la misère, pauvre enfant, la misère !… Tu ne l’as jamais connue !… Ah ! tu ne sais pas quelles sont ses effroyables suggestions !

— Je te jure que jamais je n’aurai à redouter la misère.

— Soit, tant que j’existerai ; mais, après moi, de quoi vivras-tu ? Sera-ce de ton travail ? Tu ignores combien le salaire des femmes est insuffisant.

— Jamais je n’aurai besoin non plus de recourir à mon travail.

— Sur quelles ressources peux-tu donc compter ?

— Tu le sauras demain.

— Demain ?

— Oui, bon père, demain, tu auras la preuve absolue, irrécusable, que je n’aurai jamais à craindre ni la misère, ni la dégradation fatale qu’elle engendre, et, je le répète, que jamais, du moins, je ne tomberai plus bas que je ne suis tombée.

— Ton accent, l’expression presque solennelle de tes traits, tout me persuade que tu me dis vrai, Jeane ; cependant, malgré moi, je doute encore.

— Je dis vrai, j’en atteste la mémoire de ma mère !

— Cette preuve, que tu dois me donner demain, Jeane, pourquoi ne pas me la donner aujourd’hui ?

— La nuit s’avance, bon père ; les émotions de cette soirée t’ont vivement impressionné. Je me sens moi-même accablée de fatigue ; permets que nous remettions à demain la suite de cet entretien.

— Mais cette preuve, cette preuve que tu me dis qui m’allégerait d’un si grand poids, ne peux-tu pas en quelques mots me la donner ?

— La preuve doit être non verbale, mais matérielle, mon père ; demain, le messager de Nantua te l’apportera…

— Le messager de Nantua ?

— Oui ; nous avons laissé, Maurice et moi, nos bagages dans cette ville. Le soleil était radieux. Malgré le froid, nous avons trouvé un charme mélancolique à parcourir à pied le trajet de Nantua ici, en traversant ces sites qui nous rappelaient les belles et riantes années de notre première jeunesse.

— Ainsi, cette preuve que tu dis et qui doit me rassurer complétement sur ton avenir ?…

— Tu l’auras demain, bon père, à l’arrivée du messager de Nantua.

— Tes paroles mystérieuses m’inquiètent, et cependant il me faut te croire, tu as attesté la mémoire sacrée de ta mère.

— Et devant toi, en ce moment suprême, je l’atteste encore, mon père. Que je sois frappée de ta malédiction, si je t’abuse. Non, ma destinée ne doit plus te causer d’alarmes.

Au moment où Jeane prononçait ces mots avec un accent dont Delmare fut profondément frappé, Maurice et Geneviève rentraient dans le salon.

— Allons, mon fieu, — dit la nourrice, — après une soirée pareille à celle d’aujourd’hui, tu as besoin de repos. Il est bientôt une heure du matin ; et, comme tu te réveilleras dès l’aube afin d’embrasser ta Jeane, il faut te coucher, prendre des forces pour ton bonheur ; n’est-ce pas, monsieur Maurice ? n’est-ce pas, mademoiselle Jeane ? Mais où ai-je la tête ? je vous appelle mademoiselle, comme autrefois. Enfin, c’est égal, joignez-vous à moi pour obtenir de mon Charles qu’il aille se reposer, sinon vous verrez que, demain, il sera si brisé, qu’il n’aura plus la force de se lever.

Jeane, malgré son empire sur elle-même, souffrait cruellement, songeant à l’erreur où elle laissait son père ; aussi se joignait-elle à Maurice et à Geneviève, afin d’obtenir de Delmare qu’il cherchât quelque repos dans le sommeil. Il y consentit, faisant néanmoins allusion aux vagues pressentiments qui l’agitaient toujours, malgré sa conversation avec Jeane. Il se trouva si affaibli, qu’il eut besoin des bras de sa fille et de Maurice pour se soulever de son fauteuil et regagner sa chambre, où sa nourrice l’aida à se mettre au lit, après qu’il eut tendrement embrassé ceux qu’il appelait ses enfants.

Maurice se coucha tout habillé sur le canapé du salon. Jeane, sans vouloir non plus quitter ses vêtements, se jeta sur le lit de Geneviève, et celle-ci transporta dans la cuisine l’un des fauteuils du salon, assurant que ce siége vaudrait son lit. Bientôt, le plus profond silence régna dans la maison de Delmare.

Page 1