‹ Les Fils de familleChapitre 106 sur 108 · Partie II · 35

Partie II · 35

Nous rappelons au lecteur le souvenir du paysage où se sont passées les premières scènes de ce récit, lors de la récolte des foins des plateaux de Tréserve, l’un des points culminants du Jura. Mais ce paysage, au lieu d’être paré des verdoyantes couleurs de l’été, disparaissait alors sous un immense linceul de neige durcie par la gelée. Le froid est très-vif ; le ciel, clair et bleu, se colore à l’orient des premières rougeurs de l’aube ; à l’extrême horizon se dessine, dans la pénombre crépusculaire, la masse bleuâtre du mont Blanc, derrière lequel le soleil va se lever bientôt. Jeane et Maurice, profitant du sommeil de leurs hôtes, ont, avant le point du jour, quitté furtivement la maison de Charles Delmare, située à quelque distance et à mi-côte de la rampe au sommet de laquelle s’élèvent les corps de logis du domaine du Morillon, transformé en ferme-école par M. Dumirail ; son tombeau a été placé dans une chapelle rustique, au centre des bâtiments d’exploitation ; devant cette tombe, Maurice et Jeane se sont pieusement agenouillés, étant arrivés au Morillon alors que tous les habitants dormaient encore. Puis, les deux jeunes gens, calmes, recueillis, laissant derrière et au-dessous d’eux la ferme-école, ont gravi d’un pas lent et assuré, en se tenant par la main, le chemin sinueux qui, du Morillon, conduisait au chalet de Tréserve. Soudain, le soleil apparaît au-dessus du mont Blanc ; son dôme devient d’un rose vif, presque vermeil, ainsi que les cimes dentelées des glaciers les plus élevés ; les montagnes secondaires se colorent à leur tour ; puis, enfin, les coteaux, la plaine couverte de neige, se nuancent aussi de reflets roses et vermeils coupés par de grandes ombres. Enfin, le soleil, s’élevant au-dessus du faîte du mont Blanc, cette immensité redevient d’une blancheur uniforme, dont il est impossible de rendre la grandeur imposante et triste. Jeane et Maurice, frappés de la majesté de ce spectacle, s’arrêtèrent au pied d’une croix élevée à mi-chemin de la route conduisant du Morillon au chalet de Tréserve, et d’où l’on embrasse le vaste horizon dont nous avons tenté de donner une esquisse. Ils distinguent parfaitement, au loin et au-dessous d’eux, la maison isolée de Delmare, et, à mi-côte de la rampe, les bâtiments de la ferme-école.

— Maurice, — dit Jeane en s’arrêtant, — donnons un dernier regard d’adieu à la maison paternelle, riante retraite où se sont écoulées, dans la paix, le bonheur et l’innocence, les premières années de notre jeunesse.

Mais, s’interrompant, la jeune femme ajoute avec un geste indicatif : — Maurice, vois-tu, là-bas, là-bas, sur la route de Nantua, cette voiture escortée de cavaliers ?…

— Je les vois ; ces cavaliers sont des gendarmes ; ils se dirigent vers la maison de ton père ; des gens de justice sont sans doute dans la voiture. Nous sommes partis à temps : on est à ma recherche…

— Regarde, regarde ! ils entrent dans l’avenue des noyers qui conduit au petit jardin. Ah ! quel réveil pour mon pauvre père ! Épuisé par les émotions de la veille, il dormait profondément ce matin, lorsque, avant le point du jour, j’ai doucement pénétré dans sa chambre, à la lueur tremblante de sa veilleuse ; j’ai à deux reprises baisé son front. En ce moment, il rêvait à moi, ses lèvres murmuraient mon nom.

— Jeane, il ne nous survivra pas ; songe à son désespoir, lorsqu’il recevra, vers midi, la lettre que nous avons mise à la poste de Nantua, lors de notre passage dans cette ville.

— Mon père reconnaîtra que je ne le trompais pas hier au soir, au moment de le quitter, en lui disant : « Je te le jure, je ne tomberai pas plus bas que je ne suis tombée ; je ne connaîtrai jamais la misère ; mon avenir ne doit t’inspirer aucune alarme. »

— Pauvre cher maître… Ah ! nous sommes cruels, nous l’aurons tué !

— Son agonie sera douce ; elle eût été atroce, si je lui avais survécu… Bon père, ne m’a-t-il pas presque avoué malgré lui que, parfois, il désirerait me voir morte.

— Lui… lui ?…

— Oui, tant étaient grandes ses angoisses, son épouvante, à cette pensée qu’il me laisserait, après lui, pauvre, jeune et belle encore ; mais mon suicide lui rendra sa tranquillité d’esprit ; il quittera sans regrets, que dis-je ? avec une joie amère, cette vie désormais pour lui sans but, puisque je n’existerai plus. Va, Maurice, j’emporte du moins cette consolation suprême, que ma mort sera pour mon père un allégement, qu’elle le délivrera de terribles appréhensions.

— Puisse-t-il en être ainsi, Jeane ! Mais quel va être son mépris pour moi, lorsqu’il va savoir, par les gens de justice, les accusations dont je suis l’objet !

— Au mépris succédera le pardon ; tu expies imparfaitement, mais enfin tu expies le mal que tu as fait. Allons, Maurice, un dernier adieu à la maison paternelle, que le détour du chemin va nous cacher ; puis continuons notre ascension, nous serons arrivés aux plateaux de Tréserve avant que les gens qui te recherchent aient pu découvrir nos traces.

— Adieu, maison paternelle ! adieu, rustique berceau de mon heureuse enfance ! — dit Maurice avec une émotion profonde, jetant au loin sur le Morillon un long regard noyé de larmes. — Adieu, riant asile de mon adolescence ! Là, j’ai connu les plaisirs du foyer domestique, les douces joies de la famille ; là, j’idolâtrais le meilleur des pères, la plus tendre des mères ; là, mon âme s’est élevée par les plus nobles aspirations vers le beau, le juste et le bien ; là, j’ai compris la sublime poésie de la nature ; là, pour la première fois, mon cœur a battu pour toi, Jeane, pour toi qui sentiras bientôt ses derniers battements ; là, si lointain que m’apparût l’horizon de l’avenir, pas un nuage ne voilait sa radieuse sérénité. Adieu donc pour toujours, maison rustique ! À vous aussi, adieu, adieu, champs paternels ! Je vous cultivais avec amour et respect, terre sanctifiée par les labeurs de mon père ! Ma main jeune et robuste creusait vos sillons ; j’espérais les creuser encore, le front blanchi et la main affaiblie par l’âge. Adieu, riches guérets, bois solitaires, où j’ai tant rêvé de toi, Jeane !… Adieu, prairies parfumées dont tu étais la reine, ô toi, la fiancée de mon cœur ! vous êtes maintenant le domaine de l’étranger. Ah ! je le jure en ce moment suprême, je n’éprouve nul regret de la perte de mon héritage ! Honoré sois-tu, mon père, vénérées soient ta mémoire et ta prévoyante sagesse ! dans ce tutélaire asile ouvert à leur pauvreté, des générations d’honnêtes et laborieux enfants du peuple trouveront, ainsi que tu le disais, le pain de l’âme et l’instrument du travail : tu as accompli, en me déshéritant, un devoir sincère ; mon châtiment aura été fécond pour autrui ! Le prix de ce domaine, depuis longtemps dissipé par moi, n’eût servi qu’à reculer de quelques années ma ruine stérile et fangeuse. Sois donc béni et vénéré, ô mon père ! je te le dis du plus profond de l’âme en jetant un dernier regard sur ces lieux où s’élève ta tombe.

— Maurice, Maurice, — reprend Jeane, les yeux humides de larmes, en serrant les mains du jeune homme entre les siennes, — si Dieu t’entend, s’il lit dans ton cœur la sincérité de tes paroles, tu seras pardonné !

En ce moment, les cloches des villages voisins du Morillon commencèrent de sonner la messe dominicale. Ce bruit lointain et mélancolique des cloches, si souvent entendu autrefois par eux, cause aux deux jeunes gens une impression profonde ; ils se donnent de nouveau la main, et continuent leur ascension vers le chalet, interrompant çà et là leur silence pensif en échangeant de communes remémorances.

— T’en souviens-tu, Jeane ? c’est à cet endroit de la route que San-Privato, se rendant avec nous au chalet de Tréserve, et lisant, nous disait-il, dans nos âmes plus clairement que nous-mêmes, te révélait l’attrait presque invincible qu’il t’inspirait, et me révélait, à moi, que l’envie et la jalousie causaient l’éloignement que j’avais soudain ressenti pour lui.

— Oui, Maurice, c’est ici que ce tentateur jetait dans ton âme les premiers désirs de cette ambition généreuse alors, mais qui devait un jour te conduire à Paris, à ta ruine, à ta perte.

— Ô Jeane, que d’événements accomplis depuis ce temps-là ! Notre vie a été faussée, pervertie, bouleversée, perdue, et la nature, immuable dans sa grandeur, n’a pas changé. Tiens, reconnais-tu cet énorme mélèze, à l’abri duquel nous nous mettions autrefois, lorsque la pluie nous surprenait dans la montagne ?

— Et là-bas, sous les nœuds des énormes racines de ce hêtre, la petite source souterraine où tu me faisais boire dans le creux de ta main, la vois-tu ? la vois-tu ? Elle coule toujours et semble fumer par ce grand froid, cette eau pourtant si fraîche en été !

Puis Jeane ajoute avec un sourire navrant :

— Adieu, bon vieux mélèze, qui nous as tant de fois couverts de ton ombrage !… Adieu, chère petite source, où tant de fois se sont rafraîchies nos lèvres ; tu verdiras encore, bon vieux mélèze ; tu couleras toujours, limpide et pure, chère petite source, alors que depuis des années nous ne serons plus, Maurice et moi, que poussière !…

Les deux jeunes gens, redevenus silencieux et pensifs, continuaient de gravir la pente du chemin dont la neige, de plus en plus durcie par l’altitude de la montagne, craquait sous leurs pieds. Bientôt, ils virent au loin, descendant et venant à leur rencontre, les gens du chalet de Tréserve, se rendant à la messe de leur paroisse. Le père et la mère, déjà vieux, avaient vu naître Maurice, et Josette, leur fille aînée, avait autrefois accompagné madame Dumirail à Paris. Le frère et la sœur de la servante suivaient leurs parents. Du plus loin qu’ils aperçurent Maurice, reconnaissable à sa haute stature, les montagnards s’arrêtèrent d’abord très-surpris ; puis, hâtant le pas, ils s’approchèrent :

— Jésus Dieu ! — dit le vieillard — est-il possible ? c’est vous, monsieur Maurice ! c’est bien vous ?

— Et vous aussi, mademoiselle Jeane ? — ajouta la bonne femme ébahie. — Dans le pays, on assurait que vous étiez restés tous deux et pour toujours à Paris, la grande ville.

— Nous voici de retour dans nos montagnes, mes amis, répond Maurice, et nous ne les quitterons plus, ces chères montagnes…

— Ah ! tant mieux, tant mieux, monsieur Maurice ! — reprend le vieillard. — Feu votre honoré père, notre bon maître pendant tant d’années, nous a dit à un chacun que vous aviez toujours votre place à la ferme-école du Morillon, et que tôt ou tard vous y reviendriez, comme l’enfant prodigue. Dame ! après tout, faut bien que jeunesse se passe.

— La nôtre a passé, bon père, — reprend Jeane en souriant ; — nous sommes devenus, sans qu’il y paraisse, aussi vieux que vous, qui avez de si beaux cheveux blancs. Et votre fille Josette, où est-elle, l’excellente créature ?

— Feu M. Dumirail l’a placée à la ferme-école comme lingère, en retour de son attachement pour feu votre brave et bonne mère monsieur Maurice. Pauvre Josette ! elle se rappelle toujours que les chouettes du donjon et les chiens de garde du Morillon criaient et hurlaient la mort quand nos maîtres ont quitté la maison. Et, dame ! voyez un peu les présages, pourtant ! Deux mois après son départ, notre madame mourait à Paris, et votre digne père mourait ici, dix-huit mois après sa femme.

— Mais, grâce à Dieu, il vivra toujours dans la mémoire des bonnes gens du pays, en reconnaissance du bien qu’il a fait, — reprend Maurice. — La ferme-école dotera le Jura de bons agriculteurs, et ils étaient rares.

— C’est ce que tout le monde dit dans le pays, monsieur Maurice ; car déjà l’on s’aperçoit de l’amélioration de la culture en certains cantons, grâce aux élèves de la première sortie du Morillon, vu qu’ils ont commencé de se placer, il y a tantôt deux ans, dans les plus fortes métairies du pays. Oh ! n’en avait pas qui voulait, des morillons, comme on appelle les élèves de la ferme. Tenez, monsieur Maurice, vous vous rappelez peut-être bien Joson, le fils au père Martin ?

— Certes, je me le rappelle ; c’est le père Martin, le doyen des laboureurs du Jura, qui m’a mis le premier la main au manche de la charrue.

— Et, sans compliment, monsieur Maurice, il n’a pas fait un mauvais écolier. Ah ! dame ! il fallait vous voir à la défriche, avec votre charrue à la Dombasle, attelée de vos trois superbes paires de bœufs. Il n’y avait qu’un cri pour dire de vous : « Ce sera un jour le roi des laboureurs. »

— Ah ! pour mon malheur, j’ai renoncé à cette belle royauté. Mais vous me parliez de Joson, le fils du père Martin ?

— Oui, monsieur Maurice. Eh bien, il est sorti le premier en rang du Morillon ; il a été placé chez l’un des plus gros propriétaires du Jura, aux gages de douze cents francs, logé, nourri et tout ce qui s’ensuit, et ainsi des autres morillons. Jugez, d’après cela, ce que gagneront ces jeunes gens, puisqu’on se les dispute, on se les arrache, ces braves morillons. En fin de compte, il y a profit pour tout le monde et pour la culture ; cela, grâce à qui ? À votre brave et digne père, monsieur Maurice.

— Ah ! Jeane, — dit à demi-voix Maurice à la jeune femme, — si j’avais hérité de mon père, elle était dissipée dans l’orgie, cette fortune employée par lui d’une manière si intelligente et si admirablement féconde. Te rappelles-tu ces paroles de notre cher maître : « C’est un crime que de jeter au vent d’une prodigalité stérile un patrimoine qui peut et doit être un si puissant levier pour le bien de nos semblables. »

— Ah çà ! monsieur Maurice, — reprend le vieillard, où allez-vous donc comme ça, par la neige, dans les hauts prés ? La neige porte et vous avez le pied montagnard, je le sais ; mais faut prendre garde, au moins, aux endroits abrités du nord, et où la neige est folle. Vous y enfonceriez comme dans une tourbière.

— Nous avons, Jeane et moi, souvent parcouru la montagne en hiver, et nous ne ferons pas d’imprudence. Nous allions nous promener jusqu’au chalet, oubliant que c’est aujourd’hui dimanche, et que vous deviez être à la messe ; mais nous trouverons du feu chez vous, n’est-ce pas ?

— Oh ! oui, monsieur Maurice, un bon brasier qui vous réchauffera. La clef de la porte du chalet est vous savez bien où… si vous ne l’avez pas oublié ?

— Elle est accrochée derrière le volet, à gauche de la porte d’entrée, — reprend Jeane en souriant. — Voyez si j’ai bonne mémoire !

— Allons, adieu, bonnes gens ! dit Maurice.

Et il ajouta, au moment de poursuivre sa route :

— Y a-t-il beaucoup de neige sur les prés, là-haut, vers le col de Tréserve ?

— Oh ! il y en a plus de dix pieds, monsieur Maurice.

— Mais la neige porte bien ?

— Comme le roc… Par le froid qu’il fait, jugez donc !… Elle est gelée à six pouces.

— Merci… Adieu, bonnes gens.

— Pas adieu, mais au revoir, monsieur Maurice, puisque vous voilà pour toujours de retour dans nos montagnes. Faites bien attention aux neiges folles, et conservez-vous !

Après ce vœu, formulé selon la coutume des montagnards du Jura, les métayers, continuant leur route, descendirent vers les vallées ; les deux jeunes gens poursuivirent leur ascension vers le col de Tréserve, retombant dans leur silence méditatif, de temps à autre entrecoupé d’allusions à leur situation actuelle ou aux événements d’autrefois.

— Maurice, dit Jeane sortant de sa rêverie, à cette heure, qu’éprouves-tu ?

— Mon âme est tranquille, presque sereine. Elle se dilate, s’épanouit à mesure que nous nous rapprochons du faîte de la montagne. Je ne sais s’il faut attribuer ce fait à l’action de l’air de plus en plus pur de ces hautes régions ; mais, à chaque pas, il me semble laisser derrière moi les dernières attaches par lesquelles je tenais encore quelque peu à la vie.

— Décidément, Maurice, tu n’éprouves aucun regret de mourir si jeune ?

— Aucun. Les choses de la vie m’apparaissent à cette heure dans un lointain si vague, qu’elles me deviennent à peine perceptibles, ainsi qu’il en est de ces collines, de ces plaines semées de villages et de bourgs que nous ne distinguons plus qu’à peine là-bas, au-dessous de nous, à une distance incommensurable. Et toi, Jeane, es-tu tranquille ?

— Oh ! mieux que cela, je suis heureuse, heureuse comme le voyageur harassé, qui oublie la fatigue, les dangers de la route, alors qu’il se voit au terme de son voyage.

— Chacun de nos pas nous rapproche du terme de ce voyage. Mais, dis-moi, Jeane, éprouves-tu aussi une espèce d’hallucination ? Moi, je la ressens depuis quelques minutes. Il n’est pas un des accidents de terrain, pas un des arbres, pas un des rochers de cette route, dont je n’aie gardé le souvenir présent, et, cependant, il me semble que nous sommes dans un pays absolument nouveau pour moi. Suis-je donc le jouet de l’un de ces mirages que, souvent, dit-on, l’approche de la mort provoque, malgré nous, dans notre esprit troublé.

— Peut-être ; car je suis aussi, en ce moment, sous l’influence d’une étrange hallucination : non que les sites que nous parcourons me semblent inconnus ; mais la nature prend à ma vue des proportions gigantesques ; tiens, les sapins du bois voisin du chalet sont, à mes yeux, aussi élevés que le pré de Tréserve, et ce pré me paraît se perdre dans les dernières profondeurs du firmament.

Maurice et Jeane, en devisant ainsi, ont dépassé le chalet et gravi la pente des prairies qui conduisent au col de Tréserve. Au delà de ces prés, l’autre versant de la montagne est coupé brusquement à pic. Une étroite corniche naturelle, serpentant au faîte de cette muraille calcaire, de douze cents pieds d’élévation, conduit à la grotte de Tréserve, chemin périlleux où, plusieurs années auparavant, San-Privato avait failli périr en entraînant avec lui Jeane à l’abîme. Vers le milieu et à l’un des détours de cet abrupt sentier, se trouve une saillie du roc surplombant le précipice d’une effrayante profondeur, et formant une sorte de plate-forme d’une surface si étroite qu’en s’y arrêtant, Jeane et Maurice peuvent à peine s’y tenir debout et enlacés dans les bras l’un de l’autre. Tous deux sont pâles, calmes et résolus.

— Allons, Maurice, — dit Jeane d’une voix ferme, voici l’heure du sacrifice et de l’expiation. Es-tu prêt ?

— Je suis prêt.

— Adieu la vie ! — dit Jeane. — Adieu la vie dont je suis lasse, lasse ! et dont j’ai tari la coupe jusqu’à la lie la plus amère.

— Adieu la vie ! — dit Maurice. — Adieu la vie, où je ne trouverais qu’opprobre et châtiments mérités.

— Mourons ensemble à la fleur de notre âge, nous qui devions vieillir ensemble…

— Un baiser, Jeane, ma fiancée, un baiser ! le premier et le dernier de notre amour, amour resté pur comme les innocentes années de notre jeunesse.

— Oui, Maurice, oui, mon bien-aimé ; mes lèvres, pour la première et dernière fois, presseront les tiennes au moment de nous précipiter dans l’espace, et, dans cet embrassement suprême, nos âmes s’exhaleront ensemble.

Maurice serre convulsivement Jeane dans ses bras ; elle ferme les yeux, tend ses lèvres au jeune homme, et, au moment où leurs bouches s’effleurent, il s’élance, entraîne Jeane avec lui, et tous deux plongent dans le vide immense béant à leurs pieds.

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