‹ Les Fils de familleChapitre 12 sur 108 · Partie I · 12

Partie I · 12

Madame San-Privato occupait avec son fils, au premier étage, l’appartement d’honneur du Morillon, appartement composé de deux chambres à coucher et de leurs dépendances, séparées par un salon, précédé d’une première pièce, dont la porte s’ouvrait sur l’escalier.

Pendant cette même soirée où avaient lieu les entretiens précédents entre M. et madame Dumirail, Maurice et Jeane, leur cousin San-Privato, retiré dans son appartement et assis dans un fauteuil, disait à Germain, son valet de chambre, qui se tenait debout devant lui :

— Ainsi, vous avez, après souper, fait jaser les gens de la maison sur M. Delmare ?

— J’ai de mon mieux exécuté les ordres que monsieur m’a donnés en sortant de table.

— Depuis combien de temps M. Delmare est-il établi dans le pays ?

— Depuis environ trois ans, à peu près vers l’époque de la mort de la mère de mademoiselle Jeane, m’a dit la cuisinière.

— Et lorsqu’il est venu habiter dans le voisinage du Morillon, M. Delmare connaissait-il mon oncle et ma tante ?

— Cela n’est pas probable, car, selon les domestiques, ce monsieur passait dans le pays pour une espèce d’ours, n’allait chez personne, ne recevait personne ; ce n’est qu’environ au bout de six mois qu’il a commencé de donner des leçons de peinture à M. Maurice et à mademoiselle Jeane.

— Ah ! il s’occupe de peinture ? — fit Albert assez surpris.

Puis il ajouta :

— Ainsi M. Delmare est ce qu’on appelle l’ami de la maison ?

— Oui, monsieur ; il vient chaque jour donner ses leçons de peinture à mademoiselle Jeane, à Maurice, et il dîne au moins deux ou trois fois par semaine…

— Les gens de mon oncle, en vous parlant de M. Delmare, ne vous ont instruit d’aucune particularité à son égard ?

— Non, monsieur ; ils m’ont seulement dit que tout le monde, dans la maison, depuis les domestiques jusqu’aux maîtres, aimait beaucoup M. Delmare.

— Et, à ce sujet, l’on n’a tenu aucun propos… sur lui… et sur ma tante, par exemple ?

— Oh ! pas le moins du monde, monsieur, — répondit M. Germain avec un sourire discret ; — au contraire !

— Qu’est-ce que cela signifie, au contraire ?

— Je veux faire entendre par là, à monsieur, que, si l’on croyait M. Delmare amoureux de quelqu’un, ce n’est pas de madame Dumirail qu’il le serait.

— Expliquez-vous.

— Je parle toujours à monsieur d’après les dires de la cuisinière, qui est, de tous les domestiques d’ici, la plus ancienne, la plus bavarde et celle qui va le plus aisément, lorsqu’on la presse un peu.

— Eh bien, que disait-elle ?

— Elle disait que M. Delmare affectionnait grandement M. Maurice et mademoiselle Jeane, mais que celle-ci était sa préférée en toutes choses et que, bien qu’il tâchât de cacher cette préférence, elle était trop visible.

— Ah ! ah ! dit San-Privato.

Et en suite d’un moment de réflexion :

— Continuez… Ainsi M. Delmare aurait pour mademoiselle Jeane une préférence marquée, quoiqu’il s’efforçât de la dissimuler ?

— Oui, monsieur, et l’une des deux domestiques qui sert ordinairement à table a ajouté que, comme, lorsqu’elle est debout derrière la chaise de ses maîtres attendant leurs ordres, elle n’a rien de mieux à faire, pour passer le temps, que de regarder les uns et les autres, elle a souvent remarqué que M. Delmare, lorsqu’il ne se croyait observé de personne, ne détachait pas sa vue de mademoiselle Jeane ; et la servante ajoutait qu’il n’y a pas longtemps de cela, elle avait vu une larme rouler dans les yeux de M. Delmare, tandis qu’il contemplait à la dérobée mademoiselle Jeane.

— Ainsi, — reprit San-Privato après avoir attentivement écouté son valet de chambre, — on croit ici M. Delmare amoureux de mademoiselle Jeane ?

— Amoureux serait peut-être trop dire, monsieur ; les domestiques ont seulement remarqué sa préférence très-évidente pour mademoiselle. Il est vrai que la cuisinière trouve que M. Delmare est encore très-bel homme, et ne verrait rien d’étonnant à ce qu’il fût amoureux ; mais l’une des servantes et le cocher ont émis l’opinion qu’à son âge M. Delmare ne saurait aimer d’amour une jeune personne dont il pourrait être le père, et que, s’il l’aimait, c’était comme on aime une fille.

— Quelle idée ! — se dit San-Privato tressaillant et se parlant à lui-même.

Puis, se recueillant, tandis que Germain, interrompu par son maître, gardait un respectueux silence, Albert reprit, après quelques instants de réflexion :

— Ainsi… afin de préciser les dates, selon vos renseignements, M. Delmare est, m’avez-vous dit, établi dans ce pays depuis trois ans.

— Oui, monsieur.

— Il donne ici des leçons de peinture ?

— Oui, monsieur.

— Et, lorsqu’il est venu habiter le pays, il était totalement inconnu de M. et de madame Dumirail ?

― Oui, monsieur, puisque ce n’est qu’au bout de six mois de séjour ici qu’il a commencé de donner des leçons à mademoiselle Jeane.

L’entretien d’Albert et de son serviteur fut interrompu par l’entrée de madame San-Privato, qui, s’adressant à son fils :

— Tu n’es pas couché, — dit-elle, — tant mieux ! j’ai à causer avec toi.

Germain se retirait discrètement, lorsque son maître lui dit :

— Vous m’éveillerez demain à six heures.

Le serviteur s’inclina, et Albert resta seul avec sa mère.

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