‹ Les Fils de familleChapitre 13 sur 108 · Partie I · 13

Partie I · 13

Madame San-Privato et son fils, restés seuls après le départ du domestique, et sachant l’inutilité de se donner la peine de poser l’un devant l’autre, semblèrent ôter un masque en reprenant leur physionomie naturelle ; déjà, d’ailleurs, celle d’Albert, s’entretenant confidemment avec un serviteur éprouvé, sur la discrétion duquel il savait pouvoir compter, n’offrait plus la séduisante apparence dont elle était parée, lorsqu’une heure auparavant il racontait ses voyages aux habitants du Morillon avec un si brillant succès ; l’expression de ses traits était devenue sèche, insidieuse et rogue ; mais, demeuré tête à tête avec sa mère, il ne chercha plus à dissimuler la réaction de ses secrets ressentiments ; le charme factice de sa figure, parfois si attrayante, disparut sous une expression de dureté sardonique, de méchanceté froide, et son visage, naguère encore ravissant, prit un caractère presque redoutable.

Madame San-Privato, non moins métamorphosée que son fils, n’était plus cette femme sur le retour, encore avenante, moyennant les ressources des cosmétiques, et qui, parvenant, à force de coquetteries câlines, de gracieusetés insinuantes et d’étourderies séniles, à dissimuler sa fausseté, sa perfidie, paraissait, aux yeux de son frère abusé, une pauvre femme très-inconsidérée, très-désordonnée dans ses dépenses, courant à sa ruine avec un aveuglement déplorable, mais bonne au fond, et que l’on ne pouvait s’empêcher d’affectionner, tout en la blâmant.

Telle n’était plus madame San-Privato en entrant chez son fils ; la doucereuse apparence de son visage avait disparu en même temps que le fard de ses joues ; les bandeaux relevés de ses cheveux teints ne cachaient plus les rides de son front ; on lisait sur ses traits pâles, crispés, l’envie haineuse que lui inspiraient ceux-là dont elle venait de recevoir un accueil cordial et qui ne soupçonnaient même pas la noirceur de cette femme frivole. Quelques mots achèveront de la peindre.

Mariée fort jeune à M. San-Privato, consul général de Naples, homme d’esprit et de plaisir, joueur, gourmet, libertin, vivant largement, insoucieux de la dépense, la sœur de M. Dumirail, bien dotée, fort jolie, pétrie de vanité, capable des plus folles extravagances de toilettes, loin d’apporter la règle et une sage économie dans la maison de son mari, lutta de profusions avec lui ; cependant la naissance d’Albert, survenue au bout de quelques années de mariage, eût dû la faire songer à assurer l’avenir de cet enfant ; mais, se croyant certaine d’hériter de son frère Louis Dumirail, résolu, disait-il, de rester garçon et de laisser sa fortune à son neveu, madame San-Privato n’ayant, grâce à cet espoir, aucune inquiétude sur le sort de son fils, ne mit nul frein à ses prodigalités. Ce désordre matériel était accompagné d’un profond désordre moral dont, il faut le dire, M. San-Privato lui donnait l’exemple ; il affichait ouvertement pour maîtresse une fille d’Opéra ; madame San-Privato devint plus que galante, et, entre autres liaisons, en contracta une assez durable avec un certain comte de Bellerive, diplomate allemand, d’origine française, son père ayant émigré à Stuttgart, lors de la première révolution.

Ce M. de Bellerive, chargé d’affaires à Paris à la même époque où M. San-Privato était consul général de Naples, fut le père d’Albert, et influença profondément l’éducation de ce jeune homme. Les nombreuses galanteries de madame San-Privato demeurèrent toujours ignorées de son frère ; vivant au milieu des montagnes du Jura, n’ayant aucune relation à Paris, il ignorait complétement l’inconduite de sa sœur. Elle alla d’abord chaque été passer deux mois avec son fils auprès de M. Dumirail, afin de l’affectionner davantage à son neveu, qu’il regardait alors comme son héritier… Mais le tardif mariage de son frère et la naissance de Maurice brisèrent les espérances de madame San-Privato.

Cette femme sans cœur, sans mœurs, sans jugement, sans esprit, aimait cependant son fils, selon qu’elle pouvait aimer ; atterrée, puis révoltée de le voir privé d’un héritage considérable, qu’elle regardait comme la compensation future de ses dissipations présentes, elle ressentit une haine incurable contre sa belle-sœur et contre Maurice, que madame San-Privato, dans les emportements de sa cupidité déçue, accusait d’être le spoliateur d’Albert, de même qu’elle accusait M. Dumirail d’être un frère assez dénaturé pour sacrifier l’avenir de son neveu à un mariage odieusement ridicule ; elle se disposait, en conséquence, à écrire ab irato à M. Dumirail une lettre foudroyante, lorsque M. de Bellerive, resté son ami après avoir été son amant, et qui portait à Albert un intérêt paternel, conseilla à cette méchante écervelée de refréner une colère impuissante et d’accepter de bonne grâce ce à quoi elle ne pouvait s’opposer, lui dicta une épître charmante pour M. Dumirail et pour sa femme, et persuada madame San-Privato qu’elle devait précieusement ménager l’affection de son frère : il ne dépensait pas le tiers de ses revenus, et elle pourrait s’adresser à lui en toute confiance de réussite, pour obtenir, le cas échéant, des prêts d’argent, ressource qu’elle ne devait nullement dédaigner, sa situation pécuniaire pouvant un jour devenir fort gênée. — « Du reste, — ajoutait M. de Bellerive, — rien n’empêchait madame San-Privato de conserver, de nourrir une rancune très-légitime contre sa belle-sœur et contre son fils ; de satisfaire cette animosité, si l’occasion s’en présentait ; mais elle devait, en attendant cette occasion, considérer M. Dumirail uniquement au point de vue des sommes que l’on espérait au besoin tirer de lui… »

Ces conseils furent suivis ; M. et madame Dumirail ne soupçonnèrent jamais la jalousie haineuse dont était possédée à leur égard madame San-Privato ; et, le désordre de ses affaires empirant chaque jour, elle obtint de l’affectueuse générosité de son frère plusieurs prêts ou plutôt plusieurs dons importants. Et M. de Bellerive de dire à son ancienne maîtresse :

— Eh bien, ma chère, avais-je tort de vous déconseiller une rupture ouverte avec votre frère ? N’aurait-ce pas été tuer la poule aux œufs d’or ? Est-ce que vous vous sentez engagée envers lui par l’argent qu’il vous prête ? Est-ce que vous ne conservez pas votre liberté d’action et d’aversion contre votre belle-sœur, en attendant de lui jouer quelque tour sanglant ?

L’on peut, d’après ces honnêtes conseils, juger M. de Bellerive. Il appartenait à cette vieille école de roués diplomatiques, prétendus élèves de M. de Talleyrand, et fut l’éducateur moral d’Albert San-Privato ; cette éducation porta les fruits qu’elle devait porter…

Cela dit pour l’intelligence de ce qui va suivre, nous continuons notre récit.

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