‹ Les Fils de familleChapitre 19 sur 108 · Partie I · 19

Partie I · 19

Ces mots de Jeane : « N’est-ce pas que Maurice est aussi beau que son cousin Albert ? » ces mots de Jeane, très-insignifiants en apparence, et ingénument adressés à Charles Delmare, auraient, dans les circonstances présentes, été pour lui une révélation complète, si, durant l’entretien, il n’eût déjà commencé de lire dans l’âme de sa fille. Cependant cette question, nous le répétons, très-insignifiante en apparence, devenait en ce moment à ses yeux d’une telle gravité, qu’il en fut atterré.

Évidemment, malgré la sincérité de son amour pour Maurice, malgré son ferme dessein de l’épouser, malgré sa certitude de trouver le bonheur dans ce mariage, enfin malgré la sincérité de sa révolte contre la persistance des sensations mauvaises éveillées en elle par San-Privato, Jeane ne pouvait s’empêcher de le comparer intérieurement à son fiancé, ainsi que le prouvait la question adressée à Charles Delmare. Or cette question, en pareille circonstance, le devait, à bon droit, profondément alarmer ; aussi, afin de conjurer ce nouveau péril, tantôt il songeait à employer contre San-Privato l’arme du ridicule, n’ignorant pas cependant que, si cette arme s’émoussait contre celui qu’elle frappait, il n’en devenait que plus à craindre. Et d’ailleurs la personne de San-Privato semblait, par son charme, défier les atteintes du ridicule ; ne valait-il pas mieux, au lieu de nier l’évidence, la reconnaître, l’affirmer ? Mais cette affirmation, appuyée de l’autorité de la parole de Charles Delmare, en qui Jeane avait une confiance extrême, offrait d’autres dangers ; il se résolut donc à subordonner sa réponse à la question de sa fille aux observations qu’il allait faire durant la suite de l’entretien, et il reprit :

— Vous me demandez, chère mademoiselle Jeane, si Maurice est aussi beau que son cousin Albert ; en d’autres termes, si, à mon avis, les avantages extérieurs de l’un et de l’autre se balancent ?

— Oui.

— Mais vous-même, que pensez-vous à ce sujet ?

— Je ne saurais être bon juge, — reprit Jeane s’efforçant de sourire : — la partialité peut m’aveugler.

— En faveur de qui la partialité vous aveuglerait-elle ?

— Est-il donc si difficile de le deviner, cher maître ?

— Non ; mais moi, qui suis complétement désintéressé dans la question, je vous déclare, ― reprit Charles Delmare pesant chacune de ses paroles et examinant attentivement la physionomie de Jeane, — je vous déclare que, selon moi, M. San-Privato est un charmant jeune homme, de la tournure la plus distinguée, d’une figure ravissante, et dont l’attrait me semble irrésistible.

― Vraiment ! vous trouvez aussi que…

Jeane, oppressée, n’acheva pas ; elle parut et elle était en effet tourmentée des louanges accordées par Charles Delmare à San-Privato : contradiction en apparence incompréhensible et cependant explicable, si l’on réfléchit aux secrètes perplexités de la jeune fille.

Tendrement affectionnée à Maurice, elle luttait sincèrement, vaillamment contre la ténacité d’une impression moins morale que physique qu’elle ne pouvait encore vaincre, cherchant, si cela se peut dire, à se renforcer du jugement d’autrui contre son jugement à elle-même, qu’elle croyait égaré.

Charles Delmare, ainsi qu’il l’avait pressenti, reconnut le danger de son affirmation au sujet du charme de la personne de San-Privato, et, par une transition adroitement ménagée, il poursuivit ainsi, avec un accent d’ironie qui, d’abord imperceptible, alla toujours crescendo.

— Oui sans doute, je trouve que M. San-Privato offre un assemblage des dons les plus rares dont la nature se soit plu à combler l’un de ses plus chers favoris ; enfin M. San-Privato, toujours selon mon humble jugement, est ce que l’on peut voir… que dis-je ?… ce que l’on peut contempler au monde de plus précieux, de plus miraculeux, de plus merveilleux, de plus prodigieux, de plus…

— Allons, cher maître, vous raillez, — reprit Jeane sans cacher une sorte d’allégement, — et, voyez ma crédulité, j’avais pris d’abord vos paroles au sérieux.

— Vraiment ! est-ce possible ?

— D’où vient votre surprise ?

— Vous aviez pris mes paroles au sérieux !

— Sans doute.

— Ah ! mademoiselle Jeane, mademoiselle Jeane, je vous croyais plus clairvoyante. Quoi ! vous me demandez si je trouve Maurice aussi beau que son cousin Albert, et vous voulez que je vous réponde sérieusement à une pareille question ?

— Pourquoi non ?

— Comment, mademoiselle, — reprit Charles Delmare avec un accent de récrimination comique, — comment, depuis bientôt trois ans, je vous ai fait dessiner, d’après l’antique, la tête du Gladiateur, la tête du Discobole, la tête du Bacchus indien, et, d’après Michel-Ange, la tête du Penseroso, du Lutteur, et Dieu sait combien d’autres têtes, où l’expression de la force s’unit à la grâce, la force et la grâce, type souverain de la beauté idéale !… et, après tant de feuilles de papier crayonnées, tant d’estompes usées, j’ai l’horrible douleur de reconnaître la stérilité de mes leçons ! Fi, fi, mademoiselle !

— Bon Dieu ! cher maître, d’où vous vient cette furieuse colère ? — reprit Jeane souriant — Où voyez-vous donc que j’aie si mal profité de vos leçons ?

— Vous me le demandez !

— Mais oui certainement.

— Avec quelle audacieuse assurance elle me répond : « Mais oui certainement, » cette élève indigne de manier désormais l’estompe et le fusain ! Quoi ! mademoiselle, je vous ai appris, hélas ! je le croyais du moins, à admirer le beau dans l’art, et, abomination de la désolation, je vous entends me demander sérieusement : « N’est-ce pas, cher maître, que Maurice est aussi beau que mon cousin Albert ?… » Comme si une pareille question pouvait être seulement posée !

— Si j’ai péché, — reprit Jeane cédant de plus en plus à l’influence de la gaieté factice de Charles Delmare, — absolvez-moi, cher maître !

— Jamais ! votre énormité contre le goût est impardonnable !

— Mais enfin…

— Mais enfin, mademoiselle, à moins d’être aveugle ou complétement dépourvu de goût artistique, on ne compare que des objets d’une valeur à peu près égale ! Or, je vous demande un peu s’il est possible de comparer la beauté de Maurice, digne… (il est absent, je puis convenir de ceci entre nous, et nous parlons d’ailleurs absolument au point de vue de l’art), comparer, dis-je, la beauté de Maurice, beauté digne de la statuaire antique par la noblesse de ses lignes, par son caractère de douceur virile, rare assemblage d’énergie et de grâce dans les traits, de souplesse, d’élégance et de force dans la stature… comparer, dis-je, toujours au point de vue de l’art, ce fier, beau et hardi jeune homme, à qui ? ou plutôt à quoi ? car, en vérité, mademoiselle, sans médire de ce que vous appelez votre cousin Albert, je dis ce que, parce que cela n’offre aucun caractère distinctif, c’est quelque chose de singulièrement indéterminé, ou, si vous préférez, de parfaitement ambigu, que monsieur votre cousin… Vous riez ?

— Je ne vous croyais pas, cher maître, un peintre de portraits si malin.

— Je ne plaisante pas, mademoiselle ! Et, afin de compléter la leçon, j’achèverai, s’il vous plaît, toujours au point de vue de l’art, la difficile et mystérieuse étude de ce que vous appelez votre cousin Albert. D’honneur, je cherche à deviner ce que peut être cette petite créature joliette et fluette, nette et proprette, pâlotte et maigrotte ! Est-ce un homme ? Il se pourrait, car il porte les vêtements masculins et parle au masculin de ses voyages, qu’il récite aussi couramment que s’il savait par cœur tous les Guides des voyageurs des deux mondes. Mais non, ce n’est pas un homme ; cette petite créature n’a rien de viril, de résolu dans son apparence. C’est donc une femme ?… Il se pourrait, car elle a l’afféterie mignarde d’une vieille coquette : elle minaude, elle roucoule en énumérant les têtes couronnées qui lui ont fait l’honneur de la trouver tout simplement adorable. Mais non, non, ce n’est pas une femme ; elle n’a rien de l’attrait, de la séduction de la femme. Qu’est-ce donc que cet être ambigu ? La sécheresse, l’ironie percent à chaque instant sous la grâce fardée de son langage, récits étudiés, impromptus médités, vives saillies préparées à l’avance, et autres soudaines improvisations de la veille ou de l’avant-veille, voilà son bagage. Comment, vous riez encore, mademoiselle ! — ajouta Charles Delmare en s’interrompant, voyant Jeane céder à l’hilarité que lui causait le portrait satirique d’Albert San-Privato. — Vous riez, mademoiselle ! Rien de plus sérieux cependant que ce voyage de ma pensée à la recherche de ce que peut être moralement et physiquement cette créature qui ne ressemble ni à un homme ni à une femme. Je rends, d’ailleurs, un juste hommage aux belles qualités de franchise et de loyauté surtout qui doivent particulièrement décorer un apprenti diplomate, sans parler d’autres décorations dont sa complaisante modestie s’enrubanne, se harnache pour assister à un dîner de famille : touchante attention ! Cet aimable neveu prétend assurément honorer ainsi ses pauvres provinciaux de parents dans sa triomphante petite personne. Eh quoi ! encore des rires, mademoiselle ! — reprit Charles Delmare, car sa fille ne put retenir un nouvel éclat de rire un peu nerveux, dont le retentissement couvrit un léger bruit qui se fit entendre de nouveau en dehors de la tonnelle, et annonçait la présence d’un personnage que l’épaisseur de la charmille rendait absolument invisible aux yeux de Jeane et de Charles Delmare, qui reprit :

— Il est vraiment impossible, mademoiselle mon élève, de causer sérieusement avec vous.

— À qui la faute, cher maître ? Vous conservez un flegme impassible en disant les choses du monde les plus plaisantes ; aussi je crains fort maintenant de ne pouvoir plus regarder sans envie de rire ce malheureux et surtout indéterminé cousin, dont vous venez de tracer un si malin portrait.

Mais, s’interrompant et s’écoutant, pour ainsi dire, penser, Jeane, redevenue sérieuse, reprit :

— Quelle chose étrange cependant !

— Achevez, de grâce !

— Comment comprendre qu’une même personne nous puisse causer, en si peu de temps, des impressions tellement diverses ?

— Cette personne de qui vous parlez, — reprit Charles Delmare redevenu sérieux, — est sans doute votre cousin San-Privato ?

— Oui… et, je vous l’avoue, cher maître, son premier abord m’avait…

— Charmée ?

— Charmée… serait trop dire… et pourtant…

Jeane s’interrompit, rougit, baissa les yeux et reprit vivement, comme si elle eût voulu s’excuser de ses dernières paroles :

— Mais presque aussitôt il m’a déplu… et, malgré tout son esprit, je l’ai détesté… Il m’a fait peur, je l’ai craint jusqu’au moment où les parents de Maurice ont consenti à notre mariage. Oh ! alors, je me suis sentie délivrée d’un grand poids… et, à part moi… je bravais mon terrible cousin, — ajouta Jeane riant encore à demi, mais non plus avec cette expression de franche gaieté qui accueillait naguère le portrait satirique de San-Privato. — Enfin, voici que, grâce à vous, cher maître, je trouve très-ridicule celui qui m’avait fait trembler. Aussi je dis comme vous : quelle est donc cette créature bizarre, inexplicable, qui aujourd’hui vous plaît, demain vous inspire de la répulsion, presque de la terreur, ou bien vous donne l’envie de se moquer d’elle ?

Et, rêveuse, Jeane reprit :

— Savez-vous, cher maître, que, si l’on voulait s’obstiner à pénétrer ce mystérieux personnage, à sonder les nombreux contrastes dont il offre le singulier mélange, on songerait incessamment à lui ? Savez-vous qu’à lui seul il absorberait toutes vos pensées ?

— Ma chère mademoiselle Jeane, vous avez habité Paris ?

— Sans doute, — répondit la jeune fille surprise de cette brusque question ; — c’est de Paris que je suis venue ici.

— Vous avez parfois, le matin, passé dans les rues ?

— Oui, en allant à l’église ; mais, de grâce, que signifie… ?

— Vous avez dû rencontrer souvent, regagnant leur gîte, quelques-uns de ces industriels nocturnes qui, éclairés d’un falot et armés d’un crochet, fouillent, refouillent, çà et là au coin des rues, des tas mystérieux de choses sans nom, offrant aussi entre elles des contrastes non moins frappants que ceux qui résultent des diverses impressions à vous causées par M. San-Privato. Enfin, si les pauvres gens dont nous parlons font, en sondant la fange, un pénible métier, ils y gagnent du moins honnêtement leur pain, le besoin les oblige ; mais que diriez-vous de l’étrange caprice d’une personne de loisir, distinguée par son goût délicat, par ses nobles tendances, qui passerait son temps à fouiller la fange et à deviner quels débris souillés la composent, au lieu d’élever son âme dans la contemplation du beau, du juste et du bien ?

— Vos paroles sont sévères et justes, monsieur Delmare.

— Ah ! si je vous parle ainsi, c’est qu’il est, croyez-moi, certaines âmes qu’il est dangereux et malsain de sonder, parce qu’alors il s’en exhale des miasmes d’une corruption si corrosive, si pénétrante, que la nature la plus saine n’est pas à l’abri de leur contagion.

— Cher maître, merci de la leçon ; elle est vive, frappante et me profitera, — reprit Jeane.

Puis, attachant sur Charles Delmare un regard surpris et reconnaissant :

— Comment, cher maître, pouvez-vous ainsi lire dans ma pensée plus clairement que je n’y lis moi-même ? Oui, tout à l’heure, malgré moi, je cédais à je ne sais quelle curiosité mauvaise au sujet de mon cousin San-Privato ; déjà je sentais mon cœur se serrer, se navrer de nouveau, tandis qu’il se rassure, qu’il s’épanouit lorsque je songe à Maurice ! Ah ! chez lui, aucun de ces contrastes ténébreux qui vous inquiètent ou vous alarment… Tout en lui est franc et ouvert, droit et loyal ! on sait tout d’abord ce qu’il veut, ce qu’il pense… Ô Maurice ! tu m’as toujours inspiré la plus douce affection ! Je t’ai aimé comme le meilleur des frères, je t’aime, je t’aimerai comme le plus tendre des époux ! Maurice ! bon Maurice ! il est de toi ainsi que de ce beau jour d’été : l’on sait d’avance que le midi, que le soir auront la même sérénité que le matin, et, le cœur joyeux, on part confiant dans la durée du beau temps ! — s’écria Jeane cédant à une exaltation inaccoutumée que révélait le tour presque poétique de son langage. — Quelle différence avec ces jours douteux et sombres qui vous attristent, vous laissent dans une incertitude inquiète, parce que l’on se demande toujours s’ils promettent l’éclaircie ou l’orage.

Et, après un instant de silence, la jeune fille reprit avec un éclat de rire plus amer et plus fébrile qu’enjoué :

— Ah ! qu’il est donc ridicule, cet Albert San-Privato ! combien je vous remercie, cher maître, de me l’avoir rendu ridiculement odieux !

Jeane prononçait ces derniers mots, lorsque, entendant Maurice qui de loin l’appelait, elle s’avança jusqu’au seuil de la tonnelle, tandis que, presque au même instant, remarquant enfin ce craquement de sable sous le pied qui déjà s’était fait légèrement entendre, mais, cette fois, devenait très-distinct, Charles Delmare tressaillit, prêta l’oreille vers le fond du cabinet de verdure, s’approcha vivement de ses parois de feuillée touffue, écarta le branchage, et vit disparaître derrière le rideau de charmille, qui s’étendait depuis la maison jusqu’à la tonnelle, Albert San-Privato, marchant sur la pointe du pied avec une extrême précaution.

— Plus de doute, il nous épiait, il nous écoutait ! — pensa Charles Delmare ; — le sable, sous son pied, produisait ce léger bruit qu’une fois j’avais vaguement remarqué sans me rendre compte de sa cause. San-Privato nous épiait ! Il a sans doute surpris notre entretien. Ah ! ce lâche espionnage confirme, augmente mes craintes, justifie mes invincibles pressentiments. Et je me reprochais de leur obéir ! et je me reprochais d’écouter mon impitoyable égoïsme paternel, en voulant à tout prix ruiner l’impression que cet homme a produite sur ma fille, et qui est, hélas ! loin d’être effacée ! Je me reprochais de prêter à ce misérable des sentiments odieux sans autres preuves que la répulsion instinctive qu’il m’inspirait. Je suis épouvanté du parti qu’il peut tirer de cette conversation si perfidement surprise ?

Pendant que Charles Delmare se livrait à ces tristes réflexions, Jeane, à la voix de Maurice, s’étant, nous l’avons dit, avancée jusqu’au seuil de la tonnelle et, tournant ainsi le dos à son père, n’avait pu le voir écarter le feuillage de la charmille et soupçonner ainsi la découverte qu’il venait de faire.

— Jeane, chère Jeane, où es-tu ? — criait de loin et gaiement Maurice en s’approchant. — Mon père demande si le déjeuner est prêt.

— Tout est prêt ; on peut se mettre à table quand on voudra, cher Maurice, — répondit la jeune fille à son fiancé, au moment où il entrait dans le cabinet de verdure.

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