Partie I · 20
Maurice entra dans le cabinet de verdure, l’œil brillant, le sourire aux lèvres ; le bonheur donnait à son visage une expression si douce, si attrayante, que Jeane, attendrie, charmée, rassurée, pleine de confiance dans l’heureuse influence de son fiancé, lui tendit les mains avec effusion et jeta un regard significatif à Charles Delmare, en s’écriant, émue, radieuse :
— Ah ! cher maître, j’osais les comparer, pourtant !
— Comparer ! — reprit Maurice conservant dans les siennes les mains de sa cousine et les serrant passionnément. — De quelle comparaison parles-tu, chère Jeane ?
— Oh ! c’est notre secret, à notre cher maître et à moi, — répondit la jeune fille en souriant ; — et, à propos de secret, M. Delmare possède le nôtre, il sait tout, je lui ai annoncé notre mariage.
— Oh ! méchante, tu m’as prévenu ; de quel plaisir tu m’as privé !
Puis Maurice, s’adressant à Charles Delmare :
— Ah ! bon et cher maître, j’ai le ciel dans le cœur, tout resplendit, tout rayonne autour de moi ! Le temps eût été nuageux ce matin, qu’il m’aurait paru éblouissant de soleil. Vous me félicitez quelquefois d’être bon, et, après tout, c’est vrai, je suis bon ! De quel droit, grand Dieu ! serais-je méchant ? Eh bien, je me sens meilleur encore… Que vous dirais-je ? il me semble que, si j’avais le malheur d’avoir un ennemi, un ennemi acharné, j’irais à lui, et que, malgré l’acharnement de sa haine, je lui dirais de si bonnes paroles, que je le défierais de continuer à me haïr !
— Cher Maurice, — murmurait Jeane les yeux humides, — noble cœur, brave cœur !
— Oh ! oui, le plus noble, le meilleur des cœurs ! — dit à Jeane Charles Delmare d’un ton pénétré. — Voilà pourquoi il vous aime, voilà pourquoi vous l’aimez ; croyez-moi, l’instinct de vos âmes vous rapproche, parce que, à jamais unies, elles puiseront dans votre commun amour la force de rester inaccessibles au mal et de défier les méchants.
— Si vous saviez, cher maître, combien vos paroles sont vraies en ce qui nous concerne ! Oui, depuis que je me sens aimé de Jeane, oui, depuis que je sais qu’elle sera la compagne de ma vie, je défie le malheur ; que dis-je ? je ne crois plus au malheur ! Je ris de ce qui m’avait alarmé, navré, car, enfin, le croiriez-vous ? hier au soir, est-ce que je n’ai pas poussé la stupidité jusqu’à être jaloux d’Albert, mais jaloux jusqu’à la haine ? Ce matin, ma première pensée a été de rire de ma sottise, de me reprocher mon mauvais sentiment au sujet de ce pauvre cousin, et de me promettre de redoubler envers lui de cordialité. Aussi, j’ai monté tout à l’heure à sa chambre, croyant le rencontrer chez lui ; mais il était déjà sorti, et…
Puis, s’interrompant, Maurice ajouta en faisant un pas au dehors de la tonnelle :
— Voici justement ce cher Albert avec mon père, ma mère et ma tante.
En effet, M. et madame Dumirail, madame San-Privato et son fils entrèrent bientôt dans le cabinet de verdure ; les maîtres du logis, après avoir accueilli Charles Delmare avec leur affectuosité habituelle, s’assirent, ainsi que leurs hôtes, autour de la table rustique où l’on avait servi la collation matinale qui devait précéder l’ascension du chalet.
Charles Delmare, dissimulant la profonde anxiété que lui causait la découverte de l’espionnage dont il venait d’être l’objet de la part de San-Privato, examina celui-ci avec un redoublement d’attention : il fut d’abord frappé de la complète métamorphose de la physionomie du jeune diplomate ; cette métamorphose déjouait les effets probables que Charles Delmare attendait du portrait satirique tracé par lui à sa fille quelques instants auparavant ; car la physionomie modifie tellement le caractère des traits, que souvent elle change presque leur apparence ; ainsi, cette délicatesse efféminée, cette grâce mignarde, ce sourire coquet, que l’on pouvait reprocher à la charmante figure d’Albert, et qui justifiaient suffisamment ces épithètes de créature ambiguë, indéterminée, dont Jeane s’était si fort égayée, disparaissaient sous une feinte de mélancolie profonde ; son aisance, son aplomb, semblaient remplacés par la timidité de la douleur ; son regard baissé, sa bouche sérieuse, que contractait parfois un sourire pénible ; son front penché, quelque chose d’accablé, de brisé dans son attitude, devaient inspirer aux esprits les plus prévenus contre San-Privato le touchant intérêt que l’on ressent à l’aspect d’une créature faible, triste et souffrante.
Charles Delmare, en même temps qu’il observait avec angoisse la transfiguration du jeune diplomate, observait, non moins inquiet, l’impression que ce changement inattendu causait à Jeane ; lorsque Maurice, apercevant de loin son cousin, s’était écrié : « Voici Albert ! » un sourire railleur avait effleuré les lèvres de la jeune fille ; mais, bientôt, elle ne souriait plus, et ne songeait pas même à dissimuler la surprise mêlée de compassion et de bienveillante curiosité qu’elle ressentait à l’aspect d’Albert. Elle s’était résolue à le trouver à peu près ressemblant au portrait ridicule tracé par Charles Delmare ; mais la différence saisissante qui existait entre ce qu’elle s’attendait à voir et ce qu’elle voyait tournait à l’avantage de San-Privato ; elle oubliait, dans la bonté candide de son âme, les ridicules d’un homme si cruellement accablé, douloureux accablement qui offrait un autre contraste non moins frappant avec le radieux épanouissement des traits de Maurice assis à côté de son cousin, de sorte que le regard de Jeane les pouvait envisager tous les deux à la fois.
— Cette tristesse langoureuse vient trop à propos pour n’être pas feinte ; elle aurait éveillé mes soupçons si je n’avais la certitude que mon entretien avec Jeane a été surpris par cet homme, — pensait Charles Delmare, tandis que M. Dumirail, non moins étonné que sa femme, de l’abattement d’Albert, lui dit cordialement :
— Qu’as-tu donc, mon ami ? est-ce que tu es souffrant ?
— De grâce, mon oncle, — répondit Albert d’une voix affaiblie, — ne vous occupez pas de moi…
— Mon fils est depuis quelque temps sujet à d’horribles migraines que les médecins attribuent à des excès de travail, — se hâta d’ajouter en soupirant madame San-Privato. Il a eu cette nuit un accès de cette maudite maladie ; elle a sur lui d’autant plus de prise, qu’il est d’une santé très-délicate, ce pauvre enfant.
— Plus de doute, — se dit Charles Delmare, — la comédie est convenue entre le fils et la mère. On va tourner en ridicule la robuste santé de Maurice, je devine.
— Mon cher Albert, — reprit madame Dumirail avec intérêt, — si tu te trouves indisposé, nous remettrons à demain notre course au chalet.
— Pardon, ma mère, — dit Maurice, — mais je crois, au contraire, que l’air vif et pur de la montagne ne saurait être que très-salutaire à Albert.
Puis, s’adressant à son cousin :
— Crois-moi, mon ami, en arrivant là-haut sur les plateaux, ta migraine se dissipera comme par enchantement.
— Je le pense ainsi que toi, mon bon Maurice, le grand air me sera favorable, — répondit San-Privato. — Je suis vraiment aussi confus que reconnaissant de tant de témoignages de bonté ; mais je serais désolé de mettre le moindre obstacle à cette charmante partie, dont je me promettais, dont je me promets encore tant de plaisir… Il est assez pénible de subir les tristes conséquences d’une santé débile sans en faire souffrir les autres : ce serait le comble de l’égoïsme.
— Ah ! chère belle-sœur, — ajouta madame San-Privato s’adressant à madame Dumirail d’une voix doucereuse, — combien vous êtes heureuse d’avoir un fils d’une santé si florissante ; mais regardez-le donc, ce bon Maurice, avec ses belles et fraîches couleurs, est-il gros et gras ! est-il fort ! quelle carrure ! quelle poitrine !… que dis-je ?… quel poitrail ! c’est vraiment un Hercule !
Et, d’une voix plus doucereuse, madame San-Privato reprit :
— Heureuse mère que vous êtes, chère belle-sœur ! Hélas ! j’envie pour mon pauvre petit Albert quelque peu de cet énorme excédant de santé dont n’a que faire, assurément, notre bon gros Maurice. Mais voyez donc, quel contraste entre ces chers enfants ! est-il assez remarquable ?
Madame San-Privato, en prononçant ces derniers mots, jeta les yeux et naturellement tous les regards se portèrent sur les deux cousins assis à côté l’un de l’autre… Albert maudit à part soi l’intempérance de langage et l’étourderie sénile de sa mère ; elle agissait très-malhabilement ; car, ayant un service à demander à M. Dumirail, elle risquait de le blesser, ainsi que sa femme, en exagérant la robuste santé de Maurice jusqu’au ridicule.
En effet, M. et madame Dumirail, sans être précisément choqués, semblaient assez embarrassés des impertinentes affectations de madame San-Privato, tandis que Charles Delmare surprenait le regard de Jeane empreint d’une sorte de regret à l’endroit des trop florissantes couleurs, de la rayonnante figure de Maurice, que faisait encore ressortir le pâle et mélancolique visage d’Albert ; un silence d’un instant avait succédé aux dernières et perfides paroles de madame San-Privato ; ce silence, Charles Delmare le rompit en s’adressant à madame Dumirail :
— Je suis complétement de l’avis de madame votre belle-sœur, — vous devez beaucoup vous féliciter, madame, d’avoir un fils alerte, robuste et d’une vaillante santé ; je ne sais qui a dit cette grande vérité : « Les bienportants sont généralement les bienveillants, et les malportants les malveillants. » C’est tout simple, une santé maladive entraîne avec soi, au moral et au physique, tant de désagréments : l’abattement, la taciturnité, la mélancolie, sans parler des médicaments et de leurs inconvénients, car Dieu sait la fréquence des rapports intimes que ces intéressants mélancoliques sont, hélas ! obligés d’entretenir avec… les apothicaires…
Le sang-froid comique de Charles Delmare et sa plaisanterie d’un goût douteux, il le savait, mais il la croyait opportune, excitèrent l’hilarité de M. et madame Dumirail, de Maurice et même de Jeane, qui, surprise dans sa rêverie par ce sarcasme imprévu, se mit naïvement à rire. Les sourcils de San-Privato se froncèrent imperceptiblement ; sa mère lança un regard venimeux à Charles Delmare, qui, s’adressant à elle d’un ton pénétré :
— Je compatis sincèrement, madame, aux inquiétudes maternelles que vous donne la chétive et souffreteuse santé de monsieur votre fils, et je m’estime très-heureux de pouvoir vous rassurer à ce sujet.
— Comment cela, monsieur ?
— Monsieur votre fils est sujet à de fréquentes migraines ?
— Oui, monsieur.
— Il est un moyen assuré de le guérir.
— J’en doute, monsieur… Nous avons jusqu’ici vainement essayé de…
— Je vous en supplie, ma mère, et je vous le demande en grâce, monsieur, — dit Albert s’adressant à Charles Delmare, — qu’il ne soit plus question de ma santé ; car…
— Vous me permettrez, monsieur, de vous interrompre, — reprit Charles Delmare, — et de vous faire observer que mon intimité avec mes excellents amis, M. et madame Dumirail, me donne presque le droit de m’intéresser à ce qui touche votre santé.
— Je ressens, comme je le dois, la preuve d’intérêt dont vous daignez m’honorer, monsieur, — reprit San-Privato très-contenu ; cependant je vous supplie encore une fois de…
— Mais, mon ami, si M. Delmare connaît un remède assuré contre la migraine, — reprit M. Dumirail, — pourquoi n’essayerais-tu pas de ce remède, puisque tous les moyens tentés par toi jusqu’ici ont été impuissants à te guérir ?
— Cet essai, mon cher oncle, serait absolument inutile, — répondit San-Privato ; — tous les médecins que j’ai consultés sont d’accord sur ce point, que la migraine est incurable.
— Soit, mon pauvre Albert, — reprit Maurice avec l’accent d’une compassion sincère ; — mais qui sait si, malgré l’affirmation des savants docteurs, le moyen de guérison dont parle notre cher maître ne te soulagera pas ? Que risques-tu de tenter du moins l’essai ?
San-Privato, se débattant pour ainsi dire contre ceux qui voulaient absolument le guérir malgré lui, commençait à perdre aux yeux de Jeane le prestige de sa mélodie, grâce à la situation ridicule où le plaçait Charles Delmare. Celui-ci reprit, s’adressant de préférence à madame San-Privato, suffoquée de dépit et de colère à peine dissimulés :
— Je vais, je l’espère, madame, avoir l’honneur et le bonheur de vous convaincre par la citation d’un fait, de vous convaincre, dis-je, qu’heureusement vous pouvez compter sur la guérison infaillible et radicale de monsieur votre fils.
— Je vous répète, monsieur, que je n’ai aucune confiance dans le charlatanisme des empiriques.
— Ma chère Armande, — dit M. Dumirail interrompant sa sœur, — permets donc à notre ami de citer le fait qu’il invoque à l’appui de son affirmation.
— Ce fait… le voici, — poursuivit Charles Delmare. — J’habitais alors Florence… Un certain marquis Appiani était en proie, depuis longues années, à des migraines atroces et à leurs conséquences habituelles, dont monsieur votre fils, madame, n’est malheureusement pas à l’abri, — ajouta Charles Delmare s’adressant à madame San-Privato ; — à savoir : insomnie… puisqu’il n’a pas fermé l’œil de la nuit ; perte d’appétit… puisqu’il ne prend aucune part à cette collation ; abattement, pesanteur de tête, ainsi qu’il appert de son visible accablement ; enfin, pendant cette espèce d’accès de fièvre, la langue devient jaunâtre, l’haleine fétide, et…
— Mais pas du tout, monsieur ! — s’écria madame San-Privato exaspérée ; — jamais mon fils, avant, durant ou après ses migraines, n’a eu l’abominable haleine que vous dites.
— C’est bien extraordinaire, — repartit Charles Delmare en hochant la tête avec une feinte bonhomie, tandis qu’une rage sourde faisait perler la sueur au front blême de San-Privato. — Je visitais souvent le marquis Appiani durant ses accès de migraine, et, ainsi que j’ai eu, madame, l’honneur de vous le dire, son haleine était véritablement…
— Eh ! monsieur, encore une fois, mon fils n’a aucune ressemblance avec votre marquis !
— Mon plus vif désir, madame, est, au contraire, que votre fils ait avec le marquis Appiani cette ressemblance ; qu’il soit guéri, ainsi que l’a été le marquis, par les moyens fort simples que voici : des laxatifs, en d’autres termes, des purgatifs hebdomadaires et un petit cautère au bras, soigneusement entretenu.
— Mais, monsieur, nous ne sommes point ici dans un hôpital ! — s’écria madame San-Privato outrée, révoltée. — Cette conversation est répugnante au suprême degré !
— Ne sommes-nous pas, chère Armande, ici en famille ? — dit M. Dumirail, prenant fort au sérieux cette consultation improvisée. — Or si, en effet, ton fils, grâce à ces remèdes, assez désagréables, j’en conviens, pour un jeune élégant, mais d’un succès assuré, peut se débarrasser de sa maudite migraine et recouvrer la santé, que tu as tant raison de lui souhaiter, pourquoi ne les emploierait-il pas ?
— Par une raison fort simple, mon cher oncle, — reprit San-Privato, parvenant, grâce à des efforts surhumains, à rester impassible : — c’est que M. Delmare, qui me fait l’honneur de s’intéresser si vivement à ma santé, ne…
— Pardon, monsieur, si je vous interromps, mais je prévois votre objection et j’ai hâte de vous rassurer, — reprit Charles Delmare. — La science a, de nos jours, tout perfectionné ; aussi je me permettrai de vous recommander particulièrement, si toutefois les annonces des journaux ne sont point trompeuses, un certain taffetas Le Perdriel, qui semble posséder l’avantage de suffisamment dissimuler les principaux désagréments du petit exutoire dont il est question.
— On ne saurait, monsieur, pousser l’obligeance plus loin que vous ne la poussez, en voulant bien me renseigner si minutieusement sur les moyens de guérir ma migraine, et je profiterai certainement de vos excellents conseils, — répondit San-Privato toujours maître de lui. — Puis-je espérer que l’assurance que je vous donne, monsieur, mettra un terme à cet entretien sur ma santé, entretien beaucoup trop prolongé, je le crains ?
— J’insistais autant sur ce sujet, monsieur, parce que nous sommes absolument en famille, ainsi que l’a fait observer M. Dumirail, — répondit Charles Delmare ; j’avais été, d’ailleurs, très-touché du désir exprimé par madame votre mère, qui, dans la tendre jalousie de son affection maternelle, regrettait que vous ne fussiez pas doué de l’excédant de santé dont jouit notre cher Maurice.
— Et moi, je suis certain que, lorsque nous serons là-haut sur les plateaux, l’air de la montagne, s’il ne guérit pas complétement ta migraine, mon cher Albert, la soulagera du moins beaucoup, — dit Maurice ; — et, si ma tante et ma mère le veulent, nous allons partir.
— Soit ! — répondit madame Dumirail ; — si toutefois, mon ami, — ajouta-t-elle s’adressant à Albert, — tu ne crains pas la fatigue de cette promenade. Tu pourras, d’ailleurs, venir en chariot avec ta mère, ta cousine et moi.
— Je préfère, si vous le permettez, ma tante, aller à pied, tout en regrettant de ne pas faire la route avec vous. Je suis de l’avis de Maurice : cette promenade me sera salutaire.
— En ce cas, je vais m’assurer que le chariot est prêt, — dit Maurice en se levant.
Et il reprit gaiement :
— Ce sera, chère tante, un attelage des temps mérovingiens : nos deux plus beaux bœufs, Atlas et Hercule, traîneront le char rustique ; car, tu le sais, nos chevaux ne pourraient gravir la pente escarpée des plateaux.
— Me crois-tu donc si novice en excursion de montagnes, mon gros Maurice ? N’avons-nous pas ainsi monté au chalet, lors de mon dernier séjour au Morillon ?
Et, profitant du moment où elle pouvait être entendue de Charles Delmare, qui sortait du cabinet de verdure avec ses amis, madame San-Privato dit à sa nièce, en lui désignant du regard Maurice, qui s’éloignait :
— Vois donc, Jeane, est-il solidement bâti, ce bon gros Maurice ! Quel cou de taureau ! et ces épaules !… Je gage qu’à l’instar du plus fameux fort de la Halle de Paris, il porterait aisément un sac de farine sur son dos !
— Avec mon petit cousin Albert par-dessus le marché, — repartit Jeane d’un ton railleur, dont madame San-Privato fut d’autant plus piquée, qu’elle reconnut à la réponse de sa nièce l’insuccès de la comédie mélancolique jouée par son fils et complétement ridiculisée par la consultation médicale de Charles Delmare.
Aussi madame San-Privato reprit-elle aigrement :
— Au risque de contrarier un peu ton admiration pour ton cousin, je te ferai remarquer, ma chère, que si fort, que si bœuf qu’il soit, ce gros Maurice aura toujours le désagrément de se voir primer, éclipser par un véritable bœuf, ce qui doit, hélas ! singulièrement le blesser dans son ambition, ce tant robuste garçon !
— Oh ! rassurez-vous, chère et bonne tante, — répondit Jeane en souriant finement, — Maurice n’est pas possédé de l’ambition… comment dirai-je ? de l’ambition un peu… bovine que vous lui supposez : il est satisfait de la force qu’il possède.
— Certainement, il y a bien de quoi, en effet, être fier !
— Oui, ma tante, il y a de quoi être fier, très-fier ! — reprit gravement Jeane renonçant à l’ironie.
Et, d’une voix généreusement émue, elle poursuivit :
— Cet hiver, pendant la nuit, l’incendie dévorait un hameau voisin de notre hameau ; Maurice, au péril de sa vie, s’est élancé au milieu des flammes ; il a pu emporter sur ses épaules un vieillard infirme qui allait périr. Vous le voyez, ma tante, si bœuf que l’on soit, on peut à bon droit être fier de sa force, quand on l’emploie à de tels actes.
Et la jeune fille ajouta ces mots, d’une raillerie acérée :
— Je n’en doute pas, s’il s’agissait, en pareille occasion, de sauver la vie de son semblable, mon cousin Albert regretterait cruellement d’être si chétif, en songeant que la force physique dont il est déshérité trahit son bon vouloir et son courage ; mais espérons que la santé de mon pauvre cousin, déjà si délicate et encore altérée par sa maudite migraine, se raffermira, s’il suit exactement, ainsi qu’il l’a promis, les excellents conseils de notre ami M. Delmare.
Cette maligne allusion à la consultation médicale qui venait de porter un coup mortel aux affectations mélancoliques de San-Privato exaspéra sa mère. Elle allait céder à son irritation, lorsque M. Dumirail, rentrant dans la tonnelle, dit gaiement :
— Allons donc, ma sœur, nous t’attendons ! Ta bravoure reculerait-elle au moment de commencer l’ascension du chalet ?
Ce disant, M. Dumirail prit le bras de madame San-Privato, et, peu d’instants après, les habitants du Morillon commencèrent à gravir les pentes qui conduisaient aux prairies.