Partie I · 21
La famille Dumirail continuait son ascension vers les plateaux supérieurs de la montagne. Madame Dumirail, sa belle-sœur et Jeane, montées dans l’un de ces chars de côté où l’on prend place parallèlement au timon, voitures découvertes, solides et légères, parfaitement appropriées aux chemins escarpés ; M. Dumirail et madame San-Privato, assis côte à côte, à droite du char, tournaient le dos à madame Dumirail et à Jeane, assises à gauche ; l’arrière-train du véhicule, très-prolongé en forme de caisson, contenait les provisions du déjeuner ; enfin, précédant de beaucoup le chariot, qui s’avançait lentement au pas mesuré des bœufs, marchaient de compagnie Charles Delmare, San-Privato et Maurice. Celui-ci, nageant dans la joie de son cœur et de son amour, aspirant à pleins poumons l’air embaumé de cette belle matinée d’été, se livrait parfois à des élans de gaieté folle. Le bonheur rend les cœurs généreux meilleurs encore ; aussi Maurice, s’efforçant d’expier à ses propres yeux son accès de jalousie de la veille, redoublait d’affectuosité envers San-Privato, lui demandait de temps à autre, avec l’expression d’un vif intérêt, si sa migraine diminuait, et, lorsque la montée de la route devenait rude, il offrait fraternellement l’appui de son bras robuste à Albert. Celui-ci paraissait touché de ces preuves de cordialité ; il assurait que sa migraine se dissipait peu à peu, selon les prévisions de son cousin, et ajoutait en souriant, afin de témoigner de son peu de rancune contre Charles Delmare, que l’atmosphère du Jura était, pour la guérison des maux de tête, infiniment préférable à toutes les pharmacopées du monde et surtout à l’affreux taffetas Le Perdriel, pour lequel il avouait, en toute sincérité, ressentir une sainte horreur, et priait, en plaisantant, son docteur improvisé de le relever de sa promesse à l’endroit de l’exécution de son ordonnance médicale.
Ces semblants n’abusaient en rien Charles Delmare ; il avait blessé à vif et au sang l’amour-propre de San-Privato, et n’ignorait pas que ces blessures, surtout cruelles à ceux-là qui se devraient croire à l’abri du ridicule, leur sont d’autant plus douloureuses qu’ils les dissimulent et qu’elles saignent, si cela se peut dire, en dedans. Charles Delmare voyait donc avec raison un ennemi mortel dans San-Privato : sa froide dissimulation, le puissant empire qu’il possédait sur lui-même, son esprit insidieux, le charme incontestable de sa personne et jusqu’à l’ignoble espionnage auquel il s’était livré dans la matinée, preuve flagrante de sa ténébreuse perversité, le rendaient redoutable aux yeux de Charles Delmare. Loin de dédaigner ce dangereux adversaire, il se tenait attentivement sur la défensive, et, rendant feinte pour feinte à Albert, il le félicitait avec une apparente bonhomie de l’apaisement de sa migraine.
L’entretien durait depuis quelques moments sur un sujet insignifiant, lorsque, s’arrêtant à l’un des tournants du chemin montueux d’où l’on découvrait un immense panorama éclairé par les rayons de soleil matinal, et offrant aux yeux ravis de merveilleux effets d’ombre et de lumière, San-Privato, affectant d’être soudain frappé à l’aspect des magnificences de cette nature grandiose, dit à Maurice :
— Quel admirable coup d’œil ! c’est splendide ! Ah ! combien il est dommage, et tu dois savoir cela cent fois mieux que moi, cher Maurice, toi, un véritable artiste, grâce aux excellentes leçons de M. Delmare… combien il est dommage que la peinture soit impuissante à reproduire l’immensité de ces plaines, de ces coteaux, de ces vallons, de ces bois, qui s’étendent à perte de vue jusqu’aux lointains horizons !
— Ah ! mon cher Albert, à qui adresses-tu cette observation ? À un malheureux rapin rustique ! toujours plongé dans l’abomination de la désolation de son incapacité, lorsqu’il s’agit de fonds. Les ciels vont encore, tant bien que mal, et, le blaireau aidant, je parviens à masser des nuages, à leur donner un certain fuyant ; enfin, je réussis mieux encore mes premiers plans ; mais les fonds… ah ! les fonds sont mon désespoir ; et ils ne désespèrent pas que moi seul, n’est-ce pas, cher maître ? — ajouta Maurice s’adressant à Charles Delmare.
Celui-ci, se tenant, nous l’avons dit, sur la défensive à l’égard de son adversaire, et trouvant singulier que San-Privato, dans la disposition d’esprit où il devait être, songeât beaucoup à admirer les merveilles de la nature, cherchait à part soi, mais en vain, le but secret de ce prétendu enthousiasme artistique, tout en répondant à Maurice :
— En effet, la reproduction de l’immensité est l’un des plus grands et des plus difficiles problèmes de la peinture ; or, après Claude Lorrain, le seul peintre-poëte qui sache, à mon avis, renfermer vingt lieues de pays dans une toile de six pieds, est Corot.
— Corot, il est vrai, est un grand peintre rempli d’imagination et de poésie, tel, du moins, je le jugeais dans mon humble ignorance, — reprit San-Privato. — Je me félicite de voir mon jugement confirmé par une personne aussi éclairée que l’est M. Delmare sur les choses de l’art ; et, puisque nous parlons de paysagistes, j’ai remarqué dernièrement, en passant à Munich, d’admirables tableaux, toujours selon mon modeste jugement et mon humble ignorance… d’admirables tableaux, dis-je ; ils représentaient des vues du Tyrol, prises presque à vol d’oiseau : c’étaient des chaînes de montagnes bornant des horizons de quinze à vingt lieues d’étendue… et, je l’avoue, par la couleur, l’harmonie, le style, la poésie de ses compositions, l’artiste égalait, s’il ne surpassait pas, le célèbre Corot, suivant l’appréciation des connaisseurs ; aussi proclamaient-ils l’artiste allemand le premier paysagiste de ces temps-ci et l’heureux rival des plus grands paysagistes des écoles anciennes.
— C’est beaucoup dire, assurément, — reprit Charles Delmare, éprouvant, sans se rendre compte du motif de cette impression, un vague sentiment de défiance, depuis le commencement de cet entretien avec San-Privato.
Et il ajouta presque machinalement :
— Quel est, monsieur, le nom de ce célèbre artiste allemand ?
— Il s’appelle Wagner, — répondit simplement San-Privato regardant Charles Delmare sans aucune affectation, mais le regardant bien en face.
Ce coup imprévu était foudroyant pour le père de Jeane. Mais de même que, pendant une nuit d’orage, l’éclair montre parfois au voyageur égaré l’abîme béant au fond duquel il va se briser s’il cède au vertige et fait un pas mal assuré, Charles Delmare, grâce à un prodige de contention de soi-même dont l’amour paternel est seul capable, Charles Delmare ne pâlit pas, ne rougit pas, ne tressaillit même pas. Cependant, malgré cette impassibilité, un fait unique, et inappréciable à tout autre qu’à un observateur de qui la haine redouble la perspicacité, pouvait trahir Charles Delmare. En causant avec San-Privato, il s’appuyait sur une canne de bois de houx assez grosse, à laquelle un effort excessif pouvait seul imprimer un léger mouvement de flexion ; or, on le sait, certaines émotions, en atteignant leur paroxysme, réagissent du moral sur le physique et se traduisent souvent par un acte matériel, presque toujours indépendant de notre volonté ; ainsi, l’on se crispera les poings, on frappera du pied, on s’enfoncera les ongles dans la chair.
Charles Delmare, entendant soudain le nom de Wagner prononcé par San-Privato avec une intention évidente, le crut maître de son secret ; il songeait aux terribles conséquences de la possession de ce secret par un ennemi mortel, et que trahir son émotion, c’était se perdre à coup sûr : il voulut demeurer impassible ; son impassibilité eût été, en effet, complète, si son épouvante intérieure ne se fût révélée malgré lui par une contraction musculaire du poignet dont il s’appuyait sur sa canne, contraction si puissante, que sa main, ordinairement très-blanche et presque exsangue, devint violette, tant le sang afflua violemment dans les veines gonflées à se rompre ; enfin, telle fut la pression subie par la canne, que ce lourd bâton de houx plia légèrement. Cet unique symptôme, n’échappant pas à la profonde perspicacité de San-Privato, trahit à son insu Charles Delmare ; car, à ces derniers mots d’Albert : « Ce peintre s’appelle Wagner, » Charles Delmare, imperturbable, regardant d’abord fixement son interlocuteur, répondit sans la moindre altération dans l’accent de sa voix :
— Ce nom m’est absolument inconnu.
Puis, levant les yeux, ainsi que l’on fait lorsqu’on interroge ses souvenirs, Charles Delmare ajouta :
— Wagner ?… Le nom de cet artiste, selon vous, monsieur, si célèbre, n’est jamais parvenu jusqu’à moi.
— Vraiment ? — reprit San-Privato. — C’est singulier, car le nom de ce grand artiste est très-répandu en Allemagne.
— Je n’en veux pas douter, monsieur, puisque vous l’affirmez, — dit Charles Delmare, toujours impassible. — Cependant, très-amateur des arts, je me suis pendant longtemps tenu à peu près au courant des écoles française et étrangères… et je n’ai vu mentionné nulle part ce nom de Wagner.
— Peut-être, cher maître, est-ce un artiste jeune encore, — dit Maurice, — et sa renommée aura grandi en Allemagne depuis votre séjour dans nos montagnes.
San-Privato, ayant acquis la connaissance du secret qu’il soupçonnait depuis la veille, trouva utile pour ses projets de faire croire à l’existence de la prétendue célébrité artistique dont il parlait ; il voulait ainsi rassurer complétement Charles Delmare, et le persuader qu’il ne s’agissait nullement d’une redoutable allusion à son ancien pseudonyme, mais d’une similitude de nom d’ailleurs très-vraisemblable, celui de Wagner étant fort répandu en Allemagne ; aussi dit-il à Maurice :
— Ce grand peintre n’est plus un jeune homme ; je l’ai vu dernièrement lors de mon passage à Munich ; c’est un homme de cinquante ans environ, chétif et malingre, et, chose singulière chez un peintre qui réunit les plus éminentes qualités du coloriste, Wagner est borgne de l’œil droit.
— En effet, c’est étrange ! — reprit Maurice. — Ne jouir qu’à demi de la vue, et rendre avec une merveilleuse fidélité les grands aspects de la nature ! si toutefois le talent de cet artiste étranger est à la hauteur de tes éloges ; car il me semble qu’un peintre borgne doit éprouver de grandes difficultés dans l’exécution de son art.
— Cette difficulté est plus apparente que réelle, mon cher enfant, — dit Charles Delmare, non moins attentif à dissimuler l’ineffable espérance à laquelle il cédait qu’il n’avait été naguère attentif à dissimuler son épouvante. — Grâce aux ressources inépuisables de la nature, souvent il arrive que la perte d’un œil est presque compensée, en cela que les facultés visuelles de celui qui nous reste semblent doublées de puissance.
Et Charles Delmare ajoutait mentalement :
— Je suis sauvé, j’en suis maintenant presque certain ; une simple similitude de nom due au hasard avait causé mon effroi. San-Privato ignore que c’est moi qui, sous le nom de Wagner, ai tué M. Ernest Dumirail.
En ce moment, les trois promeneurs furent rejoints par madame Dumirail et par Jeane, habituées aux promenades de montagne, et, désirant parcourir à pied une partie de la route, elles étaient descendues du chariot, où restait M. Dumirail, tenant compagnie à sa sœur, incapable de monter à pied les dernières pentes assez rapides qui conduisaient aux prairies du chalet.